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Plaidoirie : L’ironie du destin de Mahmoud Hussein, jeune militant contre la torture (fr)

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Auteur : Maître Matisse Belusa,avocat au Barreau de Paris - Prix du Mémorial et de la ville de Caen -
27e CONCOURS INTERNATIONAL DE PLAIDOIRIES DES AVOCATS Dimanche 31 janvier 2016



« Je l’ai essayé une dernière fois avant de me coucher. Je voudrais dormir avec, mais j’ai peur de le froisser.

Alors je contemple le T-shirt que je vais porter demain. Qui lira mon message ? Le monde entier j’espère !

J’ai du mal à trouver le sommeil ce lundi soir. Un frisson d’impatience mêlé au sentiment de vertige qui précède les grands moments m’empêche de fermer les yeux.

Il y a trois ans, ceux qui ont manifesté avaient-ils peur eux aussi ? Moi j’étais trop jeune et ma mère m’avait interdit d’y aller. Aujourd’hui, je veux faire partie de l’histoire de mon pays.

Demain, j’espère que nous serons nombreux, peut-être des milliers à faire aussi bien que nos frères de Tahrir. »

Mahmoud Hussein a le visage poupon. Un visage qui tranche avec la gravité du combat qui est le sien. Mais Mahmoud a l’âge où l’on veut changer le monde, où l’on veut croire que son combat, parce qu’il est juste, sera entendu et compris de tous.

À dix-huit ans, Mahmoud n’imaginait sûrement pas en revêtant son T-shirt portant l’inscription « Nation sans torture » qu’il rejoindrait les 40 000 détenus d’opinion de son pays.

En Égypte, la toute première révolution de la place Tahrir, le 25 janvier 2011, avait été un événement majeur des printemps arabes. Cette révolution avait, à l’époque, rappelé au monde entier l’incroyable capacité de mobilisation de la jeunesse et sa puissance de contestation. De nombreux dirigeants avaient salué ce mouvement et le courage de cette nouvelle génération.

Mohamed Morsi, arrivé au pouvoir sur les cendres de la révolution, n’avait alors pas pris la mesure de ce contre-pouvoir et n’avait pas cru devoir écouter les aspirations de la jeunesse de son pays.

n juillet 2013, Mohamed Morsi a donc été renversé par la nouvelle mobilisation, entre autres, des jeunes de Tahrir.

Mais le nouveau gouvernement au pouvoir depuis lors, dirigé par le maréchal al-Sissi, n’entend pas plus les cris de la jeunesse et sa soif de liberté. Ainsi, afin de « préserver la stabilité et la sécurité » en Égypte, il a fait voter une loi soumettant à autorisation tout regroupement de plus de dix personnes. La répression contre tous les courants de pensée opposés au régime se fait encore plus terrible que sous les gouvernements précédents.

C’est dans ce contexte qu’en janvier 2014 Mahmoud Hussein, revêtu de son T-shirt contre la torture, a rejoint les milliers de contestataires descendus dans la rue pour s’opposer au nouveau pouvoir.

Mais, fort de l’expérience de ses prédécesseurs, le maréchal a violemment dispersé la manifestation causant des dizaines de morts.

« Je suis déçu. Je pensais pouvoir faire entendre, à mon niveau, la voix de la jeunesse.

J’ai l’impression que nous n’arrivons pas à la hauteur du succès de nos aînés. Il y a trois ans, eux sont restés. Certains sont morts. Aujourd’hui nous avons quitté la place... la tête un peu basse. Mais ma mère sera sûrement rassurée de me voir rentrer plus tôt que prévu. »

Mahmoud ne rentrera jamais chez lui.

Lors d’un contrôle de police à l’entrée de son quartier, le bus dans lequel il se trouvait a été arrêté. Les policiers ont remarqué son T-shirt. Ils l’ont soupçonné d’avoir participé à la manifestation interdite et d’être un opposant au régime. Il a alors été emmené au poste de police avant d’être placé en détention provisoire.

Comme il l’espérait encore le matin même, Mahmoud est entré dans l’histoire de son pays. Il fait désormais partie de la « Génération prison », comme on appelle les dizaines de milliers de prisonniers d’opinion qui croupissent dans les prisons du pouvoir.

Mahmoud est victime de la politique d’arrestation systématique de toute personne présentée comme une menace pour la sécurité de l’Égypte et notamment les militants des droits de l’homme. Un T-shirt contre la torture est désormais devenu un passeport pour la prison. Outre les atteintes à la liberté d’expression dont Mahmoud est victime, c’est l’ensemble de ses droits d’accès à la justice qui sont violés depuis lors.

Depuis deux ans, la détention provisoire du jeune militant est régulièrement prolongée lors d’audiences auxquelles il n’a pas la possibilité de participer puisqu’il n’est même pas extrait de sa cellule pour se rendre au tribunal.

