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Défendre Zola pour sauver Dreyfus - La plaidoirie pour "J'accuse...!" (Février 1898) (fr)

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Auteur : Ordre des Avocats de Paris - Yves Ozanam, Archiviste


Lorsque les partisans de Dreyfus dénoncent publiquement Esterhazy, Émile Zola les soutient publiquement dans une série d’articles et de brochures. Alors que certains veulent croire à une possible condamnation d’Esterhazy, il est beaucoup plus pessimiste et commence à rédiger, pendant les débats du procès, une lettre ouverte au président de la République. Il achève celle-ci peu après l’acquittement d’Esterhazy et en confie la publication au journal « L’Aurore », dont le rédacteur en chef n’est autre que Georges Clemenceau. Ce dernier trouve le titre « J’accuse… ! », qui fait la « une » du quotidien, tiré à 300000 exemplaires le 13 janvier 1898.


L’effet produit est considérable. En très peu de temps, Zola est parvenu à donner de l’affaire une synthèse sans doute imparfaite, mais qui offre une vision d’ensemble au lecteur et définit clairement les enjeux sur le plan des principes. L’écrivain n’hésite pas à aborder le problème de l’antisémitisme (qui faisait de Dreyfus un coupable « idéal ») et démontre comment l’état-major, d’une erreur initiale, a fait un crime (mot que Zola emploie de façon répétée) plutôt que de se résoudre à reconnaître sa faute. Il n’hésite pas à mettre en cause nommément plusieurs officiers supérieurs de l’armée responsables de la condamnation de Dreyfus puis de l’acquittement d’Esterhazy et leur oppose la vérité, la justice, la « grande France libérale des droits de l’homme ». Le texte se conclut par une série d’accusations nominales visant notamment les chefs de l’armée et les responsables des enquêtes relatives à Dreyfus et à Esterhazy. Zola conclut son texte en précisant qu’il est susceptible d’être poursuivi pour diffamation. « C’est volontairement que je m’expose », ajoute-t-il, sans cacher son dessein : « l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice. […] Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! J’attends. »


Bien peu désireux de débattre dans le prétoire d’une affaire censée bénéficier de l’autorité de la « chose jugée », le gouvernement et l’état-major y sont cependant contraints, du fait des réactions passionnées que suscite le texte de Zola dans l’opinion publique et dans le monde politique, notamment à la chambre des députés. Il est finalement décidé de ne poursuivre Zola (et Perrenx, gérant du journal « L’Aurore ») que sur de brefs passages du texte, dans lesquels l’écrivain affirme notamment que le conseil de guerre a acquitté Esterhazy « par ordre ». La chose était évidemment impossible à prouver et Zola ne pouvait qu’être condamné. Tout ce qui était relatif dans le texte de l’article à la condamnation de Dreyfus était exclu de la poursuite, ce qui, espérait-on au gouvernement et à l’état-major, devait éviter que les débats ne portent sur le procès de 1894 et ses suites.


À la stratégie défensive du pouvoir répond l’offensive des amis de Dreyfus et de Zola. Georges Clemenceau, rédacteur en chef de « L’Aurore », obtient l’autorisation de plaider aux côtés de son frère Albert, avocat de Perrenx. Zola prend pour avocat Fernand Labori, qui était déjà intervenu pour Mme Dreyfus lors du procès Esterhazy et qui était depuis lors totalement acquis à la cause de Dreyfus. Un petit groupe de travail se forme autour d’eux, avec notamment le jeune Léon Blum. Leur but, fidèle à l’esprit dans lequel Zola a provoqué le pouvoir, est de parler et de faire parler autant qu’il est possible de l’affaire Dreyfus. C’est à cette fin qu’ils citent des dizaines de témoins : les officiers supérieurs impliqués dans les affaires Dreyfus et Esterhazy, mais aussi des experts en graphologie, des hommes politiques, des journalistes et plus généralement des « intellectuels », comme on appelle désormais les nombreuses personnalités littéraires et scientifiques qui ont suivi l’affaire de près et entendent formuler des observations.


