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Procès des attentats du 13 novembre 2015 - Le Live Tweet - Semaine HUIT

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Retrouvez sur cette page tous les tweets du procès issus des Live tweets de @ChPiret Charlotte Piret et @sophparm Sophie Parmentier ; elles suivent ce procès pour France Inter et nous ont donné l'autorisation de compiler leurs tweets dans un objectif de consultation et archivage.

(© Photo "Salle d'audience" Sophie Parmentier |Twitter)



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Semaine HUIT Semaine NEUF Semaine DIX Semaine ONZE Semaine DOUZE



Sommaire

Semaine HUIT

Jour Trente-deux – Lundi 25 Octobre 2021 - Témoignages de familles endeuillées du Bataclan : Christiane, Vincent, Philippe, Nancy, Maurice, Jean-François, Nadine, Olivier, Zahra, Sylvie, Jonathan, Christian, Eric, Marc et Myriam

Bonjour à tous, C'est aujourd'hui que débute la 8e semaine du procès des attentats du 13 Novembre 2015, 32e journée d'audience.

Au programme aujourd'hui : de nouveaux témoignages de familles endeuillées du Bataclan.

L'audience reprend avec les premiers témoignages du jour, ceux de la famille de Cécile Misse, assassinée au Bataclan à l'âge de 32 ans avec son compagnon Luis Zschoche.

Christiane, la mère de Cécile est la première à prendre la parole. Elle a fait projeter une photo de sa fille et son compagnon sur l'écran géant de la salle. Christiane est restée plusieurs jours sans nouvelles de sa fille.

Christiane : "lundi matin, l'IML nous appelle, nous sommes convoqués à 13h. Le choc est violent, personne ne nous a informé de la mort de Cécile. Mon cerveau ne répond plus. Nous arrivons à 12h. Il y a beaucoup de monde, il fait froid. Le ciel est gris comme mon âme."

Christiane : "une femme à la voix sèche nous exprime la procédure. Nous avançons dans la pénombre, nous avons 5 minutes. Nous voyons Luis [son beau-fils, ndlr] derrière une vitre, nous ne pouvons pas le toucher. "Sortez" tonne une voix. Nous sortons, hébétés."

Mais Christiane et son mari, bien que convoqués à 13h, ne peuvent toujours pas voir leur fille. "Je ne sais pas, moi, où est votre fille", s'agace un employé de l'institut médico-légal. Finalement, quelques heures plus tard, elle identifiera le corps de Cécile.

Christiane : "a-t-elle eu peur ? a-t-elle vu Luis mourir ? a-t-elle souffert ?". Ces pensées m'obsèdent. Puis, il y a les préparatifs des obsèques, d'un commun accord [avec les parents de Luis, ndlr] nous avons décidé d'enterrer Luis aux côtés de Cécile. Ils s'aimaient si fort."

Christiane : "Cécile avait 32 ans, elle nous a donné 32 ans de bonheur et de joie. Ma vie est riche de ces instants de bonheur et de partage. Quand elle nous a présenté Luis venu de son Chili natal, nous l'avons tout de suite adopté."

Christiane : "Cécile débordait d'énergie, pratiquait la boxe, le char à voile. Nous mesurons chaque jour ce que nous avons perdu, tout ce que l'on n'aura jamais plu. Il nous reste de merveilleux souvenirs que nous chérissons et l'espoir un jour de les rejoindre."

Philippe, le père de Cécile, ancien avocat, s'exprime à son tour : "ce n'est que le lundi soir, 16 novembre, que nous retournons une dernière fois à l'institut médico-légal. Cécile est bien là. C'est fini. Nous appelons notre fils Vincent, un monde s'écroule pour lui aussi."

Philippe raconte ensuite qu'il leur a fallu vider l'appartement que louaient Cécile et Luis : "vider cet appartement, une seconde mort." "Tout à coup, l'appartement est vide, nous sommes anéantis et dans un état second."

Philippe explique avoir été suivi avec son épouse par un psychologue du deuil pendant un an "mais ce suivi n'est pas concluant. Nous sombrons." Philippe choisit d'arrêter son métier "par anticipation". Avec son épouse, ils tentent de s'installer à Nantes "mais c'est un échec".

Philippe : "nous nous inquiétons de l'état de notre fils Vincent qui s'exprimera dans quelques secondes. Il est empreint de colère, nous vous prions de l'en excuser par avance. Mon épouse, enfin, a été victime d'une crise cardiaque il y a deux mois, provoquée par la douleur."

Philippe évoque le souvenir d'un "geste d'amour" de sa fille qui "illumine nos souvenirs" : "nous étions au salon, elle a pris nos mains dans les siennes en déclarant "ah, mes parents adorés, comme je vous aime." Cécile, notre rayon de soleil qui laisse un souvenir inoubliable".

Philippe : "Cécile a rencontré l'amour de sa vie, Luis, qui a quitté son Chili natal par amour pour elle. Il était et sera toujours un peu un second fils."

Philippe : "nous avons vu Cécile pour la dernière fois le 31 octobre à Nice. Une journée superbe. Elle était descendue pour organiser un anniversaire surpris. Cécile aimait faire des surprises. Elle a vécu comme elle le désirait et comme nous l'avions souhaité pour elle."

Philippe : "les assassins nous ont tout pris : une fille adorable et adorée, un gendre charmant, les petits enfants que nous n'aurons jamais et qui n'éclairerons pas nos vieux jours. Comme l'ont déclaré d'autres parents : Dieu peut pardonner, pardonnera toujours, mais nous jamais"

Philippe : "comment tout ceci a pu se produire alors que de hautes personnalités du monde judiciaire, du renseignement et de la police alertaient nos gouvernements et annonçaient la survenance d’attentats ?"

Philippe cite une interview de François Molins : "nous étions très sensibilisés au fait que cela devait arriver un jour mais nous ne savions pas quand ni comment", une autre du juge Marc Trevidic qui parle "d'impuissance", une autre du chef des services de renseignements etc."

Philippe : "le déni s'est enfin aussi exprimé dans la réaction et les atermoiements du préfet de police : déclenchement tardif du plan antiterroriste, zone d'ombre autour des militaires du plan Sentinelle etc. et le préfet a justifié après "nous n'étions pas en guerre"."

Philippe : "la vérité n'est pas toujours bonne à entendre et pas facile à dire." Philippe confie également son amertume vis-à-vis du FONDS DE Garantis "Comment imaginer être moins bien traité que pour un banal accident de trottinette ou de circulation ?"

Philippe : "mais il y a aussi des choses qui vont bien : ce procès en fait partie. Je remercie votre cour pour son écoute et l'attention constante que vous portez à chacun. Cette parole des parties civiles fait sans aucun doute partie de notre thérapie. "

Philippe : "nous avons ressenti profondément notre appartenance à la grande famille des victimes d'attentats. Nous allons continuer le chemin de notre vie jusqu'au grand départ où nous sommes persuadés de retrouver Cécile dans un monde différent et de paix éternelle."

Vincent, le frère aîné de Cécile, s'avance à son tour à la barre : "monsieur le président, je voudrais vous remercier pour votre humanité et le courage dont vous faites preuve pour écouter tous les témoignages de victimes et de familles de victimes. Un courage qui moi me manque"

Vincent salue le courage du commissaire et son adjoint de la Bac nuit, entrés en premier dans le Bataclan "malgré leur manque d'équipement, des hommes courageux contrairement aux huit militaires de métiers qui n'ont rien fait".

Vincent : "moi, j'ai passé 6 ans seul dans ma tête avec mes souffrances, mon incompréhension et un profond sentiment d'injustice. Grâce à vous les survivants, j'ai pu partager cette souffrance et surtout être reconnus. Sans vous, je n'aurais pas la force d'être ici."

Vincent : "mon témoignage n'éclairera en rien la cour et n'aidera en rien à l'avancée du procès, mais j'ai besoin d'exprimer ici ce que j'ai tu. Le 13 Novembre 2015, j'ai perdu ma petite sœur adorée, Cécile, et mon beau-frère Luis et bouleversé ma vie. Je peux même dire détruit."

Vincent : "partout où ma sœur est passée, tout au long de sa trop courte vie, elle a créé des amitiés profondes avec des personnes de tous les horizons. J'étais très fier de ma petite sœur. On veillait toujours l'un sur l'autre."

Vincent évoque les derniers moments passés avec sa sœur et son beau-frère, en août 2015, leur baptême de parapente "des moments de pur bonheur." "Nous avions prévu de passer les fêtes de Noël tous ensemble avec nos parents"

Vincent : "le 13 Novembre 2015, j'appelle ma sœur. Répondeur. Je lui laisse un message du genre : "coucou, tu dois être en soirée, les parents sont inquiets, alors rappelle." Et puis à la télé, j'entends parler du concert des Eagles of Death Metal. Et là, je comprends."

Vincent : "je ne me souviens quasiment plus de ce que j'ai fait pendant quatre jours. J'ai traîné en ville comme un zombie, traversés par pleins de sentiments, sans savoir quoi faire. Mon esprit et mon corps se sont dissociés. Ce sentiment ne me quitte plus aujourd'hui.

Vincent : "c'est mon amie Elisabeth qui m'a trouvé chez moi devant la télévision, prostré. Elle s'est occupée de moi, m'a emmenée à la gare. J'ai croisé des militaires de Sentinelle ou Vigipirate : aucun contrôle. C'est comme si les attentats n'avaient pas eu lieu."

Vincent : "je n'arrivais pas à me dire que tout cela était réel, j'avais l'impression d'être dans un cauchemar. En attendant à l'institut médico-légal, à l'écart j'ai vu des familles d'origine maghrébine, j'ai pensé que c'était les familles des terroristes. J'avais la haine."

Vincent : "quand j'ai vu Cécile, j'étais choqué, je n'osais pas m'approcher. Ces instants depuis m'obsèdent et ne quittent plus mon esprit. Puis il a fallu quitter la salle. Nous avons plus attendu à l'extérieur que nous avons eu de temps auprès de nos défunts."

Vincent raconte ensuite leur visite au 36 quai des Orfèvres : "je me souviens du manque de moyens e la police. Un scandale. On nous a reçu dans un cagibi où nous tenions à peine à quatre. L'officier avec un bureau d'écolier et un ordinateur. On ne pouvait rien mettre de plus."

Vincent : "tous les soirs, je sortais et je buvais jusqu'à être complètement bourré pour m'anesthésié, enlever cette douleur permanente que les cachets n'arrivaient pas à atténuer. Je reprenais le boulot le lendemain avec la gueule de bois."

Vincent : "beaucoup de mes amis ont essayé de me soutenir, mais je n'ai jamais pu leur dire ma détresse. Puis une soirée a mal tourné à cause d'une histoire de fille et j'ai pété les plombs, je suis devenu agressif. Depuis ce jour, je ne bois pas plus de deux verres."

"J'ai tenu comme je pouvais", raconte Vincent. Qui explique avoir rencontré Séverine. "Heureusement, qu'elle est là, elle est mon pilier, ma béquille. En 5 ans de vie commune, il n'y a jamais eu de conflit."

Vincent raconte également ses difficultés au travail, accentuées après la retraite anticipée de son père avec lequel il travaillait. "En octobre 2019, j'ai vraiment craqué. J'ai pris contact avec une psy qui faisait de l'EMDR. Elle a hésité à me prendre de peur que je n'explose"

Vincent : "j'ai été licencié. Je ne suis toujours pas en capacité de reprendre une activité professionnelle. Je me sens toujours perdu. Je n'arrive plus à appréhender les belles choses de la vie. Je vous avoue que je suis en colère contre cette société qui part à vau-l'eau".

Vincent : "j'espère que mon témoignage agira sur moi comme une sorte de thérapie. Sachez que je ne pardonnerai jamais. Pour moi, la justice de ce pays est trop belle pour ces assassins et leurs complices."

C'est au tour de la maman de Luis Zschoche, le compagnon de Cécile Misse dont la famille vient de témoigner, de s'avancer à la barre. Venue spécialement du Chili, elle s'exprime en espagnol. "Je suis venue à Paris assister au procès jusqu'à la fin de celui-ci".

Nancy explique qu'elle n'a jamais reçu aucun document de l'institution judiciaire au Chili. "La tenue de ce procès a été une grande surprise pour nous". C'est grâce à une succession de coïncidences et l'aide de plusieurs personnes qu'elle est là, explique-t-elle.

Nancy indique qu'elle a dû solliciter un laisser-passer pour venir, car le vaccin chilien n'est pas reconnu en France. Elle choisit de venir à Paris avec sa fille, sans savoir si elle pourrait participer au procès. "Nous avons été aidées par deux journalistes de RFI".

Nancy remercie également ses avocates, rencontrées à la veille du procès et qui l'a aidée à se constituer partie civile. "J'ai décidé de m'installer en France pour assister aux neuf mois de ce procès". "Mon fils, Luis Felipe était le dernier d'une fratrie de trois."

Nancy : "en 2008, il avait 24 ans, il s'est installé à Paris, attiré par Cécile Misse, sa petite-amie. Il a appris à bien parler français et a réussi à valider son diplôme de commerce international. Ils se sont pacsés avec Cécile avec le projet de fonder une famille."

Nancy évoque les amis de Luis Felipe avec qui elle est restée en contact : "je pense que mon fils a laissé une petite empreinte en chacun d'eux".

Nancy explique avoir commencé à s'inquiéter quand elle a appris qu'un attentat avait eu lieu lors d'un concert des Eagles of Death Metal, "l'un des groupes préférés de mon fils". "Nous avons passé toute la nuit au Chili à regarder la télévision, à voir des images horribles".

Nancy : "au fur et à mesure que les heures passaient, nous nous rendions à l'évidence. La peur, le cœur serré que nous avons ressenti cette nuit-là ont laissé une empreinte indélébile." Elle a finalement reçu un appel de la chancellerie qui lui annonçait le décès de son fils.

Nancy : "le contexte de sa mort, une attaque terroriste, de l'état islamique, était quelque chose de si lointain pour nous." Deux jours plus tard, elle arrive à Paris, reçue par les parents de Cécile, "inconsolables autant que nous".

Nancy raconte à son tour la visite du corps à l'institut médico-légal "derrière une vitre" : "cela ressemblait à un mauvais rêve, un cauchemar dont on ne se réveillait pas". "Nous sommes rentrés au Chili sans réponse sur le pourquoi. Pourquoi tout cela est arrivé ?"

Nancy : "chaque jour, j'essaie d'apprendre à vivre sans sa présence, sans entendre sa voix, seulement avec son souvenir. Et c'est pour cela que je suis ici, pour être avec toutes les autres victimes et obtenir les réponses aux questions que je me pose depuis tant d'années."

Nancy : "durant ce procès, on revit à travers les témoignages des survivants, tout ce qui s'est passé, de façon crue mais réelle. Je sais désormais où se trouvaient mon fils et Cécile lors des attaques. Je veux croire, penser que leur mort a été rapide, sans angoisse ni douleur"

Nancy : "j'ai du mal à comprendre quand j'entends dire que l'objectif était d'attaquer la France et non pas des individus. Au Bataclan, 90 personnes ont perdu la vie de manière cruelle. Et l'ampleur de ces attaques va bien au-delà du cercle familial ou des amis."

Nancy : "mon témoignage n'est pas très différent de celui des autres parents. Un même sentiment nous unit : celui d'obtenir justice. Et j'ai confiance en le fait que ce soit possible." "Merci", conclut-elle en français. "Gracias", lui répond le président.

Maurice, père de Marie Lausch et Jean-Franck père de Mathias Dymarsky ont choisi de témoigner ensemble à la barre. Leurs épouses les accompagnent. "Marie et Matthias s'était rencontré en Terminale, à Metz, lors d'une fête anniversaire".

Marie et Matthias avaient 22 et 23 ans. Leurs pères racontent leur histoire à deux voix, devant une photo du couple, affichée sur le grand écran de la salle d'assises. Ils revenaient d'une année à Londres et Grenade. "Chaque mois, ils se voyaient" dans l'une ou l'autre ville.

Maurice décrit sa fille, Marie : "solaire, dynamique, ouverte sur les autres et toujours joyeuse. Elle avait des passions comme la danse. Elle aimait la mode, toujours bien vêtue. Et surtout, elle avait Matthias." "Matthias, poursuit son père, sa première passion c'était Marie."

Jean-François : "Matthias avait une autre passion, son travail. Et aussi le BMX, ces petits vélos avec des petites roues dont le but est de faire des figures". En novembre 2015, "cela faisait trois mois qu'ils étaient revenus à Paris", poursuit Maurice, le père de Marie.

Maurice explique que "la dernière fois qu'on les a rencontré, le 12 novembre, j'étais avec les deux mamans, on est allés voir une pièce de théâtre, comme souvent. Au retour, Marie a appelé sa mamie pour lui dire que les mamans étaient bien rentrées".

Maurice : "On l'a appris par SMS. Et un cousin de Marie nous a envoyé un SMS en nous disant : "Marie et Matthias sont au Bataclan, je n'ai pas de nouvelles. Nous sommes partis à Paris à 23h. Nous sommes arrivés à la mairie du 11e où on nous a dit qu'il fallait attendre."

Jean-François : "dans les hôpitaux, c'était le capharnaüm, à montrer des photos pour savoir s'ils étaient en opération, en soins intensifs ou décédés. A l'institut médico-légal, on a attendu deux heures, pour repartir et finalement apprendre qu'ils y étaient depuis 8h du matin."

Maurice : "pour la messe d'enterrement, on a souhaité que ce moment soit fait pour eux ensemble. Ce sont leurs amis qui ont tout géré, on était incapables de le faire. Nous sommes quatre parents dans la même peine, mais on a la chance d'être quatre."

Maurice : "les amis de Marie et Matthias voulaient absolument que dans cet ignoble moment, on pouvait faire de quelque chose de festif et de beau pour honorer leur mémoire." Jean-François : "on a fait un vide-dressing comme Marie était dans la mode, un événement de BMX etc."

Maurice : "aujourd'hui, on ne peut plus aider nos enfants malheureusement, mais depuis 6 ans, on distribue un prix qui s'appelle Marie et Matthias." Jean-François : "on a déjà donné près de 27 000 euros de bourse. On est des catalyseurs de solidarité. Ça nous permet de tenir."

Maurice : "nous voilà devant vous avec nos peines, notre deuil permanent et une blessure à jamais ouverte. Il était important de passer un message au box des accusés. Rappelle qui étaient nos enfants uniques, Marie et Matthias, et les valeurs qu'ils portaient."

Maurice : "non, vous n'aurez pas notre haine. Non, on ne vous pardonnera jamais. Nos espoirs est porté par la jeunesse qui nous accompagne depuis le 13 Novembre 2015, leurs amis que nous ne connaissions pas. Vous ne nous avez pas divisés, mais vous avez agrandi notre famille."

Jean-François : "pourquoi avoir sécurisé à outrances les Champs-Elysées et pas un seul escadron devant le Bataclan ? Pourquoi on a dit au GIGN que ce n'était pas leur secteur ? Ça aurait pu peut-être éviter à certains jeunes de décéder."

Jean-François : "Pas de haine, mais pas de pardon. Faites votre travail. Jugez-les." Maurice : "Marie est née le jour de l'automne, aujourd'hui c'est l'hiver pour nous. Et dans l'Est c'est très dur." Fin de l'audition commune des pères de Marie Lausch et Mathias Dymarski.

L'audience est suspendue un instant. Elle reprendra avec la suite des témoignages des familles endeuillée au Bataclan. Je profite de ce tweet pour un mea culpa. Le prénom de Mathias Dymarski s'écrit avec un seul T (et non deux comme dans mes précédents tweets). Mes excuses.

L'audience reprend avec les parents de Valentin Ribet, décédé au Bataclan. Valentin était aussi le neveu de l'avocat Jean Reinhart, dont sophparm a dressé le portrait

Nadine, la mère de Valentin rappelle qu'il avait 26 ans. "Nous avons découvert de manière simultanée les attentats de Paris et Saint-Denis et la présence de Valentin et sa compagne Eva au concert des Eagles of Death Metal par la voix de notre fils Maxime, 24 ans".

Nadine : "après un premier appel ans réponse, il m'est apparu évident qu'il ne fallait plus appeler pour ne pas attirer l'attention sur eux. J'ai compris ultérieurement que beaucoup de familles avaient fait comme nous ce soir-là".

Le 13 Novembre, Nadine était heureuse de réunir sa tribu. Son cadet, Maxime, revenait de Londres pour le week-end. "Avant minuit, nous ne réalisions pas la gravité des faits. Puis nous avons appris qu'Eva avait pu s'échapper malgré des blessures".

Nadine : "nous avons pu joindre les parents d'Eva qui partaient à l'hôpital. Ils nous ont confié de manière douce et pudique que leur fille était très inquiète pour Valentin. De son côté, mon frère, Me Jean Reinhart, oncle et parrain de Valentin, avait lancé des recherches."

C'est Me Reinhart qui annoncera d'ailleurs le décès de Valentin à sa soeur. Nadine, elle, retrace la vie de famille avec son frère de deux ans son cadet et sa soeur née cinq ans après. Elle se souvient "de son détachement par rapport à ses études qui avait le don de nous agacer"

Lorsqu'il a eu 17 ans, raconte Nadine, il a été diagnostiqué comme "dit précoce avec un QI de 130". Il a poursuivi des études de Droit, a prêté serment comme avocat. "Nous étions fiers, émus, heureux".

Nadine : "le 13 Novembre Valentin a été atteint de deux balles dont une lui a ôté le souffle immédiatement. Sur les photos que nous avons voulu voir, il est infiniment beau, un vrai Dormeur du val. Valentin est devenu le cavalier G26. Quelles ont été tes dernières pensées ?"

Nadine évoque ensuite la visite à l'institut médico-légal : "Valentin était toujours aussi beau, notre Dormeur du val était encore là, enveloppé dans son drap blanc. Depuis ce jour-là, nous avons supprimé tous les draps blancs de la maison."

Nadine : "la souffrance durable s'est inscrite dans notre vie. Dormir est une souffrance, marcher est une souffrance, parler, travailler, respirer est une souffrance. Nous sommes toujours hébétés. Cette douleur que nous découvrons jour après jour nous ralentit. Nous surnageons."

Nadine : "au-delà de la souffrance et du chagrin, la naissance de la colère dans le sentiment de fatalité du 13 Novembre La souffrance devient aussi le terreau fertile des associations de victimes. Aux côtés des fondateurs de 13onze15 nous allons fédérer une communauté soudée".

Nadine : "nous fabriquons de bonnes armures pour nous permettre de survivre : une armure pour le travail, une armure pour les amis, une armure pour la famille. Un foulard pour cacher les yeux rougis, des mouchoirs, la concentration pour ne pas s'écrouler sur les marches du métro"

Nadine : "près de 6 ans ont passé et le temps du procès est enfin arrivé. Grâce aux témoignages des rescapés, j'apprends les derniers instants de la vie de Valentin. Et nous avons ce courage de regarder les photos de Valentin sur le plancher du Bataclan, ce cavalier G6."

Olivier, le père de Valentin Ribet, s'exprime à son tour : "nous avons rapidement eu le sentiment que Valentin était parmi les premiers touchés. Mais c'est seulement plus de 5 ans après que nous avons eu le besoin de transformer ce sentiment en certitude, avec l'accès au dossier"

Olivier : "nous attendons surtout de ce procès qu'il soit inscrit dans la mémoire collective et entre dans l'Histoire." Très ému, Olivier évoque la fondation créée au nom de son fils.

C'est au tour de la famille d'Hélène Muyal de s'avancer à la barre. Hélène Muyal est décédée à l'âge de 35 ans au Bataclan. Son conjoint, Antoine Leiris est l'auteur du texte devenu célèbre "Vous n'aurez pas ma haine". Zahra, sœur aînée d'Hélène est la première à témoigner.

Zahra a gardé, raconte-t-elle, le texto inquiet qu'elle envoie à sa sœur ce soir-là "tout comme je n'arrive pas à effacer son numéro de mon répertoire téléphonique". Zahra a fait projeter une photo de sa sœur sur l'écran géant de la salle.

Zahra raconte, comme de nombreuses familles avant elle, la longue attente et recherche d'informations dans les heures et jours qui suivent l'attentat du Bataclan. "Ce n'est que le samedi soir que le téléphone de mon mari sonne et qu'Hélène est décédée. C'en est fini de l'espoir."

Zahra : "certains mots sont très lourds lorsqu'il faut les prononcer. Je vais téléphoner au mari de ma sœur pour lui annoncer que son épouse est morte. Je vais téléphoner à ma mère pour lui annoncer que sa fille est morte, à mon frère. Je vais aussi l'annoncer à mes enfants."

Zahra : "les mois qui ont suivi ont été très durs. Ma mère et moi nous sommes senties très seules et isolées. Puis mon frère a quitté les Etats-Unis pour se rapprocher de nous. Ce qui me sauve c'est la présence de mon mari. De mes enfants mais aussi celui de ma sœur."

Zahra : "Hélène avait 35 ans, elle laisse un mari aimant et un orphelin, un petit bébé privé de sa maman et qui avait à peine 17 mois." "Un concert dans un agenda d'une jeune maman c'était à n'en pas douter une joie attendue."

Zahra : "Hélène c'était une fille sensible. C'était ma sœur, mon alliée en toute circonstance, celle avec qui j'avais un lien de solidarité Indéfectible. Il me reste des souvenirs de fou-rire mémorables que j'aime convoquer quand je pense à elle."

Zahra : "je ne sais pas si l'apaisement est possible avec le temps. Mais je fais confiance en la justice de mon pays qui déterminera les responsabilités de chacun dans ce massacre". La mère d'Hélène Muyal, Sylvie, témoigne à son tour, s'excuse "si de temps en temps ...", pleure.

Sylvie : "ma fille a été tuée au Bataclan. Elle avait 35 ans. Pour moi, c'est le plus bel âge de la vie. Je me pose des questions comme tout le monde : est-ce qu'elle a souffert ? Est-ce qu'elle a pensé à son enfant ? J'imagine qu'elle s'est sentie mourir et ça, c'est très dur."

Sylvie : "comme beaucoup de personnes, je pense que nos gouvernements successifs n'ont pas pris la mesure du danger. Mais je ne veux pas m'appesantir là-dessus."

Sylvie : "la mort a des répercussions irréversibles. Le manque de ma fille sera éternel. Aucune idée ne mérite qu'on tue. Il me semble que dans les différentes versions religieuses, le commandement de ne pas tuer est le premier."

Sylvie : "ils nous envient notre liberté, mais en fait ils crèvent de jalousie. Et je pense qu'il faut donner un signal fort et signifier que des exactions de la sorte ne peuvent pas être commises. Je voudrais leur dire que ces crimes ne les conduiront pas au paradis."

Sylvie : "ma fille était une très bonne et belle personne. Je pourrais vous parler longtemps d'elle, de sa personnalité. Nous avons de très bonnes relations, j'étais là quand elle avait besoin de moi et je savais compter sur ses conseils judicieux."

Sylvie : "je pense à la souffrance de mon petit-fils. C'est très dur. Je l'ai vu tout petit regarder sous la couette de ses parents pour voir si elle n'était pas cachée là. Pendant, longtemps il l'a cherchée."

Sylvie : "je me suis souvent trouvée démunie quand il me demandait quand sa maman allait revenir. Bien sûr, à deux ans, on ne sait pas ce que c'est la mort. Il faudra chaque fois trouver les mots. Enlever sa maman à un enfant, c'est lui enlever la lumière dans la nuit."

Sylvie : "pour la souffrance de mon petit-fils, je ne pourrai jamais pardonner. Tout à l'heure, je les voyais se faire enlever les menottes, ça m'a fait mal. Mais je ne dis pas que je pardonne."

Jonathan, le frère d'Hélène Muyal s'exprime à son tour. Il vivait à l'époque aux Etats-Unis : "la dernière fois que j'ai vu ma sœur, c'était en avril 2015. Je la reverrai une dernière fois cette année-là, mais dans un cercueil."

Jonathan : "la culpabilité d'être loin de ma sœur et ma mère et de ne pas avoir été là pour protéger Hélène me rongeait. Je me demandais si je devais renoncer à ma carrière et rentrer en France." C'est ce qu'il a finalement choisi de faire.

Jonathan : "je veux rappeler que les attentats ont résonné aux Etats-Unis aussi et j'ai reçu beaucoup de messages de soutien, du monde entier. Les blessures sont irréparables, certes, mais nous ne sommes pas seuls. Nous sommes plus unis et plus forts que jamais."

Jonathan : "le souvenir d'Hélène me donne de la force, du courage et m'inspire chaque jour. Le prénom complet d'Hélène c'est Luna-Hélène. Luna, c'est la lune en espagnol. Hélène en grec, c'est le rayon du soleil. La lune et le soleil ne peuvent être détruits."

Place aux témoignages de la famille de Franck Pitiot, assassiné à 33 ans. Son père, Christian, évoque "cet amoureux des fêtes, dont la dernière a été tragique". C'est le coup de téléphone d'un ami de Franck qui les alerte. "Dans l'immédiat nous sommes restés relativement calmes"

Christian : "pendant les trois jours atroces qui ont suivi, nous avons recherché toutes les infirmations possibles pour tenter de le retrouver. L'hôpital de La Pitié-Salpêtrière qui pense reconnaître Franck, nous demande d'identifier un blessé. C'est une erreur.

Christian : "on nous demande de rédiger une note manuscrite décrivant Franck, un peu comme au XIXe. A chaque rencontre au sein de cette cellule de crise, nous avons du remplir une nouvelle fiche. L'Etat a fait preuve d'une faiblesse coupable, qu'il faudra bien juger un jour."

Christian : "fort heureusement, notre fille Aude, a trois enfants, nos petits-enfants. Ils nous obligent à rester debout et nous aident à espérer. Il nous manque et restera à jamais dans notre coeur."

Christian : "ces accusés sont parfois appelés les fous de dieu, mais ils ne sont pas fous. Ils sont des assassins barbares qui ont prémédités et organisés cette horreur. Nous les invitons à lire attentivement le Coran en particulier la sourate 6, verset 151."

Christian cite la sourate 6, verset 151 du Coran : "Ne tuez personne, Dieu l'interdit sauf dans le cadre dans la justice. Voilà ce que Dieu recommande, puissiez-vous le comprendre". Maintenant, notre dernière volonté pour Franck est que la justice passe, sans haine."

Me Reinhart, avocat de la famille de Franck Pitiot, lit une lettre de sa sœur Aude. Elle y évoque ses souvenirs avec son frère, mais aussi le manque de Franck :"il nous a laissé de nombreuses graines d'humanité, de tolérance, d'altruisme. Petit à petit, nous les faisons germer".

Eric, père de Pierre-Antoine Henry, décédé à l'âge de 36 ans s'est avancé à la barre : "je viens témoigner d'un mort. Tout ce qu'il en reste c'est notre vie dans la souffrance, la vie de ses enfants, sa compagne, ses parents, ses frère et sœur, ses amis."

Eric : "d'après le légiste, la mort de Pierre-Antoine a été instantanée, la balle entrée à l'arrière de son crâné a percuté la paroi osseuse, il avait déjà perdu connaissance."

Eric : "avant même d'être un père formidable il était amoureux de sa compagne." Eric a fait projeter une photo de Pierre-Antoine sur l'écran géant. Une photo d'un petit-déjeuner avec ses deux filles. Elles étaient âgées de 2 et 6 ans lorsqu'il est mort.

Eric : "notre famille a l'habitude des morts jeunes, de la résilience. Mais on espérait échapper à ça. Pierre-Antoine était une si belle personne que je l'admirais. J'apprenais de mon fils."

Eric : "la dernière fois que je l'ai vu s'était sur le quai de la gare. La fois suivante, dans son cercueil. Moi, je suis orphelin de mon fils."

Eric : "sa fille aînée a vite compris, elle n'osait pas poser de questions. Et maintenant, on lui raconte petit à petit. Sa fille cadette, deux ans et demi à l'époque, attendait derrière la porte "que papa rentre". Puis elle a compris qu'il était très vieux, puisqu'il était mort".

Eric : "le 13 Novembre ma femme et moi étions à un concert de jazz à Angers, je me suis dit en rentrant qu'il fallait que je fasse découvrir cette musique à mon fils. Le 14 novembre, le cauchemar a commencé."

Eric : "aujourd'hui, j'ai peur de chaque coup de téléphone matinal. Alors s'il vous plait, ne m'appelez pas avant 7h30 du matin."

Eric : " j'attends de ce procès de montrer la résistance des victimes à la douleur et aux forces destructrices. Les témoignages disent la résilience des survivants. Comment a-t-on pu laisser des gens s'armer et venir à Paris pour mener cette sanguinaire randonnée ?"

Place aux témoignages des parents de Mathieu De Rorthais, 32 ans. Son père, Marc, s'excuse "je vais essayer d'être assez rapide mais malheureusement, je vais répéter des choses que vous avez déjà entendues."

Comme beaucoup de parents, ceux de Mathieu ont d'abord fait le tour des hôpitaux, avant de recevoir l'appel fatidique : "monsieur de Rorthais, je suis au regret de vous informer du décès de votre fils, Mathieu. Toutes mes condoléances", raconte Marc à la barre.

Marc : "maintenant, il y a ce procès et je souhaite condamnation les plus sévères pour les accusés et qu'ils ne retrouvent aucune minute de liberté. Je n'aurai de pardon pour les accusés, quelle que soit leur implication."

La mère de Mathieu, Myriam s'explique à son tour, évoque "le tsunami de douleur". "Pourtant, quatre ans auparavant, Mathieu était atteint d'un cancer, il a combattu la maladie avec dignité et pudeur. Il était en rémission. Il sort vivant d'un cancer et meurt dans un concert."

Myriam : "Mathieu n'est plus là pour accueillir la vie qui renaît par l'arrivée de son neveu le mois dernier. Mathieu n'est plus là pour retrouver ses cousins, cousines qu'il retrouvait chaque année. .Ils ont pris en moi ce qu'il y avait de plus précieux : la vie d'un des nôtres"

Myriam : "je suis fille d'immigrée, mon père était tunisien, musulman. Il a combattu pour la France. Ils sont enterrés tous les deux, avec ma mère. Un catholique, un musulman, tous les deux dans la même tombe."

Les auditions de parties civiles sont terminées pour aujourd'hui, elles reprendront demain à 12h30 avec les témoignages de nouvelles familles qui ont perdu un proche au Bataclan.

Jour Trente-trois – Mardi 26 Octobre - Témoignages de : Juliette, Rony, Hacène, Virginie, Zoé, Alain, Christophe, Joëlle, Patrick

Bonjour à tous, C'est aujourd'hui le 33e jour d'audience du procès des attentats du 13 Novembre 2015.

Aujourd'hui, de nouvelles familles qui ont perdu un proche au Bataclan sont attendues à la barre. Parmi les témoignages prévus : la sœur de Nick Alexander ou le père de Nathalie Jardin, par exemple.

Les premiers à venir à la barre sont les proches de Lola O., plus jeune victime décédée dans ces attentats. Elle avait 17 ans. Sa tante est la première à témoigner : "Lola était la fille unique de ma sœur. Elle était ma première nièce. J'avais 20 ans."

La tante de Lola explique qu'il a fallu six jours pour avoir la confirmation de la mort de sa nièce, le 18 novembre. C'est aussi le jour où la voiture des terroristes a été retrouvée, "juste en bas de chez ma sœur".

La tante de Lola raconte d'abord ce coup de téléphone à sa mère qui lui dit "Lola est au Bataclan avec son père". "J'ai eu envie de vomir. Et puis je me dis : que fait-elle ? Elle est blessée ? Elle est jeune ... On s'appelle toutes les heures à peu près avec mes parents."

Juliette, la tante de Lola explique : "j'ai su très vite qu’Éric, le papa de Lola avait pu sortir du Bataclan. Il a été poussé vers la sortie et elle est restée à l'intérieur. Puis, je reprends un peu espoir après l'assaut, je me dis qu'elle va pouvoir répondre à son portable."

Juliette : "puis je me dis :"qu'est-ce que j'ai fait ? Je l'ai appelée, si ça se trouve, je l'ai mise en danger". Les heures passent, sans nouvelles de Lola. "Je suis déjà persuadée que Lola est morte parce que 24h après une tuerie de masse, on est forcément mort".

Juliette : "le dimanche, on va avec mes parents aux Invalides, c'est la première fois que je vois ma sœur Nadja depuis le 13 Novembre Elle est à vif, elle a les traits creusés par la fatigue. Le lundi 16, toujours aucune nouvelle de Lola."

Juliette : "le mercredi 18, c'est là où on apprend son décès. C'est l'horreur, la sidération. Mais aussi le soulagement, c'est étrange. Mon papa m'appelle, il me dit : "ça y est." Je dis : "comment ?". Il répond : "une balle dans la tête". J'imagine la terreur de ma nièce."

Juliette : "le lendemain, j'assiste à la cérémonie de naturalisation de mon conjoint. On chante la Marseillaise dans la salle. La cérémonie est empreinte d'émotion. Et je me dis que mon chéri est devenu Français dans un bien triste moment."

Juliette : "en rentrant chez nous, le bus passe devant le lycée de Lola. Un hommage était organisé. Et là, je me rends compte que notre Lola est devenue la Lola de tout le monde en fait. On est un peu dépossédés du deuil familial. Notre famille devient une star du deuil."

Juliette : "Lola a un peu l'étoffe de la victime parfaite. Elle est jeune, elle est belle, la seule mineure, la dernière identifiée. Elle a tout pour toucher le Français dans ses tripes. Je me sens un peu mal à l'aise, dépossédée. On n'a pas de place pour pleurer en fait."

Juliette : "les hommages les plus beaux sont pour moi les plus discrets. Lola donne son nom à une salle de cirque parisienne où Lola prenait des cours et faisait des stages."

Juliette : "le samedi 22, j'annonce à ma fille le décès de Lola chez la psychologue. Je lui dis : "tu te souviens que je t'avais dit qu'on cherchait Lola, qu'elle avait été danser dans une salle où il y avait des méchants ? Ben, elle est morte en fait". Ma fille était incrédule."

Lola : "je vis dans un demi-somnambulisme en fait. Mes filles me font du bien, elles me permettent de tenir debout. Je suis très soutenue au travail, je travaille aux urgences de la maternité. J'ai un petit pincement au cœur à chaque fois qu'un bébé naît, mais bon."

Juliette : "dans mon travail, j'ai aussi eu des émotions parce que j'ai eu un ou deux couples rescapés du Bataclan, c'était marqué dans leur dossier médical. C'est des gens qu'on chouchoute ..."

Juliette : "Lola était importante pour mes filles, en particulier la grande, Louise. La petite, je pense aussi qu'elle avait tout compris. Mes parents ont une douleur de grands-parents et ils voient en même temps leur fille qui est meurtrie au plus profond de sa chair."

Juliette : "je me sens coupable parce que j'ai deux filles vivantes et que ma sœur en a zéro. Je me sens coupable parce que je n'arrive pas à regarder ma sœur autrement que comme une victime, je ne vois rien d'autre en elle, et ça c'est très dur en fait.

Juliette : "ma grande soeur, elle, se tient beaucoup à l'écart du procès. Elle me parle beaucoup de Lola de manière simple. Elle peint, un peu, quand elle y arrive. Et elle essaie de profiter de la nature, de chaque minute du soleil."

Juliette : "depuis dix mois, je m'autorise un peu à craquer. Avec la mort de Lola, je n'osais me plaindre de rien. Maintenant, j'arrive un peu à mettre des mots sur mon ressenti. Mais ce n'était pas facile de me porter partie civile et de témoigner aujourd'hui."

Juliette évoque l'association lifeforparis via laquelle elle est entrée en contact "avec une certaine Coralie qui me dit qu'elle était juste à côté de Lola et qu'elle l’a vue tomber au début de l'attaque. On s'est appelées. Elle m'a dit que Lola était tombée d'un coup."

Juliette raconte encore comment lifeforparis lui permet "de mettre des petits mots quand ça va pas. Parce que je ne peux pas appeler ma sœur, mes parents. Donc ça me fait beaucoup de bien."

Juliette achève son témoignage en lisant le texte qu'elle a écrit pour l'enterrement de sa nièce, Lola. Elle y évoque sa naissance, leur première rencontre "dans ton petit pyjama vert". "Tu étais bébé, petite, un peu plus grande et puis jeune femme fauchée en pleine éclosion".

Juliette poursuit la lecture du texte qu'elle avait écrit pour l'enterrement de sa nièce Lola : "tu es partie sans ranger ta chambre, comme d'habitude, tu es partie t'amuser, tu es partie pour toujours, ce n'est pas normal".

Dans son texte écrit pour les obsèques de Lola, Juliette évoque l'interrogation de sa fille Louise, de 6 ans. "Tu m'a demandé si être morte ça voulait dire être absent à l'école pour toute la vie".

Place au témoignage du grand-père de Lola O., Rony, devant une photo de lui et sa petite-fille diffusée sur le grand écran. "Pour la mémoire de Lola, ma petite fille, pour une trace dans l'histoire, j'ai décidé de m'inscrire dans ce procès."

Rony : "je voudrais remercier Coralie qui a dit que Lola était tombée dès le début. Quel soulagement pour nous de savoir que Lola n'a pas souffert, qu'elle n'a pas assisté aux horreurs décrites ici par les survivants."

Rony : "je voudrais citer une phrase de Lévinas qui figure dans le dernier livre de Yannick Haenel : "je cherche à l'intérieur de la parole ce point où les vivants et les morts se rencontrent." C'est ma définition de la justice. Ici, c'est l'oralité des débats les mots comptent.

Rony : "j'ai 77 ans, j'ai eu une vie pleine. Quatre enfants. J'ai été prof de SES. Ma femme était professeur de lettres et a eu une vie professionnelle passionnante également."

Rony : "le père de Lola n'était pas près de Lola à ce moment-là. Il a été poussé par la foule et n'a pas pu re rentrer dans la salle à cause de l'attentat. Il nous a dit :"je me reprocherai toute ma vie de n'avoir pas pu sauver Lola".

"A la barre la personne SDAT005 n'a pu retenir ses larmes sur la confusion dans l'identification de Lola" rappelle Rony à la barre. Lola a ainsi été confondue avec une autre jeune fille défigurée par l'attaque. "La balle dans la tête a créé la confusion", explique Rony.

C'est finalement le 18 novembre que Lola est formellement identifiée. "Première victime, dernière retrouvée", résume son grand-père. "C'est dur d'apprendre à vivre avec les morts, surtout celle-là. Hier, j'étais au cimetière de Bagneux, je suis allé voir Lola."

Rony : "Lola était la première de nos cinq petits-enfants. Nous avions du temps pour elle. Toute la famille souffre encore de sa disparition. En particulier, Ivan, notre fils, trisomique, son "tonton rigolo" comme elle disait avec qui elle avait un rapport particulier".

Rony : "Six ans après, Ivan est apaisé. Il nous dit, geste à l'appui, "maintenant, elle est dans mon coeur". En ce qui me concerne, je lis beaucoup pour essayer de comprendre sur cette question du terrorisme."

Rony : "la mort de Lola m'a fait réfléchir aux trois chocs que j'ai vécu : la diaspora et l'exil depuis l'Egypte, le bouleversement de l'arrivée d'Ivan et le regard de la société sur le handicap et le 13 Novembre , l'angoisse incontrôlable et la tentation de l'exil intérieur."

Rony : "des barbares ont tué Lola. Lola dansait au Bataclan. Elle est morte en dansant. C'était la plus jeune. Elle est tombée la première dans l'éclair de la kalachnikov. C'est injuste, absurde, insensé, barbare. Elle était lumineuse, c'était l'innocence même."

Rony : "Lola, ma petite-fille qui découvrait le monde et ne pourra plus continuer à le faire. Elle a eu le temps, dans sa courte vie, de ressentir l'amour autour d'elle. Nous étions avec elle en novembre 2015, dans notre maison en Auvergne. Le village lui a consacré un beau lieu"

Rony : "il a fallu se battre pour continuer à vivre sans elle. Tous les ans, à l'approche du 13 Novembre l'angoisse monte et cette année, tout particulièrement. C'est tellement dur d'exprimer cette cassure que j'ai au fond de moi, ce gouffre dans lequel je ne veux pas sombrer."

C'est au tour du père de Thomas Ayad, décédé au Bataclan à l'âge de 32 ans, de témoigner. Hacène : "je veux porter un hommage à l'ensemble des victimes mortes ou blessées. L'ensemble des témoignages était émouvant. Ils étaient sans concession, à la limite parfois du supportable"

Hacène, 66 ans : "témoigner d'accord, mais pour dire quoi ? Témoigner c'est se replonger dans les horreurs vécues, exhumer nos traumatismes, dévoiler nos souffrances, notre intimité, c'est s'exposer au regard des autres, c'est courir le risque d'être mal compris par la presse."

Hacène : "nos angoisses, nos fêlures sont de l'ordre de l'intime. Et l'intime ne se partage pas, me semble-t-il. Malgré tout ça, j'ai choisi de témoigner car c'est le dernier lieu qui nous reste pour déposer ce lourd fardeau, pour dire à Thomas combien on l'aime."

Hacène : "ce vendredi 13 Novembre nous rentrions d'un voyage en Louisiane et nous luttions contre le décalage horaire." Après un appel d'un autre de leurs enfants, les parents de Thomas ont "directement allumé la télévision. Nous passions d'une chaîne à l'autre."

Hacène : "notre premier réflexe a été d'appeler tout de suite Thomas, nous l'avons rappelé des dizaines de fois. Nous recevions des informations contradictoires par les uns et par les autres : il s'est réfugié dans les loges, il était au balcon. C'était la confusion totale."

Hacène : "plus le temps passait et plus j'avais peur que l'inéluctable soit arrivé. Nous avons passé une nuit blanche, les yeux rivés sur la télévision. Nous téléphonions aussi régulièrement au numéro vert. La réponse était toujours la même : "il n'est pas sur la liste des morts"

Hacène : "vers 12h30, j'ai reçu un coup de fil de Pascal Nègre, le PDG d'Universal Music [où Thomas travaillait, ndlr] qui nous informait de la mort de Thomas. On n'y croyait pas. Comment était-ce possible ? Le monde s'écroulait sous nos pieds."

Hacène : "c'est à moi qu'est revenue la terrible tâche d'annoncer la nouvelle à Christelle [l'épouse de Thomas ndlr]. Je me souviens très bien du silence assourdissant et terrifiant puis l'explosion d'une douleur insupportable qui me pétrifia le sang et qui me le pétrifie encore"

Hacène : "nous n'avons pas eu le temps de prévenir nos familles que le décès de Thomas était déjà annoncé sur les réseaux sociaux. C'est par ces canaux que mes nièces, mes sœurs et ma mère l'ont appris."

Hacène revient sur la reconnaissance du corps à l'institut médico-légal et le pansement sur la tête de Thomas. "J'ai pensé qu'il cachait le trou d'une balle qu'il avait du recevoir dans la tête. Cette image m'a hanté pendant des mois, voire des années."

Hacène explique que Thomas est enterré à Amiens, à côté de son grand-père. "La ville a tout fait pour trouver une place. C'est le cimetière où est enterré .... Ça y est, j'ai un trou." Dans la salle, quelqu'un lui souffle : "Jules Verne". "C'est l'émotion", s'excuse Hacène.

Hacène : "le jour de l'enterrement, nous avons été totalement dépassé. Plus de 1600 personnes avaient fait le déplacement. C'était du jamais vu à Amiens. La police municipale a dû intervenir pour la circulation. Nous avons été très touchés par cette foule très digne."

Hacène fait projeter un plan qu'il a lui-même tracé du Bataclan Café. C'est là que se trouvait son fils Thomas. "Je pense qu'il a dû se lever par réflexe en voyant arriver les assaillants", explique son père. "Il s'est pris une rafale de cinq balles dont une mortelle".

Hacène poursuit sur les derniers instants de son fils, que lui ont raconté des survivants : "nous savons que le corps a été transféré au poste médical avancé et qu'il y a eu une tentative de réanimation du corps".

Hacène : "Thomas avait 32 ans. Il travaillait depuis 7 ou 8 ans chez Universal Music comme chef de projet international pour le label Mercury. Thomas est mort en faisant son métier, qui était sa passion."

Hacène évoque les nombreux artistes pour lesquels son fil travaillait. Il a un peu de mal à prononcer les noms de Queen of the Stone Age ou Eagles of Death Metal. "Pour nous toute cette notoriété nous était totalement étrangère. Et nous en sommes bien entendu, très fiers."

Hacène : "Thomas est né dans une famille mixte. Il avait un lien privilégié avec ses deux grands-pères, l'une catholique et l'autre musulmane. Il était le lien entre ces deux croyances, ces deux cultures. Il défendait les valeurs de la liberté, du vivre ensemble".

Hacène : "Il savait faire la fête, Thomas. Ah ça oui! Thomas est mort trop jeune, mais ça vie a été pleine et dense. Thomas a rejoint ses deux grands-pères. Avec l'un, il organisera, je l'espère, des matches de hockey, avec l'autre des bœufs clarinette-guitare."

Hacène : "c'est à l'ESC que Thomas a rencontré Christelle. Ils s'aimaient. Ils ne pouvaient pas vivre l'un sans l'autre. Ils venaient d'acheter une maison. Avec mon épouse, nous pensions que nous allions probablement devenir grands-parents bientôt. Et nous en étions très heureux"

Hacène : "ils devaient récupérer les clés de leur nouvelle maison le samedi 14 novembre. Pour Christelle, le choc a été terrible. Tous ses projets se sont écroulés. Elle a décidé de s'exiler au Canada pour prendre la distance et se reconstruire."

Hacène évoque Tess, nièce de Thomas "qui n'avait d'yeux que pour son tonton parce qu'il connaissait plein plein d'artistes. Dont Justin Bieber".

Hacène : "nous avons longtemps donné le change à nos familles, nos amis, nos collègues. Nous donnions l'impression que nous surmontions les épreuves. Nous nous sommes retrouvés livrés à nous même sans aide ni prise en charge des pouvoirs publics".

Hacène : "on n'allait plus au concert, ni au théâtre alors que je voyais entre 200 et 250 spectacles par an auparavant. On n'allait plus au cinéma. On a perdu l'habitude de voyager, de recevoir des amis chez nous. C'est triste et angoissant. On devient les ombres de nous-mêmes."

Hacène : "j'attends du procès qu'il nous permette de reconstituer le puzzle des événements. J'espère aussi que ce procès va nous ouvrir la porte d'une reconstruction individuelle et collective. J'attends aussi qu'il nous éclaire sur les responsabilités des uns et des autres".

Hacène : "je suis issu de la deuxième génération d'immigration. Je suis de culture musulmane. Nos deux enfants ont été élevés dans les principes de la laïcité c'est-à-dire la liberté de croire ou ne pas croire."

Hacène : "ces actes de violence barbare, intolérable, inqualifiable, et qui se prétendent agir au nom de l’islam et du Coran me donnent la nausée."

Hacène : "je veux leur dire que l’islam qu’ils prônent n’est ni le mien, ni celui de mes parents, ni celui d’un milliard et demi de Musulmans dans le monde. Ils se trompent de croire que c’est la religion qui fait l’homme."

Hacène : "je veux répondre à Salah Abdeslam que ce sont nos enfants que vous avez assassinés, par la France. Vous n'êtes qu'un groupe de malfrats en quête d'un territoire, d'une reconnaissance et d'un pouvoir. Vous êtes prêts à tuer toute personne qui ne partage pas vos idées."

Hacène : "je ne peux pas accepter qu'on puisse faire l'amalgame entre des va-t-en guerre, des paumés de notre société, des tueurs sanguinaires et des musulmans qui n'ont qu'une seule envie : vivre dans notre société en paix. Ils prennent en otage tous les musulmans."

Hacène : "j'espère que les âmes des 131 morts et des 500 blessés vous hanteront toutes les nuits jusqu'à votre mort. Vous avez cru que cet acte barbare allait nous anéantir, mais vous avez eu tort. Il nous a rendu plus forts."

Hacène : "il existe un islam des lumières et c'est celui-là que nous reconnaissons. Vous allez être jugés ici par la justice des hommes. Vous verrez ensuite pour la justice divine, c'est votre affaire, pas la nôtre."

L'audience est suspendue jusqu'à 16 heures (environ) avant la suite des témoignages des

L'audience reprend. Salah Abdeslam demande la parole :"les Juifs se conforment à la Torah, les chrétiens à l'Evangile et les musulmans au Coran et à la tradition prophétique."

Salah Abdeslam : "si quelqu'un disait : je suis sportif mais je ne pratique pas de sport, ça n'a pas de sens. Il en va de même si quelqu'un dit : "je suis musulman mais je ne pratique pas."

Salah Abdeslam : "vous avez votre législation, vos valeurs on ne vous en veut pas pour ça. Quant à nous, on pratique notre religion et notre législation chez nous."

Place au témoignage de Virginie, qui était au concert des Eagles of Death Metal avec sa bande de "8 amis". "On se place dans la fosse sur le côté gauche. Je suis projetée au sol. Je me souviendrai toujours du bruit que fait la foule en tombant sur le plancher du Bataclan."

Virginie : "je rampe, je vois qu'une bonne partie de la fosse rampe dans la même direction. J'ai l'image d'une ondulation collective, comme de l'eau. Je commence à sentir que ça glisse sous mes mains, je commence à sentir l'odeur métallique du sang."

Virginie : "arrivée au niveau de la sortie de secours, les choses se compliquent pour moi. Un Everest, une montagne de corps empilés. Sois-je rampe et je risque d'être piétinée, soit je grimpe et je risque de me prendre une balle."

Virginie : "je décide de grimper et je m'excuse pour les gens à qui j'ai fait ce que je craignais pour moi. Je me lance et je m'attends à prendre une balle dans le crâne."

Virginie se réfugie dans un local : "je m'attends à voir des terroristes partout dans la rue et arriver dans ce local." Finalement, "nous nous retrouvons dehors, exposés à toutes les caméras et aux badauds venus attiser leur curiosité qui nous filment avec leur téléphone".

Le lendemain, Virginie n'a toujours par de nouvelles de Claire, l'une des amies avec qui elle était au concert. Elle apprend son décès le samedi soir : "il n'y a plus aucun espoir. Tous les scénarios que je m'étais fait dans la tête s'effondrent".

Virginie ne rentrera chez elle à Lyon que début décembre. Parmi les symptômes du syndrome de stress post-traumatique, "j'entendais la musique des Eagles of Death Metal. J'avais peur de rester coincée avec cette musique dans ma tête toute ma vie".

Virginie : "nous n'avons plus l'insouciance et la légèreté que nous avions auparavant. Chacun de mes amis ont connu et connaissent encore des moments difficiles. "

Virginie : "je voudrais aussi vous parler de Claire Camax, que j'ai perdue ce soir-là. Elle était mariée à Laurent et mère de deux enfants de 3 et 7 ans." Claire Camax avait 34 ans. "Je me souviens du visage de Claire ce soir-là en la retrouvant dans la fosse du Bataclan."

Virginie : "Avec Laurent, ils ont décidé de changer de vie, de quitter la région parisienne et de s'installer en Touraine pour construire une maison écologique. Tous leurs projets ont volé en éclats ce soir-là. Je pense souvent à Claire et tout ce qu'elle devait encore vivre".

Virginie : "Claire est présente dans chacune de nos vies par le vide qu'elle y laisse. En assistant aux premières audiences, j'ai compris que ce procès allait être important dans ma vie."

Virginie : "l'espoir que j'ai également c'est que ce procès apporte des vérités pour que les accusés tombent du piédestal qu'ils se sont construits dans leur tête et qu'aucun gamin n'ait un jour envie de leur ressembler, encore moins de les imiter."

Au tour de Zoé, soeur de Nick Alexander de s'avancer à la barre : "je suis britannique et c'est un privilège pour moi de me tenir devant vous aujourd'hui pour la mémoire de mon frère alors qu'il travaillait au stand de merchandising des Eagles of Death Metal. Il avait 35 ans".

Zoé : "comme toujours, il est venu me voir avec mes enfants de 3 et 4 ans avant de partir. Il a passé quelques temps à la maison avec mes parents." Ce sont ses parents qui l'avertissent qu'une prise d'otages est en cours au Bataclan.

Suivent les longues heures d'attente. "Peut-être qu'il avait été blessé à la tête, peut-être, peut-être, peut-être …" Puis "j'ai reçu l'appel que nous craignons tous de la part d'un des collègues de Nick qui nous disait qu'il était mort."

Zoé : "j'ai ensuite appelé mes parents. J'ai composé leur numéro en sachant qu'une fois que j'aurai passé cet appel, nos vies seraient changées à jamais. Nick était désormais le corps Bataclan C3. C'était sombre, surréaliste, sans fin."

Zoé : "il a quitté cette vie dans les bras de quelqu'un qu'il aimait. Il était peut-être apeuré, mais il n'était pas seul. Et nous lui sommes éternellement reconnaissant pour cela". Hélène a témoigné plus tôt au cours de ce procès des derniers instants de Nick, dans ses bras.

Zoé : "le nombre de messages qu'on a reçu en provenance du monde entier, de personne qu'il n'avait rencontré parfois qu'une seule fois était considérable. Leurs rencontres avaient été brèves mais Nick les avait fait se sentir spéciaux."

Zoé : "il avait des amis depuis l'enfance et d'autres depuis la semaine précédente. Il n'était jamais blasé et s'il n'avait pas été mon frère, je l'aurais choisi en tant qu'ami."

Zoé : "dans les jours qui ont suivi sa mort, un ami a écrit sur son mur Facebook les mots suivants : "Chers "courageux" terroristes qui ont tué notre bien-aimé Nick, avez-vous jamais essayé de marcher à travers Gloucester un vendredi soir habillé de vêtements alternatifs ?"

Zoé : "il n'y a rien que je ou qui que ce soit puisse faire. Ce qui est fait est fait. Mais depuis plusieurs semaines vous, les accusés, avez entendu des personnes endeuillées, des personnes blessées et traumatisées, vous dire que malgré le mal fait, elles ne vous haïssaient pas"

Zoé : "j'espère que quelque chose, un simple mot que vous aurez entendu ici, résonnera dans votre conscience. Nous ne sommes pas en guerre contre vous. Vous êtes en guerre contre vous-mêmes. Vos ennemis sont plus proches de vous que vous ne le pensez."

Zoé : "monsieur Abdeslam, votre frère est également mort d'une mort brutale et violente cette nuit-là, la vie de votre famille a été changée à jamais. Vos parents et les miens ont vécu la même chose de ce point de vue-là."

Zoé : "j'ai été en Syrie et je peux vous dire que les personnes qui nous ont accueillies chez elles n'aiment pas ce que vous avez fait et ne veulent pas que vous parliez en vos noms. "

Zoé : "à tous les accusés, je voudrais que lorsque viendra le moment de parler, vous nous disiez comment vous en êtes arrivés là. Ce n'était certainement pas la voie que vous aviez choisie."

Zoé : "la musique existe dans tous les cultures à travers le monde. Nous pouvons l'utiliser comme langage commun pour briser les barrières qui existent dans la société et donner une voix aux personnes qui ont du mal à s'exprimer."

Zoé : "les terroristes ont essayé de laisser un souvenir de noirceur. Ils ont essayé de laisser la crainte régner mais nous avons choisi à la place l'espoir et la résilience. Vous nous avez pris le corps de Nick mais son âme résonne dans chaque note de musique jouée en sa mémoire

Zoé : "la valise de Nick est toujours là et nous n'avons jamais rallumé son téléphone. Nous sommes incapables d'affronter et découvrir les messages qu'il a reçu ce soir-là".

Zoé : "j'ai entendu les survivants évoquer à maintes reprises leur culpabilité et je voudrais les remercier du plus profond de mon cœur pour le rôle qu'ils ont joué en tant que gardiens de nos proches disparus ce soir-là."

Fin du témoignage de Zoé, sœur de Nick Alexander. J'en profite pour corriger le nom de la ville natale de Nick Alexandre. Il s'agit de Colchester (et non Gloucester comme tweeté par erreur). Mea culpa.

Place aux témoignages de la famille de Guillaume Valette, considéré comme la 131e victime des attentats du 13 Novembre 2015. Il n'a pas été tué ce soir-là, mais il s'est suicidé le 19 novembre 2017.

