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Procès des attentats du 13 novembre 2015 - Le Live Tweet - Semaine SEPT

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Retrouvez sur cette page tous les tweets du procès issus des Live tweets de @ChPiret Charlotte Piret et @sophparm Sophie Parmentier ; elles suivent ce procès pour France Inter et nous ont donné l'autorisation de compiler leurs tweets dans un objectif de consultation et archivage.

(© Photo "Salle d'audience" Sophie Parmentier |Twitter)


Semaine UNE Semaine DEUX Semaine TROIS Semaine QUATRE Semaine CINQ Semaine SIX Semaine SEPT

Semaine HUIT Semaine NEUF Semaine DIX Semaine ONZE Semaine DOUZE




Semaine SEPT

Jour Vingt-sept – Lundi 18 Octobre 2021 – Auditions des survivants du Bataclan (balcon) : Emilie, Nicolas, Danièle, Jérôme, Franck, Emmanuel, Olivier, Thomas, Sylvie, Charles, Thierry, Bertrand, Ben, Joseph, Milan, Cécile

Au programme aujourd'hui : la suite des témoignages des survivants du Bataclan, notamment les spectateurs qui se trouvaient au balcon.

L'audience reprend avec, comme souvent, les prestations de serment des nouveaux interprètes ainsi que de nouvelles constitution de parties civiles, en l'occurrence un spectateur du Bataclan qui ne s'était pas encore constitué partie civile jusqu'à présent.

Emilie et Nicolas sont les premières parties civiles à témoigner aujourd'hui. Ils s'avancent ensemble. Emilie, 41 ans, évoque "cette belle soirée jusqu'à ce moment terrible qui a changé notre vie à jamais." Elle voit d'abord le batteur se réfugier "derrière sa batterie"

Emilie se réfugie, avec Nicolas, au bout du balcon où ils s'étaient installés. "Tout ce qui m'importe c'est de revoir mes deux enfants et de sortir de là. Nous nous réfugions dans la loge au bout du balcon. Nous sommes des dizaines. Quelqu'un bloque la porte avec un canapé."

Emilie : "juste à côté de moi, je vois un petit garçon, sa maman. Son fils est si petit que j'ai peur qu'il manque d'air. Je le prends dans mes bras et le rassure comme je peux avec sa maman qui a réussi à le rejoindre."

Au bout d'un certain temps, quelqu'un dans la loge arrive à casser le faux plafond. Emilie peine à grimper dans les combles "je leur dis que je vais rester là, je ne veux pas être responsable de leur mort mais tout le monde m'encourage, Nicolas me fait la courte échelle".

Emilie : "je pense à mes enfants, ma fille avec qui je me suis un peu disputée le matin même. J'espère les revoir. J'essaie de réconforter une jeune fille à côté et qui n'a pas de nouvelles de son fiancé avec qui elle était venue au concert."

Puis c'est l'assaut. Emilie : "au bout de plusieurs minutes, des voix d'hommes. Je comprends que c'est la police. Ils ne nous trouvent pas. Après plusieurs minutes, la trappe s'ouvre enfin. On voit apparaître une cagoule noire. Ils demandent à chacun de soulever les T-shirt".

Emilie : "quelqu'un demande aux policiers ce qu'il s'est passé en bas. On nous répond que Charlie n'est rien à côté. Nous sommes évacués par un couloir qui, nous l'apprendrons plus tard, est celui où il y a eu la prise d'otages. On nous dit de ne pas regarder par terre."

Emilie : "il est plus d'une heure du matin. On parvient à sortir de la salle et à respirer de l'air frais. Après un bref entretien avec un inspecteur de police, nous pouvons enfin rentrer chez nous. Nous sommes complètement hagards. Nous sommes recouverts de poussière."

Emilie : "nous somme enfin chez nous dans notre campagne normande, il est aux alentours de 3h30 du matin. Je me souviens avoir tout déballé à mes beaux-parents, sans censure."

Emilie : "on s'occupe de Nico et moi comme si nous étions des enfants. Je suis incapable de prendre une décision. Amis, famille, voisins, tous viennent nous rendre visite. Je me souviens d'une voisine de confession musulmane qui vient s'excuser, qui me dit qu'elle a honte".

Emilie : "les jours suivants, du réveil à l'endormissement, jusque dans nos rêves, le Bataclan est omniprésent. Je suis morte là-bas, au Bataclan. Je n'arrive toujours pas à faire le deuil de celle que j'étais avant le 13 Novembre 2015."

Emilie : "je suis toujours dans l'incapacité de travailler, toujours en dépression sévère. Je me sens incapable de tout. Je n'arrive plus à aimer mes enfants et mon mari comme je le faisais auparavant. Je suis hermétique, ne ressens plus rien de profond et refuse leur affection"

Emilie : "ma maison est négligée. Mes enfants ont des sommes astronomiques de sous-vêtements parce que je n'arrive pas à être à jour dans les lessives. Je ne cuisine plus, sauf des choses rapides et pas équilibrées, j'ai pris énormément de poids."