Le procès Zola s’ouvre le 7 février 1898 devant la cour d’assises de la Seine. Pas moins de douze audiences sont consacrées aux dépositions des témoins. En dépit des efforts conjugués de l’avocat général Van Cassel et du président Delegorgue, qui répète avec constance : « La question ne sera pas posée », lorsqu’un témoin est interrogé sur Dreyfus, la défense parvient souvent à sortir du strict objet de la poursuite pour en venir à l’affaire Dreyfus. Des experts déclarent que l’écriture du bordereau attribué en 1894 à Dreyfus ressemble à celle d’Esterhazy et contredisent ainsi la thèse de Bertillon qui repose sur un « système » dont l’exposé paraît incompréhensible à l’auditoire. La déposition du colonel Picquart, expliquant comment il a découvert la culpabilité d’Esterhazy, met en difficulté les autres officiers de l’état-major qui, pressés de questions par la défense, doivent se retrancher derrière le secret militaire et la raison d’État, faisant allusion à des documents qu’ils refusent de produire. Tout au long de ces journées, Labori domine les débats tant sur la forme que sur le fond, en dépit des obstacles que lui oppose le président Delegorgue et de l’hostilité de la majorité du public, qui manifeste souvent avec violence.


Après le réquisitoire de l’avocat général et une courte déclaration de Zola, Labori commence sa plaidoirie. Elle va durer trois audiences (21-23 février). Les notes manuscrites de l’avocat constituent un véritable monument, synthèse des connaissances d’alors sur l’affaire Dreyfus, qui est également révélateur des méthodes de travail de Labori. L’avocat avait rédigé ses notes à l’avance, puis les avait enrichies au cours des débats. Chaque note manuscrite, soigneusement numérotée, est rédigée au recto d’une page double comprenant à l’intérieur (« sous cote », dit-on au Palais) l’ensemble des pièces justificatives que l’avocat peut être amené à lire dans le cours de sa plaidoirie. Excellent orateur, Labori improvise aisément, mais ses notes constituent un solide canevas auquel il sait pouvoir se référer. L’avocat va se livrer à une présentation détaillée de l’affaire Dreyfus visant à démontrer l’innocence du capitaine condamné. Sa plaidoirie, à la fois véhémente et parfaitement contrôlée, ne peut être présentée en détails, mais quelques extraits suffiront à en donner le ton.


À la suite de Zola, Labori aborde la question de l’antisémitisme : il affirme qu’il ne peut pas croire que « l’inébranlable conviction » des antidreyfusards repose sur le raisonnement : « Il est juif, cela suffit ». Pour l’avocat, ses adversaires croient tout simplement que le procès de Dreyfus s’est fait « selon les règles » et que tous ceux qui avaient qualité pour en connaître ont eu sur l’affaire une « lumière complète ». Or, « de tout cela, rien n’est vrai ». Contrairement à ce qu’on a prétendu, Dreyfus n’a jamais fait d’aveux. De plus, s’il y avait des faits établis contre lui : « espionnage », « relations suspectes », « voyages louches », « liaisons coupables », on le dirait ! En revanche, les débats permettent d’affirmer qu’une ou des pièces secrètes ont été communiquées aux juges de 1894 à l’insu du défenseur. La condamnation de Dreyfus est donc illégale ! En outre, ces pièces ne prouvent rien ou bien sont des faux… Labori oppose encore le colonel Picquart à Esterhazy et fait l’éloge du premier pour mieux accabler le second.


À l’issue d’une démonstration détaillée, tout à la fois passionnée et didactique, Labori en arrive à sa péroraison. Il n’oublie pas qu’il s’adresse à des jurés et leur lance un appel qui n’est pas sans lyrisme. Pour permettre d’apprécier pleinement la faculté d’improvisation de l’avocat, nous retranscrivons ici la fin de la plaidoirie telle qu’elle résulte de la sténographie des débats, en soulignant ou en restituant entre crochets les passages que Labori avait rédigés dans ses notes préparatoires.