Son père Alain, témoigne en premier : "il n'a pas reçu de balle dans le corps, mais si vous me permettez cette expression, les balles psychiques l'ont lentement tué. Notre fils qui aimait tant la vie a été envahi par le stress post-traumatique au point de mettre fin à ses jours."

Alain : "puisqu'il n'est plus là pour le faire, c'est moi qui vais vous raconter son 13 novembre J'emprunte pour cela les mots de sa plainte et ceux qu'il nous a raconté dans la nuit du 13 au 14 novembre."

Alain : "Guillaume s'est couché, il a vu une jeune fille qui regardait fixement le plafond. Il a compris qu'il était mort. Son corps a été pris de tremblements et une femme à ses côtés lui a pris la main et dit : "calme-toi, ça va aller". Ça lui avait fait un bien fou."

Alain : "au moment d'une pause dans les tirs, quelqu'un a dit : "il faut y aller". Il avance mais les tirs reprennent. Il retombe sur un amas de corps qu'il a décrit comme une mêlée de rugby, il essayait de cacher sa tête dans les corps pour se protéger."

Finalement, Guillaume se réfugie dans une pièce bloquée par une planche à repasser. "C'est là, qu'il nous a envoyé un message : "je n'ai rien, je suis en sécurité", raconte son père, Alain. "Pendant deux heures, Guillaume n'a rien vu mais tout entendu".

Alain : "ce qu'il a marqué, plus que la crainte d'être découvert dans cette loge, c'était les cris des blessés. Puis, quand il a été évacué par la police, Guillaume a regardé la fosse et a découvert l'horreur, ça l'a beaucoup marqué".

Alain : "l'après-Bataclan pour Guillaume se décompose en deux périodes. Jusqu'au mois de juin 2017, Guillaume a développé les symptômes du stress post-traumatique. A partir de juillet 2017, ce stress s'est transformé en un délire hypocondriaque et une dépression majeure".

Alain : "Guillaume nous a tout raconté pendant les heures qui ont suivi l'attentat, mais peu à peu, il s'est refermé. Lui qui était ressorti indemne et ressentait la culpabilité du survivant, voulais être fort."

Alain : "au premier anniversaire des attentats, Guillaume s'est mis à pleurer et nous a dit : "je n'oublierai jamais le bruit de ces mitraillettes". C'était la première fois qu'il nous reparlait de ces attentats. Ça a duré 30 secondes, et il s'est refermé."

Alain : "le 8 juillet 2017, il se réveille brusquement dans la nuit en hurlant, la peur sur son visage. Quelques jours plus tard, il est pris d'une crise d'angoisse au travail. C'est à partir de cette période, qu'il a commencé à être persuadé être atteint d'une maladie grave".

Alain : "il est allé faire une IRM du poumon. Il a fait toutes les spécialités et évidemment, à chaque fois il n'y avait rien. C'était comme ça tout l'été jusqu'à ce que son état s'aggrave fortement au moins d'août."

Alain : "le 24 août, nous l'avons emmené aux urgences à Saint-Anne. Jusqu'à sa mort, il ne sortira plus du parcours hospitalier. Guillaume continuait à penser qu'il allait mourir de son cancer et que personne ne le soignait. Vous n'imaginez pas notre sentiment d'impuissance."

Alain : "il ne voulait pas faire d'activités, prenait ses repas dans sa chambre, il fallait lutter pour qu'il aille jusqu'au bout du couloir, dans le petit salon. On assistait impuissant à la dégradation de son état. Nous avons alerté les soignants de nos craintes d'un suicide."

Alain : "le 13 novembre 2017, aucun médecin n'est venu le voir dans sa chambre, ils ne sont venus que le lendemain. Le 19 novembre, il s'est suicidé. Dans sa lettre, il persiste : "je suis atteint d'un cancer de l'œsophage"."

Alain : "nous avons entendu des médecins : "j'ai été berné" et d'un autre : "je n'ai rien vu venir". Son histoire me pousse à vous dire que les blessures psychiques devraient être mieux appréhendées et comprises."

Christophe, le frère de Guillaume Valette s'exprime à son tour. "Si je témoigne aujourd'hui, c'est simplement pour vous parler de lui, pour que dans le flot immense des victimes, vous sachiez un peu qui était Guillaume Valette, mort de ses blessures."

Christophe : "quand je pense à mon frère, c'est le mot passion." Le frère de Guillaume raconte le premier concert de son petit frère, "il avait 15 ans." Il se souvient "qu'il sortait littéralement de lui-même, le bonheur sur son visage c'est ce dont je veux me souvenir"

Christophe : "avec mon frère, on avait parlé de ça justement. Pour nous, un concert c'était deux heures hors des petits tracas de la vie, hors du temps, du chômage."

Christophe : "s'il était là pour témoigner de son 13 Novembre mon frère vous dirait de rendre justice, une justice objective, sans émotion ni parti pris. "

Christophe : "il adorait les autres, idolâtrait les parents. Quand je m’engueulais avec les parents, il arrivait et disait : "les parents sont les meilleurs, fin du débat." Donc fin du débat. Il adorait son neveu et a eu une place essentielle dans la petite enfance de mon fils."

Christophe : "est-on faible parce qu'on ne supporte pas la violence ou parce qu'on finit par l'accepter ? En un sens, Guillaume a toujours été fidèle à ce qu'il était et ce en quoi il croyait. Le suis-je moi-même ? Je ne pense pas. J'utilise mes moyens : le cynisme, l'humour."

Christophe : "je ne vais rien vous apprendre en vous disant que le deuil est quelque chose de gris et de complexe. Une famille, aussi soudée qu'elle soit, on doit gérer son deuil et celui des autres. Je vous parle de mon fils et de tous les enfants liés au 13 Novembre "

Christophe : "mon fils, en ce moment, on doit lui apprendre que la vie ce n'est pas la mort. On a dû lui dire pour son oncle, le terrorisme, le suicide, la méthode du suicide. On a dû lui dire parce qu'il commençait à inventer des choses."

Christophe : "pour nous, Guillaume Valette est la 131e victime du Bataclan. Pour nous ce chiffre est important."

Place à la lecture d'une lettre de la mère de Guillaume Valette "qui avait un besoin viscéral de s'exprimer". "Guillaume était très proche de moi, il voulait toujours m'être agréable."

La mère de Guillaume dans une lettre: "parfois, je retrouve des lettres qu'il m'a écrit pour mon anniversaire ou la fête des mères. Sur l'une d'elle, il a écrit : "chaque maman est différente, mais je suis si heureux d'être ton fils." C'est si bien écrit, ça me tire les sanglots"

Lettre de la mère de Guillaume : "j'ai alerté de si nombreuses fois. Oui, ce sont les mères qui connaissent le mieux leurs enfants. Et quand on s'inquiète, on nous colle une étiquette d'anxieuse. Si j'avais été écoutée, il serait là à la barre pour témoigner de son Bataclan."

Lettre de la mère de Guillaume : "ouvrir la tombe de mon père pour mettre mon fils à ses côtés a été un déchirement pour nous tous."

Lettre de la mère de Guillaume : "le terrorisme ne l'a pas tué le 13 Novembre 2015, le terrorisme l'a tué à petit feu, le terrorisme a eu raison de sa vie en deux ans. Toute notre vie, son père, ses frères et moi nous demanderons ce que nous aurions pu faire pour éviter ce drame"

Lettre de la mère de Guillaume : "je sais que je ne me remettrai jamais de la mort de Guillaume et que malgré mes convictions catholiques, je ne pardonnerai jamais".

C'est au tour de Joëlle, veuve de Jean-Jacques Amiot, tué au Bataclan à l'âge de 68 ans. A la barre, elle est entourée de leur deux filles. "Le week-end prochain, nous allions fêter l'anniversaire de Jean-Jacques, il est du 17 novembre."

Joëlle tente en vain de joindre son mari au téléphone. Puis, "j'arrive à joindre son ami qui était avec lui au concert et qui sanglote au téléphone : ils le recherchent depuis des heures."

Joëlle : "nous avons appris son décès à 22h45 le samedi 14 novembre, mais nous ne savions pas comment il a été tué il où il était précisément." A l'institut médico-légal, "le médecin légiste nous explique qu'il est mort sur le coup, qu'il n'a pas souffert. Maigre consolation"

Joëlle : "j'étais très émue par les témoignages de survivants qui souffrent de culpabilité. Je voudrais leur dire que je suis heureuse qu'ils soient vivants et debout face à la barbarie. Continuons à danser, à écouter de la musique, à boire un verre en terrasses, à nous aimer."

Patrick, père d'Alban Denuit, décédé au Bataclan, s'est avancé à la barre. "Mon fils venait d'avoir son diplôme de doctorat et il le fêtait ce jour-là avec ses copains et copines. Malheureusement, il n'est pas rentré."

Patrick : "la personne d'institut médico-légal m’a dit très précisément : "votre fils, on lui a coupé les testicules, on lui a mis dans la bouche, il a été éventré et il a perdu tout son sang". J'étais dans la sidération. J'ai attendu un certain temps."

Patrick : "la psychologue m'a dit : "votre fils est sur le côté parce que la partie droite de son visage ne peut pas être montrée." Et elle a corroboré les dires de la personne de l'accueil. J'ai même vu la psychologue pleurer et c'est moi qui l'ai réconfortée".

Patrick : "j'ai cherché à obtenir le rapport d'expertise médical au plus tôt. Il est arrivé un peu après, mais il ne correspondait en rien à ce que j'avais vu. Ou en tous cas, pas grand-chose."

Patrick : "j'ai obtenu les CD des scanners de mon fils et je les ai montré à un médecin. Il m'a dit que sur les 6 CD, 5 n'étaient pas les scanners de mon fils. Il m'a aussi dit que quelques victimes étaient mortes par arme blanche."

Patrick : "j'ai écrit à Georges Fenech, qui présidait la commission d'enquête parlementaire. Et il se trouve qu'un policier a témoigné devant cette commission et a dit ce que m'avait dit le docteur sur certaines victimes" [qui selon lui auraient été tuées à l'arme blanche ndlr]

Patrick poursuit sur son fils dont un œil aurait été "arraché", selon lui. Il évoque ensuite une rencontre avec "Monsieur Nunez et un autre ministre qui m'ont dit : votre fils a été éviscéré par le bas. Et l'autre ministre de rajouter : ils l'ont écartelé et battu à mort".

Le président intervient : "vous avez été entendu par le juge d'instruction qui vous a montré des rapports d'expertise, des photographies de votre fils. Et les lésions que vous décrivez ne sont pas du tout avérées. Il faut remettre les choses dans leur ordre."

Le président : "on a un rapport qui conclut que votre fils Alban Denuit a subi 5 passages de projectiles d'armes à feu." Un autre rapport conclut "à des lésions thoraciques, abdominales, une fracture du fémur droit. Il n'y a pas d'autres lésions au niveau de l'appareil génital."

Le président poursuit avec le détail d'"un examen radioscopique" qui détaille "un fragment métallique au niveau du poumon droit". "Donc rien au niveau d'une éventration, d'une ablation des testicules telles que vous l'avez relatées ou d'un œil crevé".

Le président : "aucun des survivants n'a fait état de la moindre scène de torture telle que vous l'avez exprimée. Au-delà du fait que je ne vois pas pourquoi on cacherait ce genre de chose, la scène qui a duré quelques minutes est déjà en soit d'une gravité extrême."

Le président ajoute encore qu'il "n'a été trouvé trace d'aucune arme blanche sur les lieux. Je tenais à rectifier quand même cela. Enfin, sur le policier qui a témoigné dans le cadre de la commission parlementaire, il n'est pas intervenu au Bataclan."

Le président : "cette personne dans le cadre de la commission d'enquête a dit que diverses personnes auraient été décapitées. Comment aurait-on pu cacher cela ? Je m'interroge sur ce qui a pu animer cette personne et sur les suites données à ce qui ressemble à un faux témoignage"

Patrick : "en tant que partie civile, la manifestation de la vérité est aussi essentielle." Le président : "je viens de la rappeler." - Je demande que soit pratiquée une expertise de la dentition de mon fils et comparée à celle des scanners.

Patrick : "je vous demande cela monsieur le président, ce n'est pas grand-chose." Président : "juste un supplément d'information, quoi." - pour la manifestation de la vérité.

Place au témoignage de Patrick Jardin, père de Nathalie Jardin décédée au Bataclan. "Je suis veuf depuis 2004 et j'étais le papa de Nathalie Jardin qui était ingénieure lumière au Bataclan bien que la direction ait indiqué qu'elle ne travaillait pas ce soir-là".

Patrick : "ma fille a été assassinée par des monstres. Et je reste poli pour ne pas choquer Mes Ronen et Vettes, les avocats d'Abdeslam. Oui des monstres. Ils se disent combattants, si la situation n'était pas aussi dramatique, je dirais qu'ils sont risibles."

Patrick : "j'ai connu de vrais combattants, des amis qui ont combattu dans la légion étrangère ou dans les paras. Jamais aucun d'eux ne se serait permis de tirer à bout portant ou même à bout touchant contre des personnes désarmées."

Patrick : "quand j'entends Abdeslam justifier de ses actes criminels par fidélité à l'islam, dans sa bouche l'islam a tout d'une idéologie mortifère. On passe là du crime de guerre au crime contre l'humanité, comme vous le savez imprescriptible."

Patrick : "quand j'entends [Salah Abdeslam] se plaindre comme une pleureuse de ses conditions de détentions, je rappelle qu'ils sont pris en charge gratuitement par la justice. Et n'hésitent pas à en abuser puisqu'ils ont tous deux ou trois avocats."

Patrick : "l'islam dont se revendiquent ces assassins permet de faire du mensonge une stratégie de guerre. On mesure par là le fossé immense qui sépare notre civilisation de l'islam. Et on mesure le désarroi de nos services de renseignement intérieur."

Patrick : "Abdeslam n'a pas d'enfant, n'en aura probablement jamais. Ce voyou immature ne pourra jamais comprendre la douleur de perdre un enfant."

Patrick : "ces accusés sans courage, avez-vous seulement imaginé que l'un des nombreuses victimes que vous avez faites puisse se rendre au domicile de vos familles et fasse ce que vous avez fait, c'est à dire un carnage ? "

Patrick : "au-delà de ces attentats, pratiqué par des musulmans radicalisés, ce qui est dramatique c'est le silence indécent et assourdissant des autres contre ce carnage. 38% des musulmans ne condamnent pas la décapitation de Samuel Paty."

Patrick : "on me dit haineux. Oui, c'est vrai j'ai la haine. Mais quel est le contraire de la haine ? C'est l'amour. Et comment aimer ceux qui ont tué votre enfant. Je sais que beaucoup critiquent ma position, mais peu importe."

Patrick : "je pense moi aussi qu'il y a eu des exactions". Le président l'interrompt : "il n'y en a pas eu. Vous savez ce que ça fait des balles de kalachnikov dans les yeux ? Ce n'est pas la peine de rajouter à l'horreur ce qui est déjà assez horrible."

Patrick : "il me semble anormal de ne pas parler des faits et des personnes qui ont permis que des actes aient été commis dans notre pays. Je trouve le box des accusés bien vide. Il manque les politiques. Les politiques doivent au peuple la sécurité".

Patrick : "Quand François Hollande donne l'ordre d'intervenir en Syrie, je pense que le président de la République a fait preuve de négligence quant à la sécurité des Français. Il était président de la République, mais certainement pas un chef d'Etat."

Patrick : "un directeur des services m'a indiqué qu'il était sur le point d'arrêter certains des terroristes mais qu'il n'avait plus assez d'effectifs car Manuel Valls les avait envoyés à l'étranger pour amasser des fonds pour sa campagne."

Patrick : "on a appris que derrière le Bataclan se situe une mosquée, fréquentée entre autres par les frères Kouachi, Amedy Coulibaly et les frères Abdeslam. Mosquée toujours en activité. Après les attentats de Charlie Hebdo [janvier 2015, ndlr], on n'a tiré aucun enseignement."

Patrick : "autre artisan du désastre administratif français : monsieur Le Drian, alors ministre des armées, incapable de se justifier de l'absence d'intervention des militaires de l'opération Sentinelle qui auraient pu sauver de nombreuses vies".

Patrick : "six ans après cette tragédie, je n'arrive toujours pas à comprendre comment les militaires en faction devant le Bataclan ont pu rester inerte face aux cris d'effrois. J'espère que le matin, ils arrivent encore à se regarder devant une glace."

Patrick : "j'ai compris qu'on était dirigés par des gens dépourvu du courage le plus élémentaire, incapable de prendre la moindre décision et dépourvus d'honneur. S’ils en avaient eu, ils auraient fait comme les ministres belges de l'intérieur et la justice et auraient démissionné"

Patrick : "j’oublierai jamais cet affreux hommage national aux Invalides, sans chaleur, sans empathie, où le président de la République est venu prononcer un discours insipide et s'est enfui après sans consoler les familles victimes par sa faute".

Patrick : "je n'oublierai pas non plus l'inhumation de ma fille, le jour de mon anniversaire, le 27 novembre. J'adore mon pays qui je pense est le plus beau pays du monde mais malheureusement dirigé par des personnes dénuées de la plus élémentaire empathie."

Patrick : "plus le temps passe et plus la douleur d'avoir perdu ma fille augmente. Car plus le temps me séparant d'elle augmente. J'en suis réduit à continuer à payer son abonnement téléphonique pour pouvoir entendre sa voix."

Patrick : "je vis désormais en sachant qu'un jour tout peut basculer brutalement. On va encore me traiter de facho, d'ultradroite, alors que je ne fais pas de politique".

Patrick : "je sais que mes propos vont choquer, mais j'ai bien trop de respect pour cette cour pour ne pas dire ce que je pense. J'attends que ces monstres pourrissent jusqu'à leur mort en prison. Cela leur donnera le temps de réfléchir au sens de leurs actes."

Patrick : "j'attends que les Français prennent conscience de ce qu'est devenu la France et prennent les mesures pour se protéger puisqu'apparemment dans ce pays, on ne peut compter que sur soi."

Le président : "merci monsieur pour cette déposition qui n'était donc pas politique. Merci de la confiance que vous placez dans la confiance de votre pays, on va tout faire pour la mériter et commencer par appliquer le principe de la présomption d'innocence pour les accusés".

Le président : "on va appliquer le principe du contradictoire après avoir entendu les témoins dont, cela devrait vous satisfaire, certains hommes politiques. On aura donc tous les éléments à discuter et on va prendre le temps d'entendre ces personnes."

Fin de l'audition de Patrick Jardin et de cette 33e journée d'audience. L'audience est suspendue, elle reprendra demain à 12h30 avec les témoignages de proches de victimes du Bataclan, mais aussi de policiers primo-intervenants.

Jour Trente-quatre – Mercredi 27 Octobre - Témoignages de familles endeuillées du Bataclan et des primo-intervenants (Bac de nuit) : Simon, Guillaume, Romain, Michel, Alain, Emmanuel

Jour 34 au procès des attentats du 13 Novembre. Aujourd'hui la cour va notamment entendre des familles endeuillées du Bataclan et des primo-intervenants.

L'audience rouvre. Avec de nouvelles demandes de constitution de parties civiles.

Parmi ces demandes, une femme qui habitait depuis dix ans dans les locaux administratifs du Bataclan au numéro 56, elle a vu un jeune homme mort. Le PNAT veut s'opposer à cette constitution car cette femme n'a pas été victime directe des tirs.

Le président annonce que concernant les demandes de constitution de parties civiles non

Arrive à la barre Simon, représentant légal du Petit Cambodge. Veste beige, chemise noire, ému. Se fait porte-parole de l'entreprise et des salariés.

Simon : "Ce soir du 13 Novembre, nos clients étaient joyeux, insouciants. Nos clients voulaient aimer, se restaurer, boire un verre, ils avaient toujours quelque chose à fêter, toujours ouverts à l'échange"

Simon explique qu'il y avait des débats souvent à table. Mais "les armes étaient toujours les mots". Ce 13 Novembre, c'est la liberté et la fraternité qui ont été atteintes, estime Simon.

Simon explique qu'après le 13 Novembre, il leur a semblé indispensable de rouvrir. Le Petit Cambodge a rouvert le 14 mars 2016. Tous les salariés ont tenu à être là.