Mahmoud ne connaît toujours pas les charges exactes retenues contre lui, rendant vaine toute défense efficace.

Mais à quoi bon préparer une défense lorsqu’il est illusoire d’espérer pouvoir l’exposer à son juge ?

En effet, le procès qui se profile n’en porte que le nom. À l’issue de l’enquête prétendument en cours, Mahmoud va se retrouver avec plusieurs centaines de prévenus face à un juge militaire dans un procès de masse. Faire entendre sa voix et sa défense au cours d’un procès équitable relève tout simplement du fantasme.

Pourtant Mahmoud, ce n’est pas toi le « hors-la-loi ». En application de la Constitution égyptienne, ta liberté de penser, de t’exprimer est garantie, tu dois pouvoir contester effectivement ta mise en détention provisoire et bénéficier d’un procès équitable[1].

En outre, des textes internationaux applicables en Égypte, tels que la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples[2] et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques[3], te garantissent ces mêmes droits.

Pourtant tu n’as pas pu en bénéficier.

Mais ce n’est pas tout. Par ricochet, c’est ton droit à étudier, à te cultiver, à rire, et vivre dont tu es privé par la folie liberticide de gouvernants qui estiment protéger la société égyptienne en t’en bannissant.

Au-delà des violations flagrantes des droits fondamentaux dont est victime Mahmoud, ce qui me pousse à plaider sa cause aujourd’hui, plutôt que celle de milliers d’autres détenus d’opinion égyptiens, c’est certainement la triste ironie de la situation dans laquelle il se trouve, puisqu’il est devenu l’une des victimes du mal qu’il dénonçait.

Comme pour rabaisser son combat contre la torture et lui signifier l’absurdité de ses convictions, Mahmoud a subi de nombreuses violences dans le cadre de sa détention. Il a été battu et électrocuté par ses gardiens.

C’est notamment à la fin de l’une de ces séances de torture que Mahmoud a « accepté de confesser ses crimes ». Sous la dictée de son bourreau, il a « avoué » détenir des explosifs, appartenir à une entreprise terroriste et avoir reçu de l’argent pour participer à la manifestation interdite.

Rien de cela n’est vrai. Mais dans l’actuel système pénal égyptien, l’aveu, preuve parmi les preuves pour un procureur, ne perd pas sa valeur même s’il est extorqué par la violence.

L’équilibre entre la défense des libertés publiques et le maintien de l’ordre public est un sujet particulièrement complexe qui alimente les écrits des universitaires, des avocats et des journalistes au quotidien. Pour autant, il ne faut pas être naïf, la situation en Égypte, de par sa géographie, son histoire et l’influence des pays tiers, est particulièrement complexe.

Mais ne nous y trompons pas.

Sous le régime du maréchal al-Sissi, il n’est question ni de subtilité ni de quête d’équilibre entre liberté publique et ordre public. La liberté n’existe tout simplement pas pour ceux qui pensent différemment.

En janvier 2015, les photos du meurtre de Shaïma al-Sabbagh, jeune militante des droits de l’homme, commis en pleine rue par les forces de police, ont bouleversé l’opinion mondiale.

Le ressac est particulièrement violent pour Mahmoud et la jeunesse égyptienne. Les gouvernants de ce monde qui hier louaient son courage et sa détermination ont modifié leur discours lorsqu’il s’est agi de signer des contrats d’armement avec le nouveau gouvernement en place.

Ainsi, face à une autorité qui espère anéantir toute pensée non autorisée en enfermant et torturant ses citoyens, face à une justice qui n’en porte aucun attribut et face à des gouvernants internationaux qui se cachent derrière le principe de non-ingérence pour développer leurs relations commerciales, il ne reste que vous, militants des droits de l’homme, membres d’organisations internationales pour entendre et porter la voix de Mahmoud et de la jeunesse égyptienne.

Mahmoud, te souviens-tu de ta dernière soirée d’homme libre dans ta chambre ? De la fierté que tu ressentais en portant ce T-shirt ? En manifestant ta volonté d’abolir la torture et de faire respecter les droits de l’homme ?

L’injustice dont tu es la victime ne doit pas éteindre ton envie de changer le monde.

Tu serais surpris de savoir qu’aujourd’hui un avocat, bien loin de chez toi, porte ta parole devant une assemblée, dans une langue qui t’est sûrement étrangère.

Tu serais probablement heureux de savoir que la même utopie m’anime en imaginant te faire sortir de prison simplement en plaidant ta cause.

C’est donc avec la même conviction que celle qui t’a animée, la veille de ton arrestation, que je sollicite aujourd’hui ta remise en liberté immédiate et le retrait de l’ensemble des charges qui pèsent sur toi.


Références

  1. Articles 65, 54 et 96 alinéa 1 de la Constitution égyptienne
  2. Article 6, 7 et 8 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples
  3. Article 7 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques