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« Parce qu'on ne juge pas un fantôme... » Le portrait de Douch (kh)

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Auteur : Pierre-Olivier SUR, avocat et Bâtonnier de l'Ordre des avocats de Paris (2014-2015)

Extrait de  : "Dans les yeux du bourreau. Les victimes face à Douch au procès des Khmers Rouges", Editions JC Lattès

Maître Pierre-Olivier SUR a fait partie des avocats des parties civiles à l'occasion du procès des Khmers Rouges devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux Cambodgiens (CETC) .

Pour la première fois dans l'histoire du droit pénal international, les familles des victimes ont été invitées à se constituer parties civiles. 





M. Vong Seri me répète qu'il n'ira pas au procès.

Il me raconte qu'après la mort de sa mère, qu'il avait dénoncée pour avoir volé une mangue, il a lui-même été déporté dans un autre camp afin d'être à son tour éliminé.

« Lorsqu'ils nous ont bandé les yeux, nous ne savions pas s'il s'agissait encore d'un simulacre d'exécution. Nous avons été conduits dans un baraquement. De là, nous sommes repartis, en file indienne, sur un chemin détrempé qui cheminait à travers les rizières. Nous avons entendu une première salve de kalachnikovs. Et cinq minutes plus tard, tandis que nous avancions toujours, une seconde salve. Enfin, ils nous ont stoppés pour nous mettre à genoux. Alors la terre et l'air ont tremblé dans une explosion, qui nous a fait basculer dans la fosse commune. Plus tard le silence et la nuit.
Je m'aperçois que je n'ai pas pris de balle et que je suis vivant. C'est mon karma. Ma mère a été exécutée à cause de moi parce qu'elle m a donné une mangue et que je l'ai dénoncée. Devais-je mourir aussi ? Ce ne sont pas les hommes qui décident. C'est le karma. Alors, toujours dans la fosse commune, en tâtonnant, en rampant, en nageant entre les morts... je sors du charnier. Et à quelques mètres, une femme, de l'âge de ma mère, sort aussi du charnier. Elle et moi, incrédules, avons cru que l'autre était un fantôme. Malheureusement ce n'était pas ma mère. »

M.Vong Seri me dit que, trente ans après, bourreaux et victimes sont devenus des fantômes. On ne peut donc pas les juger.



Des fantômes. Voici l'histoire des Khmers rouges au Cambodge, entre le 17 avril 1975 (prise de Phnom Penh) et le 7 janvier 1979 (libération par les forces vietnamiennes) — deux millions de morts, soit près d'un tiers de la population, tués par une balle de kalachnikov ou un coup de pelle derrière la tête. À moins qu'ils ne soient morts de faim ou d'épuisement.

Le but avéré du parti communiste khmer (l'Angkar) était de créer, en lieu et place du régime de Lon Nol inféodé à l'Amérique, une désintégration totale des structures institutionnelles, économiques, sociales, culturelles, familiales, pour que triomphe un nouvel État : le Kampuchea démocratique. Ses hommes, tout en noir avec autour du cou le krama célèbre écharpe à petits carreaux noirs et blancs symbole de la révolution, distinguaient l'ancien peuple qui vivait sous le contrôle khmer rouge depuis 1970, du nouveau peuple qu'il fallait purifier puis rééduquer par un travail forcé à la campagne. Pour ce faire, « l'Angkar a les yeux comme l'ananas : elle voit tout ». Ce système supposait au préalable l'existence d'ennemis intérieurs. Alors il fallait organiser leur traque. Les espions et les indicateurs étaient omniprésents. Un grand nombre d'entre eux étaient recrutés parmi les enfants. Une angoisse diffuse s'est installée. Si quelqu'un se plaignait d'avoir faim, il était exécuté. La mort était banalisée, « qui proteste est un ennemi, qui s'oppose est un cadavre ».
Toute référence aux liens familiaux était bannie. Les enfants devaient appeler leurs parents mit, « camarades ». L'appartenance sociale ne comptait plus, les habitants des villes étaient massivement déportés à la campagne. La culture cambodgienne, à travers ses écoles et ses sculptures, était détruite. Le seul lien de continuité historique fut le retour du prince Sihanouk à Phnom Penh, mais il restait étroitement surveillé, tandis que quatorze de ses enfants et petits-enfants furent tués par les Khmers rouges.

Pendant trois ans, huit mois et vingt jours, l'idéologie de la terreur a régné.