Simon explique qu'il a aussi fallu faire face à la curiosité pour ceux qui avaient découvert les attentats par la télévision. "Nos salariés ont été exemplaires".

Simon explique qu'au Petit Cambodge désormais, "les attentats sont partout". Ce n'est pas simple pour les salariés.

Simon : "début 2016, l'urgence était de rouvrir pour résister". Six ans après le 13 Novembre, il lui semble inacceptable que des gens se servent des attentats pour le mécanisme d'exclusion.

Simon explique que le Petit Cambodge a toujours eu pour l'idée "l'inclusion", des autres, dans un quartier cosmopolite. Le Petit Cambodge doit rester un symbole, dit Simon.

Simon veut que le Petit Cambodge reste un lieu où on peut "rêver et se restaurer". "Nous sommes vivants", conclut-il. Le président : "Merci pour cette déposition, pleine d'humanité".

Arrive à la barre Guillaume, le frère de Romain. Romain, 32 ans, était l'amoureux de Lamia, 30 ans. Romain et Lamia sont morts à La Belle Equipe.

Guillaume était heureux quand Romain lui annonce qu'il aime Lamia. Guillaume se dit "y aura du boulot pour Lamia", plaisante-t-il. Puis il raconte la dernière fois qu'il a vu son frère.

Guillaume a vu Romain pour la dernière fois à Sancerre, pour l'anniversaire de mariage de ses parents. Une occasion lors de laquelle il s'est fâché avec Romain. "Je m'y suis mal pris, je m'en voudrais toute ma vie".

Guillaume explique qu'il était en voyage en Colombie le 13 Novembre. Leur mère, hôtesse de l'air, leur avait donné le goût du voyage. Guillaume s'effondre, pour longtemps, quand il apprend la mort de Romain et Lamia.

La cour projette des photos. Un portrait de Romain, très beau jeune homme. Puis un cliché en noir et blanc de Romain qui serre Lamia dans ses bras. Ils ont l'air très amoureux. Ils sont jeunes. Ils sont magnifiques.

Arrive à la barre un survivant du Bataclan, prénommé Romain. Il était dans la fosse. Cette place de concert des Eagles of Death Metal était un cadeau d'anniversaire.

Romain raconte en quelques phrases et avec un débit très rapide son 13 Novembre, la fosse du Bataclan, la fuite passage St-Pierre-Amelot. Romain fait partie des rares personnes qui viennent à la barre sans avocat.

Romain : "Depuis six ans, je continue d'aller au concert". Pour tous ceux qui peuvent plus le faire. Et "pour faire un doigt" à ceux qui voulaient les en empêcher.

Romain explique qu'il s'était retrouvé à son insu dans Paris Match

A ainsi été reconnu par des membres de sa famille qui ne savaient pas qu'il était au Bataclan. Il dénonce un "voyeurisme".

Romain quitte la barre, le président, toujours aussi humain, s'inquiète de savoir s'il va avoir un suivi ? "Oui".

Première suspension. On attend l'avocat de policiers primo-intervenants. La cour l'a appelé directement. "On innove", dit le président. L'avocat devrait arriver à 14h30. Suspension jusqu'à 14h30 donc.

L'audience reprend avec un policier qui s'approche de la barre. Il se prénomme Michel. Le 13 Novembre, il était à la BAC75N. Il est devenu formateur.

Ce 13 Novembre, il était chez lui, et avait prévu d'aller s'entraîner à un sport de combat. Il est en retard. Vers 22h. Il arrive à sa base en moto. Il voit ses "camarades qui équipent les véhicules en équipements lourds FIPN"

Michel demande ce qu'il se passe ? On lui dit qu'il y a "des bombes qui ont explosé au Stade de France".

Michel : "A la BAC75, on a des véhicules particuliers, noirs ou gris, on nous confond souvent avec des taxis". Ce 13 Novembre, ils prennent tous les équipements qui restent "et notre patron, le commissaire C. qui part précipitamment de la base au même moment"

Michel : "On enquille derrière lui avec un décalage de quelques minutes". Ils se dirigent vers Paris, quartier Oberkampf, il entend des armes de guerre, kalachnnikov. Michel est réserviste. Il reconnaît les tirs de kalach.

Michel : "On débarque à Oberkampf équipés mode lourd, casques lourds, visières, gilets pare-balles lourds". Il a un Beretta, pistolet mitrailleur qui tire du 9 millimètres, arme de poing. Est amené à participer à une colonne en train de s'improviser, constituée par un lieutenant

Michel : "Tous les collègues qui devaient aller au sport se retrouvent là. L'entrée du Bataclan est à 180m. On est postés. Les ondes sont complètement affolées. On est arrivés même pas dix minutes après l'arrivée de notre commissaire qui a fait usage de son arme".

Sur les ondes, le commissaire de la BAC75N demande du renfort. Michel est donc dans une colonne. Et un "petit monsieur" lui demande de "pas y aller, d'attendre la BRI". Lui dit "on a désobéi aux ordres".

Michel : "On est 15 effectifs, on rejoint notre commissaire à l'entrée" Bataclan "Notre commissaire nous dit ça tire à l'intérieur, les gars on sait pas où ils sont, ils sont en train de tuer tout le monde, faut y aller"

Michel : "Vu la situation, vous allez trouver ça déplacé, mais je me suis permis d'envoyer un sms à ma famille, je me suis dit on va y passer, j'ai envoyé un je t'aime à ma famille"

Il était 22h30 ce 13 Novembre quand Michel envoie ce sms. Et il entre dans le Bataclan avec sa colonne. Il y avait deux colonnes. Il entre, est "ébloui par un phare" sur la scène.

Michel est ébloui par cette lumière, et frappé par le "silence de mort", puis cette "mare de sang" derrière les portes battantes, et il est frappé par "des pieds sur les chargeurs"

Michel : "Notre attention est tout de suite attiré par un enfant, dans les bras d'une femme adulte".

Michel : "Je tire cette dame qui avait récupéré l'enfant. L'enfant est donné à des effectifs de la compagnie Delta BAC75 qui va le sortir du bâtiment"

Michel : "L'enfant est évacué, les yeux s'habituent à la fosse. Y a que des morts. On se dit où sont les complices ? Est-ce qu'ils ne sont pas cachés sous les corps ?"

Michel : "A un moment, notre commissaire dans le SAS dit les valides levez les bras !" Le silence de mort cesse. "On se commence à se faire insulter, qu'est-ce que vous foutez ? Vous pouvez pas aller plus vite ? "

Des gens se lèvent. Michel est bousculé. "Je suis désolé, le sol glissait", son bouclier bascule, il dit fermement "une par une", s'excuse d'avoir été ferme.

Michel : "Avec mon trinôme, on progresse le long de la coursive. Une dame m'attrape la jambe. Elle me supplie de l'aider. Je la regarde droit dans les yeux, je lui dis vous inquiétez pas, les pompiers arrivent. Je repousse son bras avec mon pied".

Michel est ému à la barre, visage très rouge. Il précise qu'il a braquée cette femme au début, surpris. Il ajoute qu'il savait que les pompiers n'allaient pas arriver tout de suite.

Michel indique qu'il est formateur en secourisme tactique. "J'avais sur moi une trousse de combat individuelle". A l'époque, c'était rare.

Michel : "Je m'affaire sur une victime. Je fais un packing. Bourrer la chair, j'ai fait ça à mains nues, j'avais oublié mes gants dans la voiture".

Michel : "Sur les ondes, on nous dit que le bâtiment est peut-être piégé. Je me retrouve à faire du secourisme dans un lieu qui n'est pas sécurisé".

Michel raconte qu'il était en train de faire un dégagement d'urgence d'une victime au sol, quand il voit que la BRI est en train d'arriver, avec le bouclier Ramsès, énorme bouclier de 80 kilos.

Michel croise le médecin de la BRI affolé qui lève les bras en l'air et dit : "stop, le bâtiment pas sécurisé".

Michel : "C'est ce médecin qui prend le lead. On fait un triage dans la zone d'entrée. A ce moment-là, on nous dit clairement, on va prendre l'étage, et allez à la sortie de secours, arrêtez l'évacuation. Des terroristes ont été vus vers le passage Amelot"

Michel et des collègues BAC75N font des recherches dans des bâtiments à proximité, en fait rien, c'était des survivants. Ils retournent au Bataclan où l'assaut va être donné par la BRI

Michel croise deux de ses élèves sports de combat affectés au RAID. "Et on se retrouve boulevard Voltaire où on laisse la main"

Michel, policier de la BAC75N : "On a du mal à réaliser ce qu'il s'est passé, je suis couvert de sang"

Michel raconte ce moment où "on est évincé de la zone". Par une ligne de CRS qui pousse les badauds, frappe dans ses mains et bouscule Michel. "On a des ordres, on ne garde la BRI et le RAID sur place" dit le CRS.

Michel : "On nous sollicite pour faire la circulation. On est couvert de sang. Un collègue qui avait trébuché avait de la chair sur lui. On se nettoie, on repart à la base"

Michel : "A 5h, on nous demande de remonter une colonne d'assaut pour un des complices présumés boulevard Charonne". C'était une personne qui écoutait de la musique assez forte. Avec un Glock.

Michel à la barre tient à dire aux victimes : "on a fait le maximum, on aurait voulu faire plus, je porte sur mes épaules le poids de la culpabilité".

Michel répond à quelques questions du président. Quand il pousse les portes battantes à 22h30, il n'entend plus de coups de feu. Mais il est alors persuadé que des terroristes sont encore à l'intérieur.

Le président : "Combien de personnes vous avez pu sortir de la fosse ?" Michel : "Au total, une dizaine". Michel précise qu'il en a dégagé plus d'une dizaine. Il ne sait pas combien ont été sauvées par ses collègues. Une quinzaine de  BAC75N

Michel, de la BAC75N, reparle de cette femme qui lui avait attrapé la jambe quand il a commencé à progresser. Il pense l'avoir reconnue un plus tard après l'assaut de la BRI. "Elle était décédée".

Michel dit que des effectifs police pouvaient se confondre au Bataclan entre RAID (tenue noire) et BAC75N (tenue bleu marine) dans le noir. Le président s'étonne, "les lumières étaient allumées bien avant votre arrivée ?"

Michel se souvient que ce 13 Novembre, il voit une dame "qui balade son chien". Il lui dit de rentrer chez elle. Elle rétorque que tous les jours, elle promène son chien ici, on a rien à dire"

Michel est alors focalisé sur "les copains" à l'intérieur qui ont appelé les renforts sur les ondes, dont son chef, le commissaire de la BAC75N

Une magistrate demande à Michel si tous ceux qui sont entrés dans le Bataclan avec sa colonne avait un équipement lourd ? Lui avait le casque de son chauffeur, et un gilet pare-balle lourd et une arme longue.

Michel : "On avait fait ce choix tactique, les plus équipés dans la colonne, les autres derrière". Lui était deuxième dans la colonne.

La magistrate : "est-ce que vous avez fait les soins de votre propre initiative ?" Michel : "Oui"

La magistrate : "Est-ce que vous aviez un moyen de contact avec ce commissaire ?" Michel répond que à un moment non, puisqu'ils ont tous les deux comme d'autres coupé la radio pour ne pas se faire remarquer.

L'avocat de Michel demande de raconter l'après 13 Novembre : "clairement, on nous a dit de ne pas parler de cette opération, qu'on pouvait en être fier, j'ai beaucoup de remords, je me demande si on a bien fait"

Michel se demande si c'était le bon choix tactique ? "Qui doit vivre, qui doit mourir ? Je repense à cette dame dans la coursive qui m'attrape la jambe, j'en suis navré auprès des familles, à l'instant T on ne pouvait pas l'aider"

Michel dit que quand il a commencé à parler du  13 Novembre, on lui a dit "si tu parles, ce sera atteinte au devoir de réserve"

L'avocat de Michel interroge sur l'heure d'arrivée de la BRI ? Par rapport aux renforts BAC75N qu'a demandé le commissaire qui lui était entré avant 22h ?

Est évoqué devant la cour, la commission parlementaire qui a mis en exergue des polémiques sur les heures d'arrivée  BRI  13 Novembre Le président Périès, malicieusement : "A la commission parlementaire, il se dit des choses... pas forcément vérifiées !"

Arrive Alain, autre policier  BAC75N. Voix qui tremble. "Pas facile pour moi de m'exprimer, pas l'habitude, et ça fait remonter des souvenirs cachés" A l'époque, il était brigadier, il est désormais à la retraite.

Ce 13 Novembre, quand il prend son service, il entend que "des tirs dans le 10". Alain : "des tirs, c'est notre quotidien". Puis il entend, "on s'équipe". Il quitte la base avec véhicule de service. Arrive vers le Carillon et Petit Cambodge.

Un major lui dit ensuite qu'il faut aller au  Bataclan, "le patron y est". Le patron, c'est le commissaire de la  BAC75N qui a tiré avant 22h avec son brigadier.

Alain arrive à pied au  Bataclan. Voit des gens en sang, "d'autres pleuraient, regards perdus, mélanges de tout"

Alain a évacué des blessés sur des barrières Vauban. "Je ne sais pas combien". "Mon regard s'est posé sur une femme, elle avait un demi-visage arraché".

On dit à Alain que c'est "un carnage". Tous les collègues BAC75N volontaires pour entrer. "Ce qui me frappe, une lumière, tous ces corps, des téléphones, des téléphones au bout des bras"

Puis Alain entend un médecin qui dit "il faut évacuer les blessés". Combien il en a évacué ? Je ne sais pas. Il se souvient du dernier, un jeune homme brun, "il m'a dit vous êtes des héros, je lui ai dit tiens le coup, les secours sont là"

Après cette nuit du 13 Novembre, certains ne l'ont pas cru.

Lors de cette nuit, le 13 Novembre "j'avais 26 ans de service, je n'avais jamais vu autant d'horreur, je n'avais jamais été pris ainsi pour cible"

Alain : "mes fils me disent que je suis un héros. Je me suis toujours dit que j'étais un flic ordinaire qui a fait un acte extraordinaire".

Alain a expliqué à ses fils que ce soir-là, "il y avait trois cassettes". 1-Le commissaire et le brigadier 2-Les renforts  BAC75N dont Alain 3-La BRI Une cassette a été effacée dans le film final, pense Alain, en somme. Il ne sait pas pourquoi.

Alain comme Michel ressentent un manque de reconnaissance dans leur action.

Le président : "Qui vous a traité de mytho ?" Alain : "J'ai pas de nom de collègues. Je me suis refusé pendant longtemps à regarder les informations. Je ne regardais plus les reportages sur le Bataclan Un jour, je me suis surpris à regarder gulli

Le président, en grande forme : "Faites attention quand même au côté subversif de gulli !" Procès 13 Novembre

Une avocate de parties civiles demande à Alain s'il a été récompensé. Alain : "oui et non, on a eu la médaille de la sécurité intérieure, couleur argent, puis un échelon et 500 euros. Voilà, c'est la seule récompense que nous avons eue".

Arrive à la barre Emmanuel, "après six années de silence plus ou moins imposé on va dire. Lui aussi était policier à la BAC75N le 13 Novembre

Il a un collègue au téléphone qui lui dit : "c'est la merde, ça tire de partout". Je dis : "je peux arrêter le stage et voir vous rejoindre. ll dit oui, dépêche-toi". Il se dépêche. S'équipe, mais plus d'équipement lourd pour lui.

Emmanuel part avec Philippe qui a "un bon coup de volant". Ils descendent Magenta à contresens. Boulevard Voltaire, reconnaissent les voitures BAC75N. Progressent par petits groupes. Emmanuel ne sait pas encore que le commissaire "avait eu une action", avec Greg.

Emmanuel n'avait pas les ondes. "On est restés un certain temps, je dirais cinq à dix minutes, mais je me souviens nettement d'une autorité en noir qui dit vous ne bougez pas, je pense qu'il avait compris qu'on était de la BAC"

Emmanuel : "On avait des fusils à pompe et des Beretta, moi j'avais que mon arme de service".

Emmanuel : "On a commencé à progresser le long des voitures. Quand on arrive entrée du  Bataclan, un homme à terre, une balle dans la tête"

Emmanuel : "Le patron (le commissaire C. nous dit les gars c'est un carnage, derrière les portes y a encore deux terroristes. Il a dit, ceux qui se sentent pas, je leur en voudrai pas". Tous les gars présents de la  BAC75N y vont. Courageusement.

Emmanuel entre. Voit une femme, belle, qui lui fait penser à sa kiné. C'est pas elle. "Egoïstement, je pousse un ouf de soulagement". Cette femme est morte. Emmanuel progresse dans le Bataclan

Emmanuel voit "les morts sur les vivants, les vivants les morts, des frissons me sont venus, je me retourne vers le major P, figure de la BAC75N, il dit j'en ai vu des trucs dégueulasses, mais là... et il finit pas sa phrase"

Emmanuel : "Face à nous, une femme debout, la joue arrachée, et elle dit aidez-moi, aidez-moi ! Ça vous glace le sang". Emmanuel pense que c'est Gaëlle, survivante.

Dont franceinter a publié le témoignage intégral à la barre de ce  Procès du 13 Novembre

Gaëlle a ensuite été évacuée et sauvée par un policier de la BRI, un des négociateurs.

Emmanuel raconte l'évacuation des valides. "Je mettais en joue les gens avec mon arme, je palpais vite fait, les gens avaient qu'une idée en tête : sortir". Plusieurs policiers ont expliqué qu'ils vérifiaient qu'il n'y avait pas de terroriste caché parmi les victimes.

Emmanuel se souvient d'un survivant qui criait en sortant, poings serrés : "les enculés, les enculés !"

Emmanuel raconte à son tour qu'on leur demande de quitter le Bataclan et faire des fouilles alentour, pensant qu'il y a des terroristes cachés, ce qu'on leur avait signalé.

Dans la nuit, ils rentrent à la base, on leur dit "on va vous payer un coup frais les gars, on regardait les chaînes d'infos en continu en silence".

Emmanuel dit qu'il a bossé jusqu'au bout de la nuit du 13 Novembre, classique, puis le 14 novembre au soir, reprise du travail normal, "j'avais une haine profonde", convient-il.

Emmanuel dit à demi-mots que durant les semaines et mois qui ont suivi, lors des perquisitions, interpellations, il était plus violent.

Emmanuel parle du "gamin" qu'il a vu, sous une femme qui l'enlaçait, "visiblement morte, on a sorti le gamin, on l'a donné à un de nos collègues", Emmanuel voudrait savoir ce qu'est devenu cet enfant. On a récemment entendu son grand-père à la barre.

Emmanuel salue aussi Gaëlle. Son avocate, Me Coviaux, promet de transmettre.

Pour conclure, Emmanuel, amer : "On n'a pas eu de soutien de notre hiérarchie depuis six ans". Il parle d'un groupe de 17 policiers  BAC75N qui se considèrent comme des oubliés de l'administration policière après les attentats du 13 Novembre.

Puis Emmanuel lit la lettre d'un de ces collègues, Joris. Dans la lettre, il raconte sa descente de l'après  13 Novembre, cauchemars, "l'homme que j'étais est devenu une ombre"

Le président Périès remercie les policiers venus témoigner à la barre. Emmanuel : "Merci de nous avoir entendus" Le président conclut que ces policiers  BAC75N ont aidé beaucoup de gens au  Bataclan  

Ainsi s'achève la 34e journée d'audience.

Jour Trente-cinq – Jeudi 28 Octobre 2021 – Témoignages des Présidents des associations de Life for Paris et 13Onze15 : Arthur Dénouveaux & Philippe Duperon; ainsi que des médecins du Raid, de la BRI, le directeur de l'AP-HP et Santé publique France

Bonjour à tous, Au procès des attentats du  13Novembre 2015, l'audience va bientôt reprendre pour son 35e jour.

Au programme aujourd'hui : les témoignages des présidents d'association  lifeforparis et 13onze15 notamment.

Arthur Dénouveaux, Président de Life For Paris

Arthur Dénouveaux est le premier à témoigner. Il demande à diffuser une vidéo "du début du concert".

Arthur : "il y avait 3 raisons pour lesquelles je voulais projeter cette vidéo : elle répond à la question pourquoi plus d’un millier de personnes voulaient aller au Bataclan ce jour-là, à la question de savoir ce que voient les terroristes quand ils arrivent dans cette salle.