« Ne vous laissez donc pas troubler ! Ne vous laissez pas intimider non plus ! On a parlé du danger de guerre qui nous menace ! Soyez tranquille, aucun danger ne nous menace, pour plusieurs raisons, [Labori avait écrit : « d’abord parce que ces hommes se battraient bien », qui devient à l’audience…] dont la première est que les soldats que j’ai vus ici peuvent bien se tromper au cours d’une information judiciaire qui, après tout, n’est pas de leur métier, mais qu’ils se battraient bien demain, et qu’ils nous conduiraient, je l’espère, à la victoire. Pour cela j’ai confiance en eux ! »


[Labori avait ensuite écrit : « Mais surtout parce que j’ai confiance dans la force morale de ce pays », passage sacrifié à l’audience au profit du développement suivant] « "Surtout, ne craignez rien : c’est l’énergie morale qui fait la force des peuples ! Oui, il faut poursuivre les traîtres, oui, quand on les connaît, quand on est sûr de les connaître, il faut les frapper ! Mais qu’on n’aille pas croire que le salut de la nation tout entière est compromis parce qu’il a été livré quelques documents sans valeur, qui sont beaucoup plutôt, je l’ai déjà dit, et je veux le répéter, l’objet d’une escroquerie que celui d’une trahison véritable ! C’est avec le cœur, avec le cœur robuste de braves gens réunis tous ensemble et sans exception de parti qu’on fait les batailles victorieuses ! "»


« Donnez donc par l’acquittement un exemple de fermeté ! Vous sentez bien que cet homme [Zola] est l’honneur de la France ! Zola condamné, c’est la France se frappant elle-même ! [phrase rédigée mais non prononcée : « Acquittez pour la vérité, pour le droit, pour le bon renom de la patrie elle-même] Ayez le courage de le sentir et de céder à votre impulsion naturelle ! »


« Je ne veux plus dire qu’un mot pour finir. Que votre verdict, messieurs les jurés signifie plusieurs choses ; d’abord, “Vive l’armée !” – moi aussi je veux crier : Vive l’armée ! – mais aussi “Vive la République !” et “Vive la France !” c’est-à-dire [passage rédigé et non prononcé : « Vive la liberté] Vive le droit ! Vive l’Idéal éternel ! »


La belle éloquence de Labori est cependant impuissante. Les jurés sont davantage sensibles au prestige et à l’autorité émanant des chefs de l’armée et suivent l’avocat général, qui dénonce dans une brève réplique le texte de Zola comme un « acte révolutionnaire qui n’est qu’une œuvre de destruction ». Perrenx et Zola, reconnus coupables de diffamation, sont condamnés chacun à 3000 francs d’amende et à une peine de prison (quatre mois pour Perrenx, un an pour Zola). La condamnation est cassée mais, après de multiples rebondissements de procédure, la cour d’assises de Versailles confirme la condamnation de Zola, qui part aussitôt en Angleterre pour éviter la prison (juillet 1898).


La défaite des dreyfusards n’est cependant qu’apparente : jamais une affaire prétendument close n’a fait l’objet d’autant de discussions. Après le procès Zola, il faudra encore huit années de lutte aux dreyfusards pour obtenir gain de cause (arrêt de la Cour de cassation du 12 juillet 1906). Dans l’intervalle, Zola était décédé (1902) et Labori, devenu le défenseur de Dreyfus, avait rompu violemment avec lui lorsque ce dernier, de nouveau condamné par un conseil de guerre en 1899, avait accepté la grâce présidentielle contre l’avis de son avocat, qui y voyait une forme de lâcheté incompatible avec les principes en jeu. En dépit de ces suites malheureuses, le procès Zola demeure un moment incomparable dont on ne saurait trop souligner l’importance. Le sacrifice désintéressé de l’écrivain, servi par la pugnacité de son avocat, ont rendu possible un débat public sans précédent sur l’affaire Dreyfus. Toutes les audiences ont été sténographiées et ont fait aussitôt l’objet de retranscriptions publiées par voie de presse ou de monographie. La France entière mais aussi de nombreux pays étrangers se sont passionnés pour les débats. La « victoire » de l’armée ne pouvait qu’être éphémère, tant étaient nombreuses les questions laissées sans réponse. À l’issue du procès, il était permis de dire, pour reprendre l’expression de Zola : « "La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera" ».


Voir aussi

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