Juridiquement, l'article 10 de la Constitution prévoyait la peine de mort pour sanctionner les citoyens coupables d'avoir participé à des activités hostiles et la rééducation pour les « moins coupables ». C'est dans ces conditions qu'il faut imaginer le camp S-21, en plein centre de Phnom Penh, dans les bâtiments d'une ancienne école. II s'agissait d’œuvrer dans la ligne du parti en « écrasant », c'est-à-dire en tuant les opposants. Personne ne devait sortir vivant de S-21. Confessions et délations étaient obtenues par la torture. Et la mort protégeait le secret.
Les prisonniers étaient aux fers, enchaînés en râteliers, par les pieds les uns aux autres, dormant à même le béton, et faisant leurs besoins dans une boîte de munitions qu'ils se passaient à tour de rôle. Ils étaient gardés par de jeunes adolescents endoctrinés et drogués, qui les battaient à coups de trique. Sous-alimentés. Torturés. Ils ne résistaient pas longtemps.
À l'arrivée au camp, tout prisonnier était photographié puis interrogé selon une méthode dite « froide » (les aveux sont spontanés), « chaude » (la torture commence), et de « mastication » (la torture se poursuit jusqu'à la mort), de telle sorte que les procès-verbaux d'interrogatoire dûment signés furent complets et qu'ils indiquent à la fois la trahison pour soi-même et la dénonciation pour ses proches.
Douch passait des nuits entières à éplucher les procès-verbaux et à établir, grâce aux dénonciations, la liste des personnes à rechercher. S'il ne participait pas toujours aux tortures, il en était un théoricien pour les avoir en particulier mises au point à M-13 (le précédent camp dont il fut responsable), de telle sorte qu'il est naturellement devenu le chef de S-21.

Les aveux de l'accusé, à l'audience du 16 juin 2009, sont terribles.

— Le juge : Comment savoir quand il faut s'arrêter, pour éviter que la torture n'entraîne directement la mort ?
— Douch : Je savais contrôler mes émotions et je pouvais donc contrôler mes actes. Ainsi, je connaissais toujours la limite à ne pas dépasser dans la bastonnade...
— Le juge : Aviez-vous recours à l'électrocution ?
— Douch : Je n'ai pas personnellement assisté à de telle séance, mais je dois vous dire qu'à S-2I nous pratiquions l'électrocution sur les parties génitales des prisonniers.
— Le juge : Pourquoi vous a-t-on sélectionné pour diriger S-21 ?
— Douch : C'était parce que j'étais le meilleur dans la pratique des interrogatoires.

Douch était donc le meilleur.

Décrire les horreurs est pour l'Histoire un devoir de mémoire. Pour la Justice c'est un devoir de vérité.
L'une des procédures pour tuer les enfants, en présence de leurs parents, était de les jeter du troisième étage pour leur fracasser la nuque.
Pour les adultes, on peut reproduire ici deux témoignages de Uch Son (72 ans) recueillis par les juges d'instruction.
« Douch m'a demandé de creuser des fosses. Des fosses où on enterrait les gens. Parfois, en balayant autour, j'ai vu des chiens, qui emportaient des crânes... ».
« Douch a frappé une femme. Elle a perdu connaissance. Mais il a continué à la frapper sur le derrière. Ils ont fini par la ligoter à un autre détenu. Moi j'ai creusé la fosse. Alors ils ont frappé l'homme avec la houe.
L'homme est tombé en entraînant la femme dans la fosse. Elle n'était pas morte, mais elle a été enterrée avec l'autre détenu, vivante. »
Il y avait aussi à S-21 des hommes ou des femmes qui périssaient parce qu'on pratiquait sur eux, vivants, des autopsies ou des perfusions qui les vidaient complètement de leur sang. Sans compter les viols.
Pour trancher le sort d'un prisonnier, Douch n'avait qu'une devise : « On ne gagne rien à le garder ; on ne perd rien à l'éliminer. »
Ainsi chaque prisonnier était interrogé, torturé, tué. Pas de survivant. Ou si peu. Moins d'une dizaine.
À l'audience, voici comment les parties civiles ont décrit le camp de la mort et ont imaginé les derniers moments de leurs père, mari, frères :