Arthur : "et enfin, pour qu'après 5 semaines d'auditions, vous vous représentiez ce qu'était le Bataclan ce soir-là". "Je suis arrivé au concert un peu en avance, j'ai pris une bière au bar et je me suis installé dans la fosse, dans la zone E".

Arthur : "j'ai reconnu les tirs d'arme automatique, je me suis dit qu'il fallait que je me couche et que je tente de sortir, en restant coucher pour ne pas se prendre de balle. En étant patient et en rampant, j'ai fini par arriver à sortir par la sortie à gauche de la scène."

Arthur : "j'ai des souvenirs très parcellaires, le souvenir d'avoir rampé sur des corps, d'avoir vu des gens morts, d'avoir croisé des Anglais à l'extérieur dont Patrick qui est retourné chercher son copain qui avait pris une balle dans le bras, à l'intérieur."

Arthur : "ça a pris du temps d'assumer d'être victime et pas témoin de quelque chose. J'ai eu un travail qui consiste en trois deuils : le deuil de ceux qui sont morts à votre place, le deuil de la personne qui vous étiez et le deuil du regard des autres sur vous".

Arthur : "le journal Le Monde avait fait un mémorial en quelques lignes sur chacune des victimes. J'avais 29 ans à l'époque et se pose la question de savoir ce qui aurait été écrit sur moi. Est-ce ma vie avait fait sens ?"

Arthur : "j'ai de la chance, je suis vivant, la psychothérapie a bien fonctionné, j'ai une petite Céleste et une petite Diane. Mais cela reste difficile. Et c'est de la que naissent les associations : l'idée de rentrer dans l'action et sortir de la passivité d'être victime".

Arthur : "on porte tous en nous la culpabilité du survivant. Moi je ressens plutôt la responsabilité du survivant. Parce que survivre à ça nous oblige à vivre plus, à créer une énergie positive. Tout cela, ça a créé  lifeforparis

Arthur : " l'idée c'était de régler les problèmes, se créer une béquille, mais que cette béquille ne soit pas éternelle et qu'un jour on puisse dissoudre l'association."

Arthur : "je viens vous parler en tant que président de lifeforparis

Mon rôle c'est un peu d'organisation, une petite touche d'humour parfois mais pas du tout d'être au-dessus de tout le monde. On est d'avantage un collectif. "

Arthur : "on s'est posé la question de ce que c'est être victime. Il y a la séparation avec les autres, une nouvelle vie qui commence sans continuité avec celle d'avant et enfin, il y a la sacralité de la victime dans la société et ses 5 semaines ont pu sembler liturgiques."

Arthur : "et puis il y a une dernière chose c'est qu'on n'a pas été visé pour nous-même mais pour autrui et pour viser la société. Qu'est-ce qu'on fait une fois qu'on est victime ? On vit. Vivre c'est exister, du latin exsistere, vibre en dehors de soi".

Arthur : "pour le procès, la difficulté qu'on avait c'est que c'est un attentat de masse et que donc beaucoup de gens avaient des vécus très proches. Mais on a compris qu'on avait droit à des redites. Et je crois que chaque déposition a ajouté un petit quelque chose."

Arthur : "il est un peu tôt, probablement, pour tirer un bilan de ces cinq semaines de procès. Je crois qu'on a compris qu'un procès comme celui-là, c'est aussi un combat de témoignages. Et la parole qui est venue du box nous a incité, nous parties civiles à venir à la barre. "

Arthur : "je n'ai pas de définition du terrorisme, mais ce que j'ai entendu c'est que le terrorisme c'était la tranquillité impossible. Soit dans une boulimie de vie, soit dans l'incapacité de faire quoi que ce soit. Mais ce n'est plus possible de vivre normalement."

Arthur : "une grande question qui reste c'est que toutes les précautions ont été prises pour que les parties civiles puissent ne pas être choquées. Je pose la question de savoir si ça n'apporterait pas quelque chose au débat d'avoir quelques images, sons".

Arthur : "j'ajouterai quand même que dans le monde dans lequel on vit, il suffit de taper dans Google "fosse Bataclan" pour avoir des images horribles. Et je trouverais étrange qu'en 9 mois de procès, elles ne soient pas diffusées une seule fois".

Arthur : "il faut bien retenir que les terroristes ne nous frappent pas pour ce que nous faisons, mais pour ce que nous sommes. Et toute justification a posteriori de guerres, n'est pas quelque chose qui fonctionne."

Arthur : "personne ici n'a traité les accusés de monstres. Mais quand on dit que c'et des êtres humains qu'on juge aujourd'hui, on voit ça comme une exigence d'assumer ce qu'ils ont fait et de ne pas se cacher derrière une idéologie."

Arthur : "quelqu'un ici a parlé du mythe de Sisyphe. Je crois que Sisyphe était seul. Et ce qu'ont fait tous ici dans cette salle, magistrats, avocats, interprètes, c'est dire aux victimes : "vous n'êtes pas seules". Et ça, j'espère que ça perdurera après."

Président : "concernant la projection des images que vous évoquez, j'avoue que c'est une question que je me suis posée au fil du procès, on va y réfléchir. Et on va peut-être diffuser du son, le son des revendications, après les questions."

Président : "est-ce que vous avez été approché en tant qu'association par des personnes qui n'étaient pas victimes directes ? Arthur : "oui, on a décidé que des personnes touchées mais pas victime directe pouvaient être adhérents mais pas membres".

Arthur : "on a une interactivité permanente parce qu'on a des groupes Facebook où s'échangent chaque jour une centaine de messages. On a plus vu des personnes aller voir des psychologues et se retrouver ensuite entre elles dans un cadre plus informel."

Arthur : "le nombre de personnes qui vont mal diminue, même si ce n'est pas une injonction à ne plus le dire. "Vous n'aurez pas ma haine", on est un bon nombre à viser ça. Mais ce n'est pas le cas tous les jours et ce n'est pas le cas à toute heure de la journée".

Arthur au sujet de l'association lifeforparis: "on a 450 adhérents à jour de cotisation et de 800 à 1000 membres de gens qui ont au moins deux interactions avec l'association dans l'année. On a plus eu d'adhésions à l'approche du procès."

Arthur : "on a des gens de tous les sites. Mais on a une sous-représentation des victimes du Stade de France et des personnes blessées gravement qui ont passé plusieurs mois à l'hôpital. Car quand elles sont sorties, nous on avait déjà avancé, on était déjà dans la résilience."

Arthur : "on se reconnaît dans la souffrance qu'on a, plus que dans les faits qu'on a subis. C'est pour cela que nous sommes plus larges que vous [le procès, ndlr] ne le serez

Arthur : "les gens se sentent bien après avoir témoigné. Ils sont contents d'avoir été entendus par la puissance publique, C'est positif. Paradoxalement, c'est tellement serein que ça pourrait nous déshabituer de la difficulté d'en parler en famille. Mais vous n'y êtes pour rien"

Avocate générale : "si on fait le compte, c'est une minorité de parties civiles qui est venue témoigner à la barre. Vous avez une explication ?" Arthur : "il y a une certitude sur le fait que notre récit commun va être porté. A peu près toutes les facettes du récit vont être dites"

Arthur : "je pense que la fin de la phase judiciaire marquera pour nous la fin d'une très grande étape. Donc on a déjà évoqué le fait qu'on n'aura plus de raison d'être. Je pense que dès que les procès seront terminés, on se posera la question de notre dissolution."

Le président annonce la diffusion d'un extrait sonore : "il s'agit d'une partie de l'enregistrement du dictaphone [retrouvé sur le balcon du Bataclan, ndlr] au tout début, sur la revendication, des paroles prononcées par les assaillants à ce moment-là".

La diffusion débute. On entend les voix des terroristes dans un grand brouhaha. "Dépêche. Vas-y ! Tout le monde à terre. Nous on vous bombarde ici, sur terre, on n'a pas besoin d'avion ici. Vous avez voté pour François Hollande ? Remerciez-le"

Suite de l'extrait sonore. Un tir. Puis une voix : "le premier qui se lève, je tire." "Le premier qui bouge ou qui fait pas ce qu'on dit, on lui met une balle dans la tête. Celui qui essaie de faire le justicier, je le tue. C'est bien compris ?"

Suite de l'extrait sonore. Les terroristes s'expriment calmement. Des tirs. "Comme ils font, on le fait. Vous ne pourrez-vous en prendre qu'à votre président François Hollande. Qui combat les musulmans. Aujourd'hui, l'heure de la vengeance a sonné".

Suite de l'extrait sonore : "Vous pourrez vous en prendre à votre président François Hollande. C'est lui qui vous a mené à ce massacre. Et ce n'est que le début." Un tir. Des cris. Puis on entend plusieurs tirs. Et un boum correspondant à l'explosion du 1er terroriste.

Philippe Duperron, Président de 13onze15

Place au témoignage de Philippe Duperron, président de 13onze15

"Je salue la qualité du témoignage qui m'a précédé. Arthur a à peu près l'âge de mon fils Thomas qui est mort le 13 Novembre "

Philippe : "l'association 13onze15 réunit, depuis l'origine, des victimes des tous les lieux d'attentats. Et toutes les situations de victimes : blessés physiques, psychologiques et les parents endeuillés. L'association a été fondée le 16 janvier 2016."

Philippe : "il s'agit de se réconforter ensemble et aussi de tendre la main aux autres. C'est fondamentalement le rôle de l'association que de faire entendre nos voix auprès de tous les acteurs. Et nous avons, avec Arthur_Dvx la volonté de rapprocher nos deux associations."

Philippe : "on est là pour apporter des réponses aux questions qui nous sont posées et accompagner nos adhérents dans leurs parcours : leurs parcours de soin, de retour à l'emploi. Nous avons été les interlocuteurs de la délégation interministérielle de l'aide aux victimes."

Philippe : "nous avons travaillé sur la question du deuil. Un rapport a été sur la question du décès. Quelques fois, ce sont les médias qui annoncent aux parents le décès d'une victime. Et il y a là un dysfonctionnement contre lequel, il y a lieu de lutter."

Philippe : "un des sujets est aussi la récupération politique ou l'utilisation malveillante qui peut être faite des victimes et leur image. J'ai parlé de la fraternité, l'autre volet c'est la vérité. Vérité dans la restitution des expériences vécues."

Philippe : "la vérité est protéiforme. Il y a la vérité politique, celle dont vous nous avez dit qu'elle n'était pas ici le lieu de recherche. Nombre des fondateurs de l'associations ont été auditionnés dans le cadre de la commission d'enquête parlementaire."

Philippe : "il y a la vérité de l'islam. Et c'est aussi un des buts que nous poursuivons : la prévention de la radicalisation. La vérité de l'islam évidemment n'est pas celle qu'on revendique ici. On sait que l'islam est très éloigné de l'islamisme radical."

Philippe : "plusieurs victimes ont cité des versets du Coran qui montre combien l'islam pas plus qu'aucune autre religion n'invite à tuer en son nom. Nous intervenons ainsi dans les écoles mais aussi en milieu pénitentiaire."

Philippe : "et puis il y a la vérité judiciaire. Celle des témoins et enquêteurs qui sont allés sur place, la vérité des parties civiles. C'est une vérité cruelle mais qui doit être exprimée pour toutes les parties civiles."

Philippe : "je suis convaincu que tous les témoignages portés ici, toute cette douleur et difficulté à se reconstituer permet de prendre, peut-être plus encore que les images et les sons, la mesure des ravages. "

Philippe : "deux mots de la culpabilité qui s'est exprimée ici. C'est presque banal que de dire que personne ne peut en vouloir à ceux qui ont survécu. Et c'est donc aussi la vérité que de dire que ceux-là ne sont coupables de rien."

Philippe : "ce procès participe du processus de résilience. Les victimes viennent ici déposer quelque chose et repartent un peu allégées de cela."

Philippe : "je voudrais terminer par des remerciements. A vous monsieur le président pour votre bienveillance et cet accent qui nous amène le rayon de soleil qui fait cruellement défaut dans cette salle. A la cour. A l'ensemble du personnel pour leur accueil. A notre avocat ..."

Philippe : "remerciements aux forces de police. Au commissaire C. de la BAC 75, les personnels des hôpitaux, les voisins qui ce soir-là ont ouvert leurs portes, apporté une couverture ou une boisson. Et puis tous nos adhérents."

Président : "merci de vos remerciements. On ne fait que notre travail. On fait comme on peut, nous aussi. Et tant mieux si c'est, en tous cas assez souvent, bien perçu."

Philippe : "l'un des objectifs que nous poursuivons est d'approcher autant que possible la résilience. Je suis convaincu que la parole, l'échange et le partage sont salutaires. Nous nous employons à tendre la main à répéter que nous sommes là pour ça, d'abord."

Philippe : "la mémoire est un vrai sujet pour nous. Et pour ce qui nous concerne, il n'est pas envisagé de dissoudre l'association" 13onze15 [contrairement à ce qu'a évoqué Arthur Dénouveaux pour lifeforparis

Président : "quelle serait votre position sur la diffusion éventuelle d'images [de la fosse du Bataclan ndlr] ? Philippe : "c'est de la douleur ajoutée à la douleur. Bien sûr le procès n'est pas destiné aux parties civiles, il est là pour faire apparaître la vérité la plus vraie"

Philippe : "l'association 13onze15 nous comptons 400 adhérents, payant cotisation" Assesseure : "et parmi ces adhérents, combien de parties civiles ? - de l'ordre de 20 à 25% de nos adhérents.

Philippe : "la première attente [des victimes adhérentes de l'association ndlr] est que le procès ait lieu, que justice passe. Il est important que nos accusés soient défendus. Je voudrais saluer le travail des avocats de la défense. Que la justice de la République passe."

Me Reinhart : "une question quant à l'utilisation de photos des victimes. Une marque de champagne ou récemment à des fins politiques. Est-ce que l'association réussit sur ce sujet à combattre cette utilisation ?" Philippe : "l'association s'emploie à combattre ces utilisations."

Philippe sur le sentiment des victimes vis-à-vis du procès : "je pense qu'il y a une satisfaction et dans l'esprit de beaucoup le sentiment de continuer à avancer et de franchir une étape importante."

Me Haeri (défense) : il peut y avoir à partir de la semaine prochaine des propos qui sans vouloir blesser peuvent apparaître comme blessant et c'est une articulation difficile. Peut-on considérer que vos associations forment le point d'achoppement par la pédagogie notamment ?"

Philippe : "ce à quoi nous nous sommes employés auprès de nos adhérents est de faire comprendre quels sont les rôles de chacun. Et il y a le rôle des avocats des accusés dont les propos vont être ressentis comme des agressions. Mais c'est cette règle-là qui doit être appliquée."

Fin des auditions de parties civiles. Le président rappelle que d'autres, encore sur liste d'attente, seront entendues plus tard dans ce procès. Place aux témoins prévus aujourd'hui. Avec, pour commencer, le docteur Matthieu Langlois, médecin du Raid.

Docteur Matthieu Langlois, médecin du Raid

Matthieu Langlois : "avant de commencer à vous parler du 13 Novembre , je voudrais vous préciser le rôle d'un médecin du Raid. Depuis la prise d'otages dans la maternelle de Neuilly, le Raid a intégré dans ses équipes un médecin pour intervenir au plus près."

Matthieu Langlois : "ces médecins sont recrutés en fonction de leurs compétences en traumatologie grave, de gestion des hémorragies et de capacités physiques pour supporter les contraintes émotionnelles, capables de décider sous stress."

Matthieu Langlois : "ce qu'on faisait avant c'était qu'on attendait que la zone soit sécurisée pour intervenir. On a mis en place des outils pour pouvoir intégrer des interventions de secours à des interventions de police."

Dr Langlois : "le 13 Novembre on est déclenchés par nos bippers vers 21h50. Le motif c'est "attentat terroriste sur Paris". On rejoint notre base, on s'équipe. Le patron du Raid me dit que deux équipes sont constituées : pour le Bataclan et pour les terrasses."

Dr Langlois : "on se dirige en convoi vers le Bataclan. A ce moment-là, on a peu d'informations. On arrive sur place autour de 23h. Je vois le Bataclan et le passage Amelot. On voit des corps sur le trottoir. Et des policiers nous disent : planquez-vous, ça tire."

Dr Langlois : "on avance en colonne, je suis à l'arrière avec le "Med 2" avec le patron du Raid. Plus on avance vers l'entrée, plus la situation de chaos nous paraît évidente. La progression est difficile car il y a énormément de corps. Il faut enjamber des corps."

Dr Langlois : "on entre jusqu'à la fosse pour une évaluation de la situation. Il y a énormément de blessés et de morts tous piégés dans cette zone-là. On a pour information que deux terroristes sont à l'étage avec des otages. On nous dit qu'il y a potentiellement un colis piégé."

Dr Langlois : "je me dis "on n'a pas le choix", il va falloir y aller. Si on n'y va pas maintenant, ce sera trop tard. On ne peut pas attendre que l'assaut soit donné et l'ensemble du théâtre soit dépiégé". J'ai un échangé avec le patron du Raid, je vois qu'il a un petit doute."

Dr Langlois : "on a le feu vert, avec "Med 2", on se répartit les rôles : faire l'évaluation de la gravité des blessés on fera quelques très rares gestes de sauvetages dans la fosse et puis l'évacuation aidés par les policiers, de la Bac notamment."

Dr Langlois : "le rôle psychologique du médecin est très important. L'importance de la confiance que le médecin transmet aux policiers et aux victimes est quelque chose qui m'a marqué"

Dr Langlois : "l'évacuation de tout le rez-de-chaussée, de la fosse mais aussi un peu partout, est quelque chose qu'on a fait pendant environ 40 minutes."

Puis, le Dr Langlois explique qu'on l'avertit qu'"environ 80 personnes se sont réfugiées sur le toit, des bureaux et qu'il est hors de question qu'elles soient évacuées en repassant par l'intérieur du Bataclan".

Dr Langlois : "mais je savais les victimes dans une détresse psychologique telle que leur demander d'enjamber un balcon et descendre par une échelle, je me dis que ça ne va pas être possible." Il monte. "Je crois un jeune homme blessé donc je le prends sur mes épaule".

Dr Langlois : "on se retrouve avec quatre échelles de pompiers, assez étroites et on fait descendre les blessés en premier, avec des harnais type montagne pour les assurer avec une corde. Lorsqu'on lance cette opération, l'assaut n'est toujours pas donné."

Après l'assaut, le Dr Langlois "retourne sur la base". "Je vois dans le regard du médecin 2 qu'on est absolument vidés physiquement et psychologiquement. Et je me dis qu'on a vraiment donné notre maximum."

Dr Langlois : "les policiers qui m'ont le plus aidé dans tout le travail d'évacuation, de brancardage, c'était les policiers de la BAC mais aussi d'autres commissariats."

Dr Langlois : "ce qui a été totalement hors norme pour nous c'est l'aspect émotionnel. La veille, je faisais un exercice type tuerie de masse, les blessés c'était des mannequins en plastique. Evidemment, ce n'est pas pareil."

Dr Langlois : "on est sous la menace et notre but c'est d'être rapide sur l'évaluation, les gestes qu'on va devoir faire et les extractions. Sauver sous la menace c'est en faisant des choses très simple et en évacuant sans faire ce que je ferais au Samu."

Dr Langlois : "on a créé une échelle de priorisation. Et cette évaluation demande beaucoup d'expertise médicale. Mais on est tout sauf des robots donc ce sont des décisions difficiles mais très humaines."

Dr Langlois : "j'ai eu le souvenir d'une jeune femme blessée à la tête et j'avais décidé d'évacuer d'autres blessés plus urgents car elle me paraissait tellement atteinte que je préférais donner une vraie chance à d'autres. J'ai appris qu'elle était décédée le lendemain matin."

Président : "est-ce que vous êtes en mesure d'évaluer le nombre de personnes dans la fosse au moment au vous arrivez ?" Dr Langlois : "on a évalué à environ 200 personnes, en comptant les personnes déjà décédées."

Dr Langlois : "on sait pourquoi on s'est entraîné aussi durement. Car ça a été une phase d'une intensité physique et psychologique très marquante pour moi. Le fait d'être dans l'action nous a protégés. Mais malgré tout, c'est une nuit qui nous marquera à vie, c'est sûr."

Président : "avez-vous vu des blessés par armes blanches ?" Dr Langlois : "j'ai vu des victimes avec des lésions compatibles avec des tirs d'AK47 qui sont des lésions très traumatisantes. Je n'ai pas vu une seule victime avec des lésions compatibles avec une arme blanche."

Dr Langlois : "ce qu'il faut bien comprendre c'est que ce sont des armes avec un pouvoir vulnérant considérable. On sait qu'il y a des projectiles qui ont impactés plusieurs personnes. Tout cela, on l'a vu. Des pieds arrachés, un bras arraché ..."

L'audience est suspendue jusqu'à 16h30 avec l'audition de Denis Safran, médecin de la BRI.

Denis Safran, médecin de la BRI

L'audience reprend avec l'arrivée à la barre de Denis Safran, médecin de la BRI. "J'étais à une réception lorsque mon téléphone a sonné. L'un de mes amis, avocat à Bordeaux me demande s'il se passe quelque chose à Paris. J'appelle immédiatement la permanence du préfet de police"

Denis Safran : "mon bip sonne et je vois inscrit "retour service immédiat". Je me change sur le trottoir, je me mets en tenue BRI et je fonce vers le 36, quai des orfèvres. Et nous partons en direction de "je ne sais pas quoi"."

Denis Safran : "je suis au sein de la première colonne de la BRI, qu'on appelle la colonne Alpha. Je constate d'emblée sur le trottoir le chaos qui règne avec des victimes déjà inanimées. Et nous entrons au Bataclan."

Denis Safran : "le chef de colonne ouvre les portes du Bataclan et je peux avoir cette vision d'horreur qu'on vous a, je pense, maintes fois décrite. Je reste à l'entrée de la fosse à disposition du chef de colonne. Et c'est là que les victimes vont sortir".

Denis Safran : "j'ai été rejoint après par le médecin chef du Raid et nous avons œuvré ensemble. Mais bien avant notre arrivée, des gens avaient déjà été sortis. Et on a tout fait pour qu'un maximum de gens sortent le plus rapidement possible."

Denis Safran : "les victimes arrivent en détresse respiratoires et puis il y a les hémorragies. Et la seule façon de sauver ces victimes-là, c'est qu'elles soient au plus vite au bloc opératoire. Les Américains ont appelé ça la "golden hour". Là, ce sont des "golden minutes".

Denis Safran explique que, faute de suffisamment de brancards, ce sont les barrières Vauban qui sont utilisées pour évacuer les blessés. "Puis, j'ai quitté le poste que j'occupais dans le hall pour me rendre dans les étages."

Denis Safran : "il y avait une jeune femme très grièvement blessée cachée derrière la cuvette des toilettes avec un bras quasiment arraché. Je me souviens qu'un policier de la BRI l'a chargée sur ses épaules pour la confier aux services de secours."

Denis Safran : "à titre personnel, je ne me souviens pas de beaucoup de détails. Je me souviens de l'action en général, mais nous sommes dans une espèce de tunnel. L'obsession c'est de prendre en charge les victimes le plus vite possible."

Denis Safran : "c'était une masse de gens. Et c'est ça qui était frappant. On s'est dit : mais comment va-t-on faire pour prendre en charge tous ces gens ?"

Denis Safran : "l'outil qui m'a été le plus utile ce soir-là, c'était ma paire de ciseaux : pour découper les T-shirt et voir où a saigne. Et pour certains, de rouler les T-shirt en boule et de demander au copain d'appuyer le temps d'aller à l'hôpital".

Président : "vous avez dû faire ce tri entre les personnes qui n'avaient aucune chance, celles prioritaires, celles qui l'étaient moins. Vous avez une idée des proportions ?" Denis Safran : "la priorisation c'est : qui n'a aucune chance, même de passer la porte du Bataclan ?"

Denis Safran : "la priorisation repose sur de la clinique. Pour utiliser cette clinique, il faut beaucoup d'expérience. Est-ce que la victime peut parler ? Est-ce qu'elle a les muqueuses colorées ? Est-ce qu'elle respire ?"

Denis Safran : "je suis tombé sur un jeune homme. Une balle lui avait traversé le poumon. Normalement, il y a un risque de pneumothorax. Mais là, il respirait normalement, me parlait. Je l'ai pris en charge environ une demi-heure après, il était toujours dans le même état."

Denis Safran au sujet de l'assaut :"c'est de l'ordre du miracle. Ou au moins de la chance. Car quand le terroriste a explosé, les boulons sont partis vers le haut. S'ils étaient partis devant, ça ne se serait sans doute pas passé comme ça."

Denis Safran : "q-ce que j'aurais souhaité ce soir-là ? Avoir plus de brancards, plus maniables que ls barrières Vauban. Mais on s'est adapté. Et j'ai vu quand même une dynamique, il n'y a pas eu de moment de sidération."

Denis Safran : "il me semble que la coordination entre les médecins de l'avant que nous étions, ceux des postes médicaux avancés et les hôpitaux s'est faite. Il y a eu des cortèges d'ambulance partis avec les motards vers les hôpitaux. C'était inédit."

Denis Safran : "quand on a sorti les gens valides qui ont du enjamber les corps, passer parmi les blessés, glisser dans le sang, après avoir vécu ça ... je pense que tout un chacun qui était dans le Bataclan ce soir-là, s'est vu mourir. C'est formidablement traumatisant."

Président : "est-ce que vous avez pu constater des personnes blessées par arme blanche ?" Denis Safran : "absolument pas. Je n'ai pas vu une victime blessée autrement que par une arme balistique."

Place au témoignage de Martin Hirsch, directeur général de l'AP-HP. Président : "je suis désolé, on vous prend tous avec un peu de retard, mais c'est un peu le lot des cours d'assises."

Martin Hirsch, directeur général de l'AP-HP

Martin Hirsch : "ça a commencé par un appel du directeur du Samu qui me parle d'une fusillade, je lui dis : "je suis au courant de l'exercice" [qui était prévu le jour même ndlr]. - "ce n'est pas un exercice." - "Je sais qu'on doit prétendre que ça n'en est pas un."

Martin Hirsch finit par comprendre que tout cela est bien réel, ouvre la cellule de crise puis déclenche le plan blanc. "C'est probablement la première fois qu'il est déclenché sur l'ensemble de l'AP-HP parce que nous pressentons qu'on va en avoir besoin."

Martin Hirsch: "faire revenir les personnels pour rejoindre leur poste supposait de leur permettre de circuler dans Paris. La préoccupation c'est aussi : s'assurer que les lits sont disponibles, que le matériel est disponible, de pouvoir répondre aux interrogations des familles"

Pour répondre aux familles inquiète, "on a armé la cellule avec une vingtaine de personnes pour faire face aux 5000 appels dans les 25 heures qui ont suivi", explique Martin Hirsch à la barre.

Martin Hirsch : "cinq hôpitaux ont pris en charge deux tiers des blessés, soient en raison de leur proximité immédiate, soit de leur taille ou leur spécialité dans la gestion des polytraumatisés. Une trentaine de blessés étaient placés en urgence absolue."

Martin Hirsch : "sur les 364 patients transférés dans les hôpitaux, nous aurons à déplorer quatre décès. Pour la seule Pitié-Salpêtrière, dix salles d'opération ont pu être mobilisées en même temps."

Martin Hirsch : "j'ai vu quelque chose que je n'avais jamais vu de la part des patients blessés et leurs familles. Ils remerciaient, prenaient des nouvelles. C'était incroyablement émouvant et surprenant. Pas une récrimination, aucun égoïsme. Une extraordinaire solidarité."

Martin Hirsch : "il y a eu aussi une solidarité entre professionnels. Tout le monde voulait aider, participer. Ces circonstances nous ont conduit à revoir nos plans blancs. Nous avons revu la conception de nos salles de crises, de nos communications entre cellules de crise"

Martin Hirsch : "on s'est retrouvé pour les équipes médicales dans une situation où beaucoup de victimes avec le même âge, les mêmes goûts, la même vie qu'elles. On a assisté à un processus d'identification très fort."

Martin Hirsch : "j'ai senti pendant ce drame, comme pendant le Covid, que nous avions un rôle, au-delà du rôle opérationnel, plus grand encore. Nous en avons conscience. Et nous nous efforçons tous d'être à la hauteur de ce défi."

Martin Hirsch : "l'orientation des patients n'a pas posé problème. Je crois, en tous cas dans les 72 premières heures, qu'il n'y a pas un seul patient qui a dû être transféré d'un hôpital à l'autre parce qu'il avait été mal aiguillé".

Président à Martin Hirsch : "je n'ai pas d'autres questions. Mais vous pouvez transmettre aux équipes la satisfaction générale, exprimée et maintes fois réitérée des parties civiles sur la prise en charge des patients."

Martin Hirsch : "une moitié des blessés pris en charge n'avaient pas leur identité sur eux et n'étaient pas en mesure de la donner. Donc il y a eu un travail très délicat sur l'identification. Jusqu'à des équipes qui ont pris le portable du patient pour appeler les contacts."

Martin Hirsch : "je connaissais une des parties civiles qui m'a appelé pour me demander si son fils était chez nous. Je l'ai cherché. Et je savais que ne pas être chez nous signifiait probablement qu'il était décédé. Mais je n'avais aucun élément de preuve à communiquer."

Martin Hirsch : " les consignes qui étaient données c'était de répondre : "oui, cette personne est chez nous" ou "non, elle n'est pas chez nous". Mais pas d'autres informations. On a été en mesure de répondre à 80% des appels."

Martin Hirsch sur la prise en charge psychologique des professionnels intervenus ce soir-là : "le tout ce n'est pas d'avoir une offre, le plus difficile c'est d'avoir connaissance des professionnels qui n'auraient pas été pris en charge et qui en auraient eu besoin."

Me Burguburu (PC) : "je voudrais revenir sur les identifications, il y a eu 11 erreurs, dont Justine Moulin qui est le cas le plus grave. C'est l'hôpital qui a appelé la famille en disant : elle est là. Alors qu'en réalité était décédée à l'institut médico-légal."


Pr Mathieu Raux, directeur médical de crise de l'AP-HP

Place au témoignage du Pr Mathieu Raux, directeur médical de crise de l'AP-HP : "je voudrais dire toute l'émotion d'être là ici. Une pensée particulière pour les victimes et leurs proches. Le matin du 13 Novembre je participais à un exercice qui a eu un impact sur la soirée"

Pr Raux : "ce sont des personnels non-soignants et, je dois dire, non formés, ont été chargé de l'accueil des familles. Il y a eu une mobilisation spontanée, avant même le déclenchement du plan blanc. On avait une trentaine de chirurgiens, contre 4 habituellement la nuit."

Pr Raux : "habituellement, nous recevons les patients polytraumatisés un par un, la on en reçu, trois par trois ou sept par sept en une heure."

Pr Raux : "on voyait l'angoisse sur le visage des collègues pré-hospitaliers, les pompiers etc. On voyait bien qu’ils n’étaient pas dans leur état habituel et ça nous laissait deviner ce qui était en train de se passer dehors."

Pr Raux : "on était sidérés par la sévérité des lésions qu'on pouvait observer. Dans un premier temps, la chirurgie était dite de sauvetage et avait pour objectif de stopper les hémorragies."

Pr Raux : "le dimanche 15 dans la soirée, nous pensions avoir consolider l'ensemble des identités des victimes, mais malheureusement l'histoire nous montrera que nous nous sommes trompés."

Pr Raux : "les lundi et mardi, on a pris des dispositions pour réduire les temps de réponse étant conscients qu'il restait des terroristes dans la nature et qu'on pouvait être amenés à monter de nouveau en pression. Cette séquence a pris fin lors de l'assaut de Saint-Denis."

Est venu ensuite le temps des retours d'expérience, explique le Pr Raux : le besoin d'"un maintien de stock disponible en poches de sang", "l'identification des causes d'infection", la comparaison avec les expériences dans 17 autres pays "pour essayer de comprendre leurs forces"

Pr Raux : "ce soir-là, nous avons fait ce que nous pouvions, ce qui nous semblait le plus adapté pour sauver un maximum de monde. Chaque hospitalier a eu à coeur de s'opposer à la barbarie ce soir-là en faisant de son mieux pour soigner les blessures physiques ou psychiques."

Sur les 28 blessés en urgence absolue pris en charge, "nous avons eu à déplorer trois décès qui ont été considérés comme au-delà de toute possibilité de prise en charge thérapeutique", explique le professeur Mathieu Raux de l'AP-HP.

Place au dernier témoin de la journée : Geneviève Chene, directrice générale de santé publique France. "Je voudrais m'associer à la douleur de ceux qui souffrent, ceux qui ont ressenti et ressentent un impact sur leur santé".

Geneviève Chene, directrice générale de santé publique France

Geneviève Chene explique qu'elle va rendre compte de la principale étude menée par Santé publique France suite aux attentats du 13 Novembre : "le vécu d'événements extrêmes comme les attentats est associé à des troubles physiques et psychiques qui peuvent durer longtemps."

Geneviève Chene : "le trouble de stress post-traumatique a été le plus étudié. Ce trouble a été constaté dans la population déjà exposée à d'autres attentats. Il se manifeste par des pensées intrusives, des phénomènes d'hypervigilance, des problèmes de sommeil etc."

Geneviève Chene : "nous avons pu observer une augmentation d'alcool, cannabis, médicaments également, déclarée par 4 sur 10 répondants. Les répondants qui n'étaient pas blessés physiques était les premiers à déclarer d'autres troubles physiques : manque de sommeil par exemple."

Geneviève Chene : "deux tiers des répondants vont déclarer avoir eu un recours à un soutien en psychologie mentale dans la période après les attentats."

Geneviève Chene : "cette enquête apporte des informations sur l'impact collectif de ces attentats" : un impact majeur sur la santé mentale, un impact sanitaire plus large de les troubles mentaux (des personnes ont développé des troubles physiques) etc.

Fin de l'audience pour aujourd'hui. Elle reprendra demain à 12h30.

Jour Trente-six – vendredi 29 Octobre 2021 - Témoignages de présidents d'association et médecins

Bonjour à tous, Au procès des attentats du 13 Novembre 2015, la 36e journée d'audience va débuter.

Au programme aujourd'hui : les témoignages des présidents d'association  [FENVAC - Fédération Nationale des Victimes d'Attentats et d'Accidents Collectifs FENVAC (FÉDÉRATION NATIONALE DES VICTIMES D'ATTENTATS ET D'ACCIDENTS COLLECTIFS)] et [https://afvt.org

AFVT (Association Française des victime du terrorisme)] ainsi que plusieurs médecins, chirurgiens et psychiatres.

L'audience a repris. Une avocate de parties civiles indique que nombre de ses clients se sont sentis frustrés de n'avoir pas pu entendre la diffusion de l'enregistrement du Bataclan hier. "On voudrais savoir si on pourrait rejouer l'enregistrement en fixant un rendez-vous".

Le président indique qu'il va y réfléchir et "je me demande par ailleurs, suite à l'audition de monsieur Arthur Dénouveaux [président de lifeforparis] si d'autres éléments d'enregistrement ou des images ne doivent pas être diffusés au cours de ce procès. Je vous avertirai."

Marie-Claude Desjeux, présidente de la FENVAC

Place au témoignage de Marie-Claude Desjeux, présidente de la FENVAC : "en 2013, je perds un frère en Algérie sur un site gazier où 40 otages seront exécutés". "La mission qui est la mienne est de porter les valeurs de la Fenvac et donner un sens à la douleur des victimes."

Marie-Claude Desjeux : "Pourquoi témoigner ? Pour moi c'est un devoir. Tous nos administrateurs sont victimes ou familles de victimes, ils ont tous une histoire, une expérience, mais tous ont le même ressenti"

Maire-Claude Desjeux : "La société nous impose d'aller plus vite, pour elle plus que pour nous"

La présidente de la Fenvac décrit des victimes dans "un trou noir, déconnectées, broyées par des chagrins" : "Vous devez faire face à des choses matérielles. Alors, lorsqu'on vous tend une main, vous vous y accrochez comme à une bouée de sauvetage".

Marie-Claude Desjeux explique avoir été personnellement touchée par les attentats du 13 Novembre 2015 : "un de mes nièces se trouvaient à La Belle Equipe, son compagnon y est mort, elle a été blessée. Je l'ai convaincue de venir témoigner à la barre."

Marie-Claude Desjeux : "il vous faut savoir que si un attentat similaire se produisait la FENVAC ne pourrait plus intervenir auprès des victimes en raison d'un profond changement dans la politique d'aide aux victimes."

Marie-Claude Desjeux : "la question qui se pose est celle du comment. Comment les victimes directes et indirectes se relèvent-elles après avoir été victimes du terrorisme ? On ne se complaît pas dans le statut de victime. Respectons-les, tout simplement, ce sont nos héros."

Marie-Claude Desjeux au sujet du FONDS DE GARANTIE : "en France, nous avons un système de prise en charge d'aide aux victimes qui est unique, beaucoup nous l'envient en Europe. Mais force est de constater qu'ici la chaîne a parfois failli."

Marie-Claude Desjeux : "je voudrais remercier toutes celles et ceux qui sont venus témoigner. Vos messages d'amour et de courage sont les seules réponses à cette barbarie. Beaucoup de larmes ont coulé dans cette salle depuis 5 semaines, mais nous sommes fiers de vous."

Marie-Claude Desjeux : "je voudrais remercier les journalistes : le travail qu'ils effectuent aujourd'hui vient atténuer l'effet intrusif des médias dans les premiers instants. Mais je m'élève contre ceux qui ont dit dans une tribune que les victimes étaient dans un cocon."

Président : "cette interrogation autour de la notion de cocon fait écho à savoir ce qu'il faut diffuser ou non. Se pose la question de savoir s'il faut diffuser ou non certains sons, certaines images." Marie-Claude Desjeux : "les victimes sont capables de tout entendre et voir."

Marie-Claude Desjeux : "les victimes ont besoin de pouvoir reconstituer l'histoire. C'est dur, c'est difficile mais pour beaucoup je pense que c'est rédempteur. Mais c'est leur libre choix, je ne pense pas qu'on puisse avoir de vue déterminée sur ce sujet."

Me Kempf (défense) : "vous avez déposé un mémoire devant la chambre de l'instruction à l'encontre de mon client Yassine Atar, évoquant des charges lourdes et multiples". Marie-Claude Desjeux : "Cette démarche me paraît normale."

François Zimeray, président de l'AFVT

Place au témoignage de François Zimeray, président de l'afvt_org.

: "je suis président de cette association depuis quelques semaines seulement. Il y a une spécificité dans les victimes d'attentats terroristes, qui les relie entre elles, quelles que soient les circonstances"

François Zimeray : "l'association a été créée à la suite de l'attentat du DC10 d'UTA et elle a traité les situations de 150 attentats dans le monde. Dans l'accompagnement des victimes, dans ce moment très singulier ou on passe d’un destin personnel à l'écriture de l'Histoire."

François Zimeray : "Et puis, il y a ce que l'on fait de ce qui reste en nous. On ne vit pas de la même façon après un attentat. On vit avec l'attentat en soi et on essaie d'en faire quelque chose, dans l'association. On pense déjà à l'après-procès avec des actions de témoignage".

François Zimeray : "dans le travail de témoignage dans les collèges et lycées, la transmission de l'expérience personnelle de ces victimes ne laisse pas intacts ces jeunes. Nous intervenons en milieu carcéral aussi. Et je crois que cette rencontre est fondamentale".

François Zimeray : "il y a peut-être pire que la haine, c'est la déshumanisation : ne pas voir que l'on a un être humain en face de soi. Cela doit être une réflexion dans tout le corps social et c'est une des missions des associations de victimes de terrorisme."

François Zimeray : "nous sommes très présents dans ce procès, nous accompagnons les victimes. Mais aussi dans les procès qui viendront et je pense en particulier au grand travail qui nous attend pour le procès de l'attentat de Nice [le 14 juillet 2016 ndlr]"

Docteur Didier Ollat, 51 ans, chirurgien orthopédiste à l’hôpital Begin au moment des attentats

Place au témoignage du docteur Didier Ollat, 51 ans, chirurgien orthopédiste à l’hôpital Begin au moment des attentats du 13 Novembre 2015 : "nous avons reçu une vingtaine de blessés que j'ai pris personnellement en charge à partir du dimanche matin."