"Je n'ai pas de mal à me projeter dans la réalité et dans le sordide de ce qu'a été S-21 lorsque je me souviens des photos gui m'ont tellement traumatisée, mais il a été très salvateur pour moi de les voir. Dos lacérés ; cadavres sur des brancards ; pieds amputés ; pansements sur des plaies disproportionnées ; visages émaciés ; boîtes crâniennes enfoncées. Détenus aux jambes encore entravées et passés à tabac qui gisaient dans des flaques de sang, et que l'on pensait morts... mais il n'en était rien. Deux photos plus tard, la même photo. Le détenu n'est pas mort. Il lève la main, et s'accoude comme il le peut, avec son visage défoncé. Moi je me suis demandé à qui il pouvait implorer du secours. »

« Les autopsies, on en parle peut-être moins . Elles se sont déroulées à S-21 et à ce sujet, j'aimerais, s'il est possible d'en faire la requête, monsieur le Président, pouvoir lire un extrait du livre de David Chandler, que vous avez vu la semaine dernière, S-21 : Le crime impuni. C'est dans la version française à la page 50. David Chandler nous dit que : "Des opérations chirurgicales mortelles étaient parfois effectuées sur des prisonniers anesthésiés pour apprendre l'anatomie à des cadres médicaux. Il est possible que des expériences de ce type aient aussi été réalisées sur des prisonniers de S-21. Il ne serait pas surprenant qu'aucune archive les concernant n'ait été conservée." Je vous laisse imaginer le dégoût qui est monté en moi quand j'ai découvert toutes ces horreurs, sachant qu'à S-21 la seule anesthésie possible était de l' eau salée. On a donc pris des individus, on les a attachés à un poteau. On leur a ouvert la partie antéropostérieure de l'abdomen pour qu'un jeune — puisqu'on me dit que la plupart du temps les employés de S-21 étaient très jeunes — un jeune médecin vienne plonger sa main dans le ventre de quelqu'un de vivant pour aller lui sectionner l'appendice. La victime, qui auparavant hurlait de douleur, regardait le jeune homme, muet, et le jeune homme était satisfait. »

« II y a dans Phnom Penh des gens qui ont été amputés en sautant sur des mines, des familles qui ont été amputées en perdant des membres de leur famille. Moi j'ai vécu un handicap invisible, une agonie psychique, une descente aux enfers quand j'ai découvert tout ceci. Suite à ça, nous nous sommes rendus une fois de plus avec maman sur le site de Choeung Ek et cet endroit, je tenais à vous le dire, est le pire que j'ai côtoyé au monde parce qu'il me salit encore les pieds de l'injustice maîtresse qui y règne. Ce sont des fosses communes vidées où l'herbe a repoussé très verte, alimentées des cadavres d'hommes, femmes, adolescents et enfants en bas âge. Le sol y est jonché de dents humaines, d'os encore ligotés, de bouts de tissus ayant servi de bandeaux pour les yeux. Les arbres ont poussé, torturés eux aussi, et parlent au nom de l'Histoire, bardés de coups de machette qui se concen¬trent un peu plus vers la fin du génocide lors de l'empressement des Khmers rouges à se débarrasser de l'ennemi en soi. »

« À son arrivée à Tuol Sleng, il a donc été attaché comme un esclave à une barre de fer, à une chaîne dans une cellule insalubre, privé de ses droits les plus fondamentaux ; détenu dans l'arbitraire puisque pas droit à un avocat. Il ne sait pas pourquoi il est dans cet enfer ; privé des besoins les plus fondamentaux, pas de nourriture, pas de soins, pas d'hygiène, une solitude psychique, des tortures par des sbires aux méthodes nazies, un acharnement pendant six mois. Je suis sûre que Khet (phon. ) a résisté ; qu'il a tout fait pour tenir afin de pouvoir nous retrouver. Nous étions comme les doigts d'une même main. Je réalise sa déchéance physique et psychique. Il est mort à petit feu à S-21 dans le secret le plus absolu, dans la solitude. Et le 9 décembre 1977, des meurtriers lui ont fracassé le crâne et l'ont ensuite égorgé dans une fosse. » Déposition de Mmes Ouk Neary et Martine Lefeuvre aux audiences du 17/08/2009."


Mais d'où venait le tortionnaire ?

Douch est né le 17 novembre 1942 au village de Poevveuy, dans la province de Kompong Thom. Soit au centre du Cambodge, en bordure des grandes forêts du nord et des rives marécageuses du Grand Lac. Des rizières, partout. Un village fait de petites maisons montées sur pilotis. L'ombre des manguiers sauvages qui distillent le soir, en dehors des périodes de mousson, une merveilleuse odeur de jasmin et de feu de bois. On imagine les enfants courir...
Ses deux parents étaient d'origine chinoise. Et cette extraterritorialité, ou cette différence, l'a fait souffrir, pendant ses jeunes années. Son nom a été maintes fois changé. D'abord, sur la recommandation d'un devin, lorsqu'il avait trois mois, puis à sa demande au collège. Il en a aussi profité pour modifier sa date de naissance et se rajeunir de trois ans. Ensuite il s'est appelé Douch, pendant la période khmère rouge. Puis, lors de sa fuite en Chine, il aura une nouvelle identité.
Douch avait quatre sœurs ; il était l'aîné.
Bien qu'ayant commencé l'école tardivement à 9 ans, il s'avéra être un très bon élève. Aidé par son institutrice, pour laquelle il avait fascination et respect, il intégra les grands lycées de Siem Reap et Phnom Penh où il passa son Bac en 1964. Puis il fit des études de mathématiques et devint professeur. Il était travailleur, méticuleux, méthodique, intelligent, zélé. Il a toujours eu l'amour du travail bien fait.
A-t-il connu des frustrations dans son parcours, autres que la souffrance de la condition modeste de ses parents, dont l'origine chinoise laissait subsister une fracture avec la société khmère ?
Un épisode est maintes fois raconté : l'oncle usurier obligea son père à vendre la petite maison sur pilotis, ce qui provoqua chez lui une conscience matérielle de l'injustice. Injustice encore, mais finalement très banale, lorsque Douch raconte un immense amour platonique qu'il a eu, puis perdu, disant de la femme en question qu'il « l'aime toujours ».
Finalement il n'y a rien d'atypique dans la personnalité de Douch qui, en bon élève, a été conduit vers le militantisme politique, par ses premiers professeurs et en particulier par sa première institutrice.
Pour terminer le portrait de celui qui deviendra l'un des bourreaux les plus zélés que le ,'ce siècle ait connu, il faut l'imaginer vivre en famille, pendant qu'il était à la direc¬tion de S-21.
Ici le témoignage du photographe officiel de la prison, Nhem Ein, est précieux :

« J'ai pris dix ou vingt mille photos de lui en famille. Il avait simplement l'air normal et ordinaire. Sur les murs de sa maison il y avait des portraits de Pol Pot, Lénine, Staline, Marx, Engels, mais pas de représentation des temples d'Angkor. Il y avait également un drapeau du parti avec la faucille et le marteau. A l'intérieur de la maison, se trouvaient un lit d'enfant, un canapé et un lecteur de cassette pour écouter les chants révolutionnaires. Sa fille Hing, âgée de deux ans, n'avait pas de poupée, sans doute parce qu'elle était trop petite. J'ai pris plein de photos d'elle. Il n'avait jamais eu d'enfant auparavant et se comportait avec elle comme un animal qui aimait tendrement son petit. Il la lançait dans les airs. Il l'embrassait. Il la caressait. Il l'appelait Neang Toch (petite fille). »

Mais le Douch qui nous intéresse n'est pas cet homme ordinaire.

C'est celui qui raconte que, de parents chinois, il a ressenti sa première fierté d'homme lors de la visite d'un dirigeant chinois au Cambodge. « Je me suis senti fier d'être chinois », dit-il aux enquêteurs pour leur faire comprendre a contrario son complexe d'infériorité.

C'est la façon dont il explique le choix de son nom, en remplacement du patronyme détesté, qui avait été donné par le devin : « Douch, cela veut dire l'écolier qui est debout, quand le maître lui demande de se lever. » Lorsqu'il prononce cette formule devant les enquêteurs du tribunal, ces derniers racontent que Douch se met au garde-à-vous, ce qui prouve qu'il est aux ordres. Son maître, c'était Son Sen. Tout un par¬cours à ses côtés, depuis l'université de Phnom Penh en 1965, jusqu'à S-21, où il fut sous son autorité hiérarchique, en passant par le maquis et les prisons de Lon Nol en 1968. Il faut savoir que les années 1960-70, avaient été marquées par l'émergence d'un groupe de Chinois, fidèles de Pol Pot, qui avait aidé ce dernier à se cacher, et dont Douch était proche. C'est dans ce contexte qu'il rencontra son autre maître Vorn Vet, formé dans les écoles françaises. Mais cet homme, qui lui a appris la littérature française et la poésie, de même que sa première institutrice dont il a été toujours dit qu'« il lui doit tout », Douch les a fait torturer puis exécuter à S-21 en 1977. L'institutrice y fut même violée. Il n'a rien fait pour les sauver. Seules sa femme et sa fille sont à l'abri. Nul doute que le bourreau agit en bon père de famille en voulant les protéger jusqu'à la fin. 17 000 morts pour sauver son enfant. C'est ce que Douch plaide.

Se pose, dans le tableau psychologique de Douch, la question de la « désempathie », c'est-à-dire de l'absence d'émotion à l'égard des autres. Une distance nécessaire qui permet au bourreau d'accomplir son entreprise de terreur, au service du travail bien fait.
L'engagement de Douch à S-21 est total. Nuit et jour, sept jours sur sept, sauf la soirée hebdomadaire autorisée par le parti, pour être en famille avec sa femme et sa fille.
Cet homme, toujours vêtu de la même façon — pantalon noir, chemise noire, sandales noires fabriquées en pneu recyclé de voiture — est terrifiant.
Le photographe de S-21, Nhem Ein, nous décrit son visage : « Des dents pointues et longues, qui lui donnaient un visage ingrat, même lorsqu'il n'était pas en colère, et sur¬tout lorsqu'il riait. »
Le témoin, Chan Voeun, raconte : « Si je le voyais sourire, je savais qu'on allait avoir des ennuis. Lorsqu'il interrogeait les victimes, il riait toujours à voix haute. Il riait ouverte¬ment. Alors personne n'osait plus le regarder en face. »
Depuis, le sourire de Douch a été corrigé. Afin que son visage ne soit plus celui du bourreau, et que les victimes ne le retrouvent pas comme tel, il s'est fait rectifier les dents. En quelque sorte, il est aujourd'hui plus présentable.
Lorsqu'il ne riait pas, Douch était capable de silences pesants, de hurlement prodigieux ; s'il avait fallu, il aurait « dansé et chanté pour le régime », ainsi que le dit encore Nhem Ein, qui le compare à un « acteur en chef ».
Sa cruauté s'est exercée personnellement. Pour chacune des 17 000 victimes, il a soit mené les interrogatoires sous la torture, soit lu les procès-verbaux qu'il annotait soigneu-sement, soit assisté aux exécutions. Et Douch a fixé la règle générale, affichée dans les anciennes salles de classe devenues lieux de torture de S-21, en dix points :
1. Réponds conformément à la question que je t'ai posée. N'essaie pas de me détourner de la mienne.
2. N'essaie pas de t'échapper en prenant des prétextes selon tes idées hypocrites. Il est absolument interdit de me contredire.
3. Ne fais pas l'imbécile car tu es l'homme qui s'oppose à la Révolution.
4. Réponds immédiatement à ma question sans prendre le temps de réfléchir.
5. Ne me parle pas de tes petits problèmes. Parle-moi de la Révolution.
6. Pendant la bastonnade ou l'électrochoc, il est interdit de crier fort.
7. Reste assis tranquillement. Attends mes ordres. S'il n'y a pas d'ordre, ne fais rien. Et si je te demande de faire quelque chose, fais-le immédiatement sans protester.
8. Ne prends pas prétexte pour voiler ta gueule de traître.
9. Si tu ne suis pas tous les ordres ci-dessus, tu recevras des coups.
10. Si tu désobéis, tu auras soit dix coups de fouet, soit cinq électrochocs.

Le collège de psychiatres qui a pour le tribunal examiné Douch indique, sous la signature des experts Sunbaunat Ka et Françoise Sironi-Guilbaud que « Douch avait un bon contrôle émotionnel en général, qui peut être pensé comme étant la conséquence de l'alexithymie (incapacité à ressentir des émotions, et donc à en exprimer) induite par le processus de fabrication khmère rouge (éradication des émotions), dont l'intéressé garde encore actuellement de nombreuses traces ».
« Douch a participé à la fabrication de l'Homme nouveau, fruit de l'Angkar. La fabrication d'un Homme nouveau, tant chez le bourreau que chez la victime, passait par l'organisation délibérée d'un traumatisme psychique, par l'utilisation de la frayeur, de l'imprévisibilité, de la douleur physique, de la déshumanisation. On procédait également à la modification, au reformatage de la mémoire individuelle (technique des confessions) et de la mémoire collective (falsification de l'histoire) ».
« La déshumanisation de la victime suppose au préalable la déshumanisation du bourreau. Pour ce faire, il convient d'éradiquer, chez ce dernier, les émotions individuelles, privées, pour en faire, par déplacement, des émotions politiques, instrumentalisables et contrôlables par l'Angkar. »

À S-21 le système était tel que la terreur fut sans limite. À force de faire avouer sous la torture que les prisonniers étaient agents de la CIA, et de voir défiler parmi eux d'anciens dirigeants khmers rouges, chacun finissait par suspecter son voisin. Et ce, jusqu'au photographe, au cuisinier, au peintre de la prison.

Ainsi le photographe Nhem Ein a failli être exécuté parce qu'il avait raté une photo de Pol Pot : « Un jour il y a un négatif de la photo de Pol Pot en Chine qui a été endommagé. Le négatif était abîmé juste sur son œil. Tout d'abord, ils ont dit que j'avais rayé et endommagé le négatif. Ils en ont conclu que j'étais un ennemi. Ils ont convoqué une réunion. J'étais entre la vie et la mort. Douch a dit que j'étais devenu haïssable. Douch avait l'air terrible : avec ses grands yeux, son visage taillé en pointe et ses dents longues et acérées. Dès qu'il a ouvert la bouche son expression a été effrayante. Finalement j'ai été épargné parce que si les interrogateurs et gardiens étaient interchangeables, moi je demeurais difficile à remplacer. »

Le cuisinier, Ta Sry, a failli être exécuté de la même façon, parce qu'il avait raté une soupe, et que Douch avait craint d'être empoisonné : « Douch se levait puis se rasseyait, puis marchait de long en large, armé d'un bâton en rotin et il frappait aussi fort qu'il le pouvait. Il criait. On aurait dit un géant dans une pièce de théâtre. Les murs en béton résonnaient de l'écho de sa voix. »

Le peintre Vann Nath a, lui, été condamné à produire en série chaque semaine, des tableaux de Pol Pot et Mao, sous la menace de la torture.

Car S-21 était une sérigraphie. Il fallait nourrir l'Angkar par des sacrifices perpétuels.

Douch s'est naturellement posé la question de sa propre fin, après qu'il a vu entrer puis y mourir ses proches sous ses ordres. En particulier sa première institutrice et son maître à penser. On dit qu'il est tombé dans une profonde dépression, conscient qu'à son tour il ne sortirait pas du camp de la mort qu'il avait fabriqué. Un camp qui était devenu le cœur du Kampuchea démocratique, qu'il fallait sans cesse alimenter de victimes expiatoires. Comme le Minotaure de Cnossos. Douch raconte qu'il s'attendait naturelle¬ment à être à son tour conduit vers la mort : « Courant 1978, j'étais effrayé. Je réfléchissais à mon sort. Et j'attendais mon tour. Alors j'allais m'asseoir dans l'atelier de sculpture. Prostré. Je ne faisais plus rien. J'ai demandé à Nuon Chea d'être remplacé dans mon travail. »

Trente ans plus tard, Douch est vivant. Lorsqu'il se retourne sur son passé à S-21, que reste-t-il ?

Quatre vers de poésie romantique, « La mort du loup » d'Alfred de Vigny, qu'il cite, en français et de mémoire, devant les enquêteurs sidérés :
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

Une partie civile réagit à l'audience et explique au tribunal, comme s'il était un professeur de français devant une classe de jeunes Cambodgiens :

« Monsieur Kaing Guek Eav, alias Douch, se compare à un loup avec ce poème d'Alfred de Vigny qu'il nous a cité intitulé La mort du loup. Il s'agissait là d'un poète du ne siècle, un poète célèbre, un ancien soldat. Et, bien sûr, la vie d'un soldat avait des hauts et des bas , un mélange de chagrins. Il a écrit un poème sur ce soldat, et l'un de ces poèmes est intitulé "La mort du loup". Il parle d'un groupe de chasseurs accompagné de 10 à 20 chiens de chasse qui essayent de tuer les loups. Il yen a quatre, un de sexe masculin, un de sexe féminin, et deux louveteaux. Et lorsque les loups réalisent qu'ils étaient encerclés, ils ont fait de leur mieux pour résister aux chiens. Et le loup, le mâle, a essayé de faire de son mieux pour défendre la louve et les louveteaux. Et à la fin du poème, il meurt. Selon le poème, le loup meurt sans faire de bruit.
Quelle est la morale de ce poème ? Elle est illustrée à la fin du poème. Kaing Guek Eav, alias Douch, a cité ce poème le 31 mars 2009, si j'ai bonne mémoire, vers 16 h 30, à la fin des débats de la journée, alors, que Maître Roux, son conseil de la Défense, lui posait des questions. Et Monsieur Kaing Guek Eav, alias Douch, a récité ce poème en français : "Fais énergiquement ta longue et lourde tâche, dans la voie où le sort a voulu t ' appeler, puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler." Alors, qu'est-ce que ça donne en khmer ? En khmer, ça veut dire que la personne se lamentait, pleurait et souffrait tout en essayant de travailler.
Ça veut dire que l'accusé se compare au loup qui meurt sans bruit. Comme je l'ai dit, l'accusé a récité ce poème lorsque Maître Roux lui posait des questions. Et à la fin de sa récitation du poème, il y a eu deux ou trois minutes de silence, et à ce moment-là, tout s'est arrêté, on ne pouvait même... on pouvait entendre voler une mouche. Et à la fin, Maître Roux a dit qu'il n'avait plus de questions à poser à l'accusé. Et pendant ce silence de trois minutes, tout s'est arrêté, tout était calme, silencieux et peut-être que les gens ont ressenti du chagrin pour cet accusé. C'est une technique astucieuse qui a été utilisée devant cette Chambre. Peut-être pourraient-ils faire un duo dans une pièce de théâtre en France. Et si l'accusé se compare à un loup dans le poème intitulé "La mort du loup", c'est un prétexte, ce qu'on appellerait en français une imposture.
Et c'est une occasion de se placer en tant qu'être stoïque- alors qu'il parlait de personnes essayant de travailler sans penser à leurs propres souffrances, à la dureté de leur existence comme les soldats français qui étaient envoyés au combat. Et, personnellement, je prendrai en compte le fait que l'accusé a essayé d'exprimer son côté stoïque.
On parle de quelle bravoure ici? Par exemple, pour ce qui est du professeur Doem Saroeun, c'est son enseignante, l'enseignante de l'accusé. Et elle est arrivée, elle a échoué à S-21. Il savait qu'elle était soumise à la torture, qu'elle a été déshumanisée, qu'elle a été dégradée. Il n'a pas levé le petit doigt pour lui porter secours. C'est quoi cette forme de bravoure ? Si des personnes étaient au combat ensemble, unis, à ce moment-là, effectivement, il y aurait une solidarité. Cependant, il n'a pas levé le petit doigt pour l'aider ». Déposition de M. Chum Sirath, à l'audience du 20/08/2008.

Avec la mort du loup et bien au-delà, Douch maîtrise sa dialectique. Il a fini par abandonner celle du communisme pour choisir celle du christianisme avec, en ligne de mire, la promesse libératoire du pardon. Nul ne conteste la sincérité de sa conversion. Une conversion intervenue il y a environ quinze ans, alors qu'il était inimaginable à l'époque qu'il soit un jour jugé par un tribunal international.
On sait qu'il a fait un énorme travail sur lui-même. Qu'il a participé très activement aux travaux de l'église évangéliste de Battambang. Qu'il a fait baptiser ses enfants. Qu'il est même à l'origine de conversions dans son village de proscrit, caché sous un faux nom.
Mais la question qui se pose alors est celle de la raison profonde de son engagement chrétien. Une rencontre spirituelle et individuelle avec Dieu ? Ou bien le ralliement viscéral à la loi du plus fort ? Dans les deux cas, Douch recherche l'autorité qui va le rassurer.
« Ce sont les chrétiens les gagnants. Ce sont eux qui ont vaincu le communisme. Avant je croyais au matérialisme dialectique. Aujourd'hui je crois en l'amour de Dieu... Je n'ai pas obtenu le pardon, mais la grâce. Elle me fut accordée par Dieu. Il y a Dieu, et il y a la justice des hommes, à laquelle je ne me sous-trais pas. Je reconnais ma responsabilité, ce sont les hommes qui vont me juger. Je suis en paix, car Dieu m'a accordé la grâce. »
En disant ces mots, Douch montre qu'il court, non pas après le pardon, mais encore et toujours après un maître, dont il sera le serviteur volontaire, qu'il n'a jamais cessé d'être. Quelle a donc été sa part de liberté ? Hier et aujourd'hui ?

Devant ses juges, le dernier jour du procès, Douch raconte l'enchaînement criminel en trois temps. D'abord l'engagement quasi romantique et militant du Cambodgien d'origine étrangère qu'il était, de telle sorte que le combat lui a donné un enracinement et une projection. Un sens, une raison. Puis la conscience que la cause qu'il servait utilisait des moyens devenus criminels, au-delà des lois de la guerre, qui emporteraient tout, comme un raz de marée, jusqu'aux enfants. Et l'impossibilité de revenir en arrière.
Mais avant cette impossibilité, il y a eu « une fraction de seconde » de libre arbitre.

Une fraction de seconde. L'expression est de Douch, en français. Lorsque cette fraction de seconde a été épuisée, plus rien n'était possible pour éviter à l'homme de devenir le bourreau criminel contre l'humanité, qu'on juge aujourd'hui.

Qui n'a pas connu cette « fraction de seconde » de liberté dans sa vie ? Et puis ensuite l'absence de liberté. Le doigt dans l'engrenage, comme on dit ou l'acte compulsif que plus rien n'arrête... Cette « fraction de seconde », c'est l'instant qui précède l'intime conviction pour un juge, le sas entre les premiers moments d'amour insouciant et la passion (ou la raison) qui emportera tout, la conjonction mathématique qui sépare 0 et 1.

Pour finir, il y a eu l'arrestation de Douch. Une sorte d'apothéose dont il a voulu s'inventer le personnage d'un héros quasi martyr. On est en 1999. Il se cache, mais plus en Chine. Il travaille à présent en tant que « missionnaire ». Finalement il se découvre, et même se réfugie, auprès des vainqueurs. Il est volontaire pour l'association Arc American Refugees Committees, ce qui le mènera, inévitablement, vers son identification par un journaliste irlandais, Nic Dunlop, qui finira par le faire avouer.

Nic Dunlop raconte ainsi les premières paroles qu'il a reçues de Douch : « Je suis quelqu'un qui veut propager l'Évangile auprès de tout le monde. Je voudrais qu'il y ait une église ici. Je suis devenu un chrétien quand j'étais au collège. J'ai étudié la philosophie, le bouddhisme et l'islam. Je les ai comparés. Ma vie a été difficile et je l'ai finalement donnée au Christ [...]. J'ai fait des choses terribles dans ma vie. C'est maintenant le temps des représailles. Autrefois j'ai eu le tort de ne pas servir Dieu mais les hommes et le communisme. Je suis profondément désolé pour les meurtres que j'ai commis.

L'interpellation de Douch est présentée comme suit, par l'acte d'accusation du tribunal :
« Vingt ans après la découverte de S-21, Douch a été retrouvé, vivant, sous un autre nom, à Ta Sanh, dans le district de Samlaut (province de Battambang). À la suite des articles parus dans la presse et des interviews de l'intéressé, dans lesquels celui-ci avouait sa véritable identité et reconnaissait le rôle qu'il avait joué, le public a eu connaissance de l'endroit où il se trouvait. C'est dans ces conditions qu'en mai 1999, les autorités militaires cambodgiennes l'ont arrêté et placé en détention. »

Finalement il ne s'est pas caché, mais s'est livré. Peut-être l'homme a-t-il toujours aimé se mettre en scène ?

En famille, pendant qu'il dirigeait S-21, il s'est fait prendre en photo des milliers de fois (10 à 20 000 photos d'après Nhem Ein).
Certains témoins le racontent, au com-mandement du camp, en train de donner des ordres, et d'y prendre un plaisir narcissique manifeste.
À l'audience, on le verra monopoliser l'espace, parfois saluer la foule, souvent donner des bons points, quelquefois ordonner au contraire à tel témoin de se taire.
Sur les photos, Douch marche, dans la cour de l'ancienne école, entouré de ses surveillants. L'image sans légende, soustraite de sa chronologie, ne permettrait pas de savoir si c'est un prisonnier ou un chef qui avance ainsi entre ses gardes. Et pendant la reconstitution, à un moment, il pointera du doigt l'un de ses anciens subalternes convoqué par le juge en tant que témoin, pour lui ordonner de ne pas s'asseoir à tel endroit mais à tel autre, avec l'autorité du chef qu'il n'a jamais cessé d'être.

C'est d'ailleurs le piège dans lequel il est tombé lorsqu'il a finalement été identifié et retrouvé par le journaliste Nic Dunlop, puis arrêté.

Péché d'orgueil ?