Dr Ollat : "très rapidement, à l'hôpital militaire, se sont mises en place nos pratiques de chirurgie de guerre avec une gare de triage pour recevoir les blessés et les catégoriser et puis ensuite les prendre en charge en chirurgie viscérale et en chirurgie orthopédique."

Dr Ollat : "dans ce type d'événements, on ne sait jamais combien de blessés peuvent arriver et donc à l'entrée les gens sont entièrement déshabillés, on recherche tous les orifices de projectiles, toutes les lésions pour estimer le degré de gravité. Il faut que ce soit rapide."

Dr Ollat : "et puis on commence les mesures de réanimation pour les blessés les plus graves. Puis, on place au bloc opératoire, on commence par une désinfection par toutes ces plaies de sont pas nettoyées. On enlève les tissus qui ne sont pas gardables, on fixe les fractures".

Dr Ollat : "on laisse les plaies ouvertes pour ne pas qu'elles s'infectent. C'est la prise en charge classique pour des plaies par projectiles. Les sept premiers jours, c'est la lutte contre l'infection. Les 8 semaines suivantes c'est le processus de réparation osseuse."

Dr Ollat : "et puis pendant neuf mois, c'est le processus de réhabilitation fonctionnelle avec la gestion des handicaps s'ils existent. 7 jours, 8 semaines, 9 mois. C'est le schéma classique."

Dr Ollat : "il y a souvent des choix à faire, et des choix parfois difficiles. On est régulièrement amenés à faire des amputations secondaires. Et donc ça fait un nouveau traumatisme sur le plan psychologique pour le blessé".

Dr Ollat : "on a reçu un peu plus de 20 blessés sur l'hôpital Begin et un peu plus de 20 sur l'hôpital Percy. Soit environ 50 sur les deux hôpitaux militaires."

Après la notion de "golden hour" hier, le Dr Ollat évoque celle des "minutes de platine". Notamment dans le cas d'"une plaie d'artère fémorale, vous avez deux ou trois minutes, il y a un débit excessivement fort, en plus le rythme cardiaque est élevé en état de stress. "

Interrogé sur les identifications des blessés, le Dr Ollat explique : "on numérote les gens, cela peut paraître barbare mais c'est pour pouvoir avoir une identité. Les gens peuvent arrivés inconscients, il peut y avoir des erreurs d'interprétation des papiers."

Dr Ollat : "dans la chirurgie de guerre, il y a un problème d'afflux et d'incertitude. Sur les lésions balistiques, les petits éclats ne posent pas de problèmes particuliers et on ne va pas tous les chercher. Il y a des vieux soldats pleins d'éclats et ça ne pose pas de problème."

Dr Ollat : "vous avez le traumatisme psychologique du coup de feu, le caractère brutal et soudain, et ce traumatisme ressort au fur et à mesure de la prise en charge et du traitement des blessures. Car il y a toujours des complications possibles comme une surinfection"

Dr Ollat : les fusils d'assaut sont approvisionnés par des balles blindées et chemisées qui ne sont pas censés se fragmenter et champignonner. La Convention de Genève l'interdit. Mais les projectiles, même blindés, lorsqu'ils ont une énorme énergie cinétique se fragmentent."

Dr Ollat : "on examine attentivement les orifices et en fonction, on essaie de déterminer quels organes ont pu être touchés. Ce qui pose d'ailleurs problème quand vous avez un orifice d'entrée et pas de sortie. Vous ne savez pas par où la balle est passée."

Le Dr Ollat sur le fait que les personnes qui ont gardé des éclats de balle dans le corps ne peuvent plus faire d'IRM : "vous n'avez plus la possibilité de faire un examen qui au cours de votre vie peut vous être utile pour une pathologie médicale autre, c'est sûr."

Dr Ollat : "dans un traumatisme grave et important, vous avez un phénomène de sidération du système nerveux et des influx qui vont déclencher la douleur. Et donc c'est très fréquent que les blessés par balle pensent avoir été piqué par un moustique. C'est très variable"

Pr Thierry Baubet, psychiatre, spécialiste de l'enfant et de l'adolescent, à l'hôpital Avicennes à Bobigny

Fin de l'audition du docteur Ollat. Place au témoignage du professeur Thierry Baubet, psychiatre, spécialiste de l'enfant et de l'adolescent, à l'hôpital Avicennes à Bobigny. "Un certain nombre de parties civiles ont compté parmi mes patients, certaines le sont encore".

Thierry Baubet : "les victimes et proches des victimes ont je pense dit tout ce qu'il y a à savoir sur le traumatisme d'un attentat terroriste, le deuil, et ce que ça crée comme douleur".

Thierry Baubet : "un traumatisme n'est pas un événement, l'événement est ce qui survient, le traumatisme est l'effet délabrant sur la personne qui survient de certains événements. Tout événement ne peut pas faire traumatisme, il faut certaines caractéristiques."

Thierry Baubet : "ce qui est assez caractéristique du trauma est l'effroi, quelque chose qui est au-delà de la peur. Effroi vient du latin exfridare, quelque chose qui fait sortir de la tranquillité et généralement c'est assez définitif."

Thierry Baubet : "Les traumatismes proviennent d'événements qui impliquent un risque de mort ou de blessure grave et les violences sexuelles. Cela concerne les victimes directes et les témoins. En psychiatrie, c'est donc assez différent de l'interprétation judiciaire."

Thierry Baubet : "les traumatismes non-intentionnel sont ceux liés à un cyclone, un manque de chance. Dans les traumatismes intentionnels, il y a un humain, qui a été capable, les yeux dans les yeux, de commettre ces actes. Cela provoque un ébranlement beaucoup plus profond."

Thierry Baubet : "on sait tous qu'on doit mourir, on a éventuellement vu des personnes mourir, mais ce qu'on ne connaîtra jamais c'est ce que c'est que d'être mort. Le traumatisme c'est faire un pas au-delà. C'est comme si la mort était désormais à l'intérieur de soi."

Thierry Baubet : "les manifestations initiales au moment du trauma sont souvent celles d'un vide, d'un blanc de la pensée. Puis très vite apparaissent l'angoisse, le sentiment d'abandon, de haine. Et très vite, l'idée que ce qui vient d'être vécu ne pourra pas être compris."

Thierry Baubet : "Sur la question de monter ou non des images, mon point de vue, c'est que montrer ces images fait souffrir les victimes, jouir les bourreaux et ne permet jamais d'arriver à ce que les personnes qui n'étaient pas là arrivent à se représenter ce qui a été vécu."

Thierry Baubet : "le travail de deuil commence avec la perte définitive d'un être aimé et par lequel on va devoir, après une phase de souffrance et de chagrin, parvenir à trouver une autre place à l'être aimé. Donc l'endeuillé souffre d'un vide immense lié à cette disparition."

Thierry Baubet : "dans le cas du 13 Novembre les personnes endeuillées ont été aussi traumatisées : par la brutalité de l'annonce, par le fait d'avoir été sur place, par le traumatisme de la présentation du corps etc. Ce n'est donc pas du tout un deuil normal."

Thierry Baubet : "le jeune âge ne protège pas du traumatisme, il entraîne simplement des manifestations différentes. Les symptômes de traumatisme de l'enfant sont souvent minimisés voire déniées par l'entourage, y compris aimant, et les professionnels."

Thierry Baubet : "l'enfant, en grandissant, a besoin de construire des théories sur le fonctionnement du monde qui vont lui offre suffisamment de sécurité pour pouvoir grandir. C'est la croyance, par exemple, que son papa et sa maman seront toujours là pour le protéger."

Thierry Baubet : "et donc là, tout ce que l'enfant croyait s'est effondré. Et il faut faire attention parce que les symptômes de l'enfant sont généralement discrets et tus par l'enfant qui ne veut pas accabler ses parents. Donc il faut être vigilants."

Thierry Baubet : "pour les enfants endeuillés, l'annonce de la mort est particulièrement difficile par le parent, lui-même endeuillé. Les parents comme les enfants ont tendance a vouloir préserver l'autre génération. Les parents pensent qu'il ne faut pas montrer qu'on est triste"

Thierry Baubet : "le deuil d'un parent n'est jamais anodin pour un enfant. Cela a des conséquences sur l'ensemble de sa vie. Par exemple, cela multiplie par deux, par rapport à la population générale, le risque de suicide au cours de la vie. "

Thierry Baubet : "quand les parents ont des troubles post-traumatiques pas soignés, cela induit une modification de la parentalité, qui peut générer un syndrome d'anxiété chez un enfant."

Thierry Baubet : "et puis, il y a des stratégies familiales dysfonctionnelles qui sont parfois mis en place dans les familles : cela va de l'interdiction d'en parler au fait d'en parler continuellement."

Thierry Baubet évoque enfin la question du trouble post-traumatique pendant la grossesse : "c'est aussi un sujet d'inquiétude et des études sont en cours autour d'une prise en charge de ces troubles pendant la grossesse."

Thierry Baubet : "le traumatisme concerne l'ensemble de la famille. Il y a un grand désarroi des familles autour de ça et peu de réponses apportées pour y faire face."

Thierry Baubet : " l'étude de Santé publique France montre que la moitié des personnes exposées au 13 Novembre 2015 n'est pas dans un parcours de soin." Plusieurs raisons à cela : les mauvaises expériences, la honte, la crainte d'être rejeté, la stratégie d'évitement etc.

Président : "je pense à cet enfant qui a été confronté à cet attentat et qui a perdu sa maman et sa grand-mère dans cet attentat". Thierry Baubet : "c'est une situation dont je ne peux pas parler. Mais malgré le chaos que cela produit, il y a des choses à faire tout de suite."

Thierry Baubet : "la culpabilité est un sentiment que l'on éprouve dans un objectif. Bien sûr les gens ne sont pas coupables dans la réalité. On peut leur dire. Mais leur dire : "ne te sens pas coupable" ne les aide en rien. En revanche, cela s'élabore en psychothérapie."

Thierry Baubet : "juste avant l'ouverture du procès, nous avons vu arriver en consultation certaines personnes qui n'avaient jamais consulté. Cela ne voulait pas dire qu'elles allaient bien, cela veut dire qu'elles tenaient. Et l'arrivée du procès leur a semblé trop."

Thierry Baubet interrogé sur la pertinence que des enfants assistent à l'audience : "cela dépend de beaucoup de choses, de l'âge de l'enfant, du contenu du jour du procès, de la manière ça a été préparé avec la famille avant. Si c'est fait de manière pédagogique, pourquoi pas"

Thierry Baubet : "je me demande si les procès d'assises ont déjà ressemblé à ça, je n'en suis pas sûr. Donc on est en train d'assister à quelque chose d'historique et donc ce sera à analyser sous toutes les coutures. Mais il est probable que cela apporte aux victimes."

Thierry Baubet : "Il y a différents facteurs susceptibles d'aggraver le stress post-traumatique. Des éléments liés à l'événement lui-même : le fait qu'il y ait des corps, des corps abîmés, la privation de liberté, la proximité avec la scène etc. ... "

Thierry Baubet : "le traumatisme vicariant est l'effet sur le psychisme du traumatisme des autres. C'est le cas des personnes qui recueillent des récits : les avocats, les psys, la cour. Cela ne cause pas de stress post-traumatique mais on peut avoir des images intrusives etc."

Me Giffard (PC) : "une question sur les enfants nés dans les années qui ont suivi ?" Thierry Baubet : "ils peuvent être exposés sous la forme d'un impact à travers la modification des relations parents-enfants. L'important pour les parents est déjà de bien s'occuper d'eux-mêmes"

Thierry Baubet : "c'est une sorte de rideau qui protégerait la plupart des gens du néant et une fois que c'est déchiré, on sait que c'est là. Et on ne revient pas à la façon dont on voyait les choses avant. Par contre, on va apprendre à vivre avec cette intranquillité. On a vu."

Thierry Baubet : "il y a chez les victimes une quête éperdue de reconnaissance de leur préjudice et les expertises [dans le cadre de l'indemnisation par le FONDS DE GARANTIE ndlr] qui conduisent à une non-reconnaissance d'un préjudice peut aggraver leur état."

Thierry Baubet : "il m'arrive de recevoir des parents endeuillés de leur enfant, tous me parlent de l'absence de mot pour qualifier leur état. Je les invite à trouver un mot pour eux, ça peut être : désanfanté."

L'audience est suspendue jusqu'à 16h45 avec la suite des auditions des psychiatres et psychologue.

Dr Catherine Wong, psychiatre

L'audience reprend avec l'audition du docteur Catherine Wong, 59 ans, psychiatre. « Veuillez-nous excusez pour le retard", l'accueille le président qui l'autorise à consulter ses notes (comme pour les témoins précédents).

Catherine Wong : "une partie de mon activité est d'être psychiatre conseil de victimes et c'est dans ce cadre que j'ai rencontré un certain nombre de victimes du 13 Novembre Mon rôle était d'identifier les conséquences psychiques à moyen ou long terme."

Catherine Wong a ainsi rencontré 199 victimes du 13 Novembre 2015. "On va interroger des gens pour identifier un certain nombre de symptômes. Et pour cela, on interroge les victimes sur trois temps de leur vie : avant les faits, au moment des faits et après les faits."

Catherine Wong : "les gens ne sont pas nés le 13 Novembre et en fonction de ce qu'elles ont vécu avant, on va chercher certains symptômes ou pas. Puis, on va leur demander de raconter les faits, sur la manière dont ils les ont vécus."

Catherine Wong : "on va aussi écouter la manière dont ils parlent des faits. Il y a des victimes qui, encore aujourd'hui, parlent des faits au présent : "je suis dans la salle". Ils n'en sont pas encore sortis. Puis, on va parler de l'après, ce que ça a changé dans leur vie".

Catherine Wong : "il y a deux types de conséquences : des conséquences communes à tout le monde et d'autres spécifiques à certaines victimes. La première conséquence c'est la perte de l'insouciance. Quand on a 30 ans, la mort ne nous concerne pas encore pour nous."

Catherine Wong : "cette perte de l'insouciance, on appelle ça la solastalgie c'est-à-dire la nostalgie d'un monde qu'on aime mais qui n'est plus le même. Pour toutes les victimes de l'attentat, le monde ne sera plus jamais le même."

Catherine Wong : "c'est comme en CP le jour où vous comprenez que les formes géométriques sont en fait des lettres. Plus jamais vous ne pourrez les revoir comme des lettres. Pour les victimes des attentats, elles ne pourront plus jamais voir le monde de la même manière."

Catherine Wong : "les victimes ont ensuite ce qu'on a appelé le syndrome du survivant. On aimerait se dire qu'on se comporte en héros. Et en fait, on se rend compte qu'on est humain, qu'on cherche à sauver sa peau. Et cela engendre une énorme culpabilité"

Catherine Wong : "si on est parti en marchant sur les autres, la culpabilité est énorme. Si c'est le résultat du hasard : celui qui a pris une balle est à côté de moi et pas moi, aussi. C'est injuste."

Catherine Wong détaille ensuite le syndrome du stress post-traumatique : le phénomène des intrusions. "Ce n'est pas "je me souviens" c'est que tout d'un coup un éclair, une odeur, n'importe quoi vous remet immédiatement, sans que vous puissiez contrôler, dans l'événement."

"Cela surgit n'importe quand, parfois plusieurs fois par jour. Et vous vous retrouvez sous le feu des balles." Catherine Wong cite l'exemple de cet amateur de vin qui ne peut plus ouvrir de bouteille de blanc sans sentir l'odeur de la "pierre à fusil" et se retrouver au Bataclan.

Vient ensuite les stratégies d'évitement. "Et l'évitement, engendre l'évitement" explique Catherine Wong qui cite cette victime "j'habite au fin fond de la Creuse dans un champs. Et à ce prix, je n'ai plus d'évitement." "Il a tout évité, donc il n'y en a plus."

Vient ensuite l'hyperactivité neurovégétative. "On est sur le qui-vive, avec le cœur qui bat, donc on n'est pas bien" explique Catherine Wong. "Ce syndrome de stress post-traumatique va conduire à chercher des psychotropes naturels : alcool, tabac, cannabis"

Autre complication du syndrome de stress post-traumatique : la dépression "plus encore chez les personnes plus petits producteurs de sérotonine" explique la psychiatre Catherine Wong. Qui poursuit avec d'autres types de complications : somatisation, scarification.

Catherine Wong : "le tatouage est en partie une scarification et donc il y a eu beaucoup de tatouages après ces événements. D'autant que le tatouage a aussi une vocation de souvenir de ce qui s'est passé."

Autre complication encore : les suicides et tentatives de suicides. "Elles ont été multipliées par dix la première année", explique Catherine Wong. "On estime que le syndrome de stress post-traumatique est le plus fort risque suicidaire chez les jeunes adultes."

Catherine Wong : "pour un certain nombre de victimes qui avaient ce qu'on appelle un terrain antérieur invisible, cet événement va multiplier ce phénomène."

Catherine Wong : "j'ai rencontré trois personnes avec un traumatisme de Diogène et qui vivent recluses en accumulant les détritus avec quelqu'un qui vient apporter à manger et permet la survie." Pour d'autres, une régression infantile "avec des adultes qui reprennent un doudou".

Catherine Wong : "enfin, un traumatisme tel qu'ils l'ont vécu, on ne peut pas le mettre en mots." Elle cite l'exemple de ce patient qui n'en a pas parlé à ses proches, par incapacité à dire ce qui lui était arrivé le 13 Novembre 2015.

Catherine Wong : "on a observé que c'est plutôt entre trois et quatre ans qu'on observe une certaine stabilisation. Avant deux ans c'est quasiment impossible. La majorité des victimes ont été consolidées autour de trois ans."

Catherine Wong : "quel que soit le mode opératoire, les victimes se sentent concernées par un nouvel attentat. Que ce soit un attentat au couteau ou l'attentat de Nice par exemple. Et cela cause une réactivation."

Catherine Wong interrogée sur les suicides des victimes survivants du 13 Novembre : "ils ont échappé à la mort et pourtant ils se donnent la mort. Tout simplement parce que la vie est insupportable." Me Josserand-Schmitt : "ils choisissent d'arrêter de souffrir ?" - tout à fait.

Fin de l'audition de Catherine Wong, le dernier témoin de la journée est Marie de Jouvencel, 71 ans, psychologue spécialisée en neuropsychologie. Marie de Jouvencel détaille le concept de "mémoire traumatique" : "elle est essentiellement émotionnelle, indicible".

Marie de Jouvencel, psychologue spécialisée en neuropsychologie

Marie de Jouvencel : "la mémoire traumatique est extrêmement précise dans certains aspects mais elle ne vient pas s'intégrer à un processus de fabrication d'un souvenir. Au contraire, elle vient à la place. Donc ce ne sont pas des souvenirs mais des réminiscences."

Marie de Jouvencel : "les situations terrorisantes vont sidérer la pensées et les fonctions cognitives se figer. Les doses de stress intense vont être une menace pour tout l'organisme par la sécrétion de cortisol."

Marie de Jouvencel raconte le cas d'une victime qui a repris une activité professionnelle mais "a oublié le fonctionnement de son service." Pour une autre victime, ce sont "des troubles de mémoire dans la vie quotidienne". Pour une autre encore "des troubles d'attention"

Marie de Jouvencel : "l'exposition des victimes directes et indirectes à des émotions excessives provoquent des dysfonctionnements cérébraux qui modifient la façon dont ces victimes traitent les informations de l'environnement."

Marie de Jouvencel : "la société civile a une mémoire collective, les victimes une mémoire traumatique. La société civile souhaite continuer à en entendre parler, les victimes le redoutent. La société civile conserve un souvenir contextualisé, les victimes ont des reviviscences."

Marie de Jouvencel : "être une victime renvoie à la question de l'identité. La reconstruction identitaire, avec ses handicaps acquis, peut être aidée par des groupes thérapeutiques qui permettent de limiter l'enfermement."

Me Victor Edou (PC) : "beaucoup de victimes ont évoqué un mécanisme de dissociation" Marie de Jouvencel : "cette dissociation vient avec cette déconnexion cérébrale où le cerveau vient préserver l'ensemble de l'organisme et le corps se dissocie d'un psychisme qui reste figé".

Fin de l'audition de Marie de Jouvencel et de la journée d'audience. Elle reprendra mardi à 12h30 avec les premiers interrogatoires des accusés sur leurs parcours de vie.