Nicolas, conjoint d'Emilie, prend la parole à son tour : "je suis rentré dans le Bataclan le 13 Novembre 2015 vers 18h30 avec ma femme et 1500 autres personnes, j'en suis ressorti le 14 novembre vers 1h30 du matin, perdu, au milieu de 90 corps d'êtres humains."

Nicolas : "Emilie m'a sauvé ce soir-là. Moi je voulais aller dans la fosse. Elle, je la cite "voulait faire sa mémé". Donc on s'est installés au balcon. Le Bataclan pour moi c'est d'abord un son : le son de la kalach'".

Nicolas : "les premières rafales arrivent avec une odeur, l'odeur de la poudre. Ca se transforme en odeur âcre, irrespirable, ça vous prend le nez. Ensuite, mon cerveau entre en mode survie : on se baisse, on rampe, on se tire de là. Je ne sais qu'une chose : il faut partir."

Nicolas : "quand on se retrouve dans la loge, mes sens reviennent. J'essaie de rassurer Emilie, mais c'est un échec. Ce qui va l'aider c'est le petit garçon. Elle le prend dans ses bras. Elle pense l'aider, mais moi je pense que c'est lui qui l'a aidée en lui donnant une mission"

Nicolas : "il y a de l'humanité dans cette loge, de l'entraide. La personne qui vient de monter tend la main à la personne qui va monter. Dans la loge, les gens poussent. Quand Emilie n'y arrive pas, une fois, puis deux, il n'y a aucune impatience, que des encouragements."

Nicolas : "ensuite ce sont deux heures dans l'obscurité et dans la laine de verre qui vous donne envie de tousser, envie que vous ne pouvez sous aucun prétexte assouvir. De peur de se faire entendre."

Nicolas : "le manque de lumière et l'impossibilité de bouger fait que nous n'avons qu'un seul sens en alerte. Et on va entendre tout ce qu'il se passe. Les combles c'est le purgatoire. En dessous, c'est l'enfer. Ce qu'on entend est horrible : des hurlements, des râles d'agonie"

Nicolas fait projeter la photo des combles où il s'est réfugié avec sa femme et une dizaine d'autres personnes. Une photo qu'il a prise lors d'une visite organisée en octobre 2016 pour les victimes du Bataclan. "Je ne suis pas sûr qu'on avait le droit d'aller là, mais on y a été"

Nicolas : "et puis, c'est l'assaut. Il a duré une minute, mais j'ai l'impression qu'il a duré une heure. Le couloir où sont les terroristes et les otages est à quelques mètres au-dessus de nous. J'entends les balles fuser et leur claquement sur les barres métalliques."

En redescendant, Nicolas se souvient de "certaines visions qui vont rester dans ma tête. D'abord, ces morceaux de chair sur les murs, la vision de la fosse et les tas de corps enchevêtrés. Je fais la comparaison avec les images des documentaires dans les camps de concentration."

Nicolas se souvient aussi du corps de "cette femme, jeune, allongée le long du bar. Je fixe son regard et son regard ma hanté pendant longtemps." "Et puis, il y a l'après. On rentre. Une heure 30 de voiture, je ne sais pas comment j'ai fait pour conduire."

Nicolas : "le 13 Novembre c'est une onde de choc qui part du Bataclan, des terrasses, du Stade de France, et qui va toucher bien au-delà. Mes enfants tout d'abord qui depuis 6 ans ont dû supporter notre état."

Nicolas : "ma belle-fille avait 9 ans. Ce soir-là, elle était chez son père. En allant se coucher, sans rien dire à personne elle va jeter un oeil à la télé et elle voit un bandeau mentionnant le Bataclan. Donc elle va se coucher en sachant qu'il se passe quelque chose de grave".

Nicolas : "aujourd'hui, elle est devenue une belle jeune fille de 15 ans. Et, allez savoir pourquoi, elle veut être psychologue." Nicolas évoque aussi leur fils de 3 ans à l'époque qui garde des séquelles de l'attentat.

Nicolas évoque aussi "l'humanité du 13 Novembre 2015" et l'association lifeforparis

: "la famille du 13 c'est une espèce de grande famille très dysfonctionnelle où tout le monde est un cabossé de la vie mais où on sait qu'on peut compter les uns sur les autres."

Nicolas : "je ne souhaite aucune vengeance. Vouloir la vengeance serait commencer à leur ressembler un peu. Je ne souhaite pas non plus réparation. C'est impossible de réparer ce qu'ils ont fait. Je ne vous demande que justice : jugez-les équitablement. Et qu'on oublie leur noms"

Nicolas : "j'ai vu un psychiatre le 14 novembre, puis j'ai cru tenir pendant deux ans. Et je me suis écroulé. Depuis, on est toujours suivis tous les deux. Et je suis de nouveau en arrêt depuis la fin du mois d'août."

Danièle et Nicolas s'avance, eux aussi ensemble à la barre : "nous sommes arrivés en retard. Habituellement, quand on va à un concert, on essaie d'être dans les premiers pour être devant la scène. Mais ce soir-là, j'étais fatiguée, j'ai proposé à Nicolas d'aller en haut"

Danièle profite du balcon "pour prendre quelques photos". L'une d'elle est diffusée sur le grand écran de la salle. On y voit le groupe sur la scène et les spectateurs du premier rang. Lorsque l'attentat débute, Danièle et Nicolas se réfugient en rampant dans un cagibi.

Danièle : "curieusement, les gens étaient calmes. Une femme est entrée, elle nous a dit qu'elle était enceinte, on l'a laissée passée [vers le toit ndlr]. Puis son mari, on l'a laissé passer aussi. Cette humanité contrastait avec ce qu'on entendait en bas".

Une fois sur le toit, "on a couru vers les fenêtres restées ouvertes d'un appartement, chez un jeune homme. On était une trentaine réfugiée là. Tout le monde chuchotait, on avait éteint les lumières. Une femme gémissait un peu, elle avait été blessée, elle devait souffrir."

Danièle : "j'aurais voulu connaître l'identité du jeune homme qui nous a reçu dans son appartement. C'est l'occasion pour moi aujourd'hui de lui témoigner toute notre sympathie et mes remerciements."

Danièle : "la semaine qu'on aurait dû passer à Paris en vacances, on l'a passée chez nous, cloîtrés, fenêtres fermées, dans notre salon, sur le canapé. On ne bougeait pas de là. Et au bout d'une semaine, on a fini par reprendre le travail, on a continué à aller au concert."

Danièle : "Ce soir-là, j'ai perdu mon insouciance. J'ai aussi perdu toute ma tolérance. Désormais quand je vois des mères en jilbeb sombre qui attendent leurs enfants à la sortie de l'école, quand je vois les salafistes, ça me met hors de moi. Je trouve ça intolérable."

Danièle : "j'attends que justice soit fait, que le verdict soit à la hauteur des horreurs commises". Nicolas, le conjoint de Danièle raconte à son tour : "le 14 novembre, c'était le 1er anniversaire de notre Pacs", même s'ils étaient ensemble depuis 20 ans.

Nicolas : "j'ai reconnu le bruit de la kalachnikov, mais sans pour autant comprendre que c'était ça. Puis j'ai vu la fosse, le mouvement de foule mais je ne savais pas si c'était réel ou si c'était le fruit de mon imagination. Il y avait un décalage, mon cerveau s'est déconnecté"

Nicolas explique qu'il était "focalisé sur le sac à dos" que portait Danièle. "Parce qu'il y avait tout dedans : les clés de la maison, les papiers ...". "J'étais vraiment focalisé". Il se tourne vers Danièle, à ses côtés à la barre : "c'était même pas toi, c'était le sac à dos."

Nicolas explique le moment où son "cerveau s'est reconnecté et où j'ai pris conscience que si on était vivants c'est parce que d'autres étaient morts." "Pendant des années, j'ai coulé une chape de béton sur tout cela : ne pas en parler. Je ne me sens toujours pas légitime."

Nicolas : "à un moment donné on a dû passer par un psychologue. Notamment quand Danièle a déclenché son deuxième cancer. C'était trop dur à vivre. Mais là, on se serre les coudes. On a failli se faire tuer tous les deux et on continuera toujours tous les deux."

Nicolas : "je voudrais que ce procès serve à dégager des responsabilités. Pas pour mettre en cause mais pour voir où le système a pu faillir, où les erreurs ont été faites pour pouvoir rebondir. Pas pour trouver des têtes de turc mais pour avancer et éviter ce genre de drame."

Président : "est-ce que vous avez un suivi psychologique ?" Danièle : "non, on a arrêté. On n'avançait plus." Nicolas : "on avait l'impression de dire toujours la même chose." Président : "et donc ça va mieux ?" Danièle : "je ne dirais pas ça."

Place au témoignage de Jérôme. A ses côtés, un ami qui était aussi présent au Bataclan, le soutient à la barre. Il arrive avec son ami "très en avance", pense s'installer dans la fosse, mais choisit finalement le balcon, à droite. Là, "je vois une maman avec son petit garçon".

Jérôme évoque, comme beaucoup "l'ambiance énorme, une véritable osmose entre le groupe et les spectateurs". Puis, "tout bascule" : "je comprends vite que nous étions dans la merde. Je deviens une bête, un animal qui ne pense à rien d'autre que de se sauver, sauver sa vie."

Jérôme : "j'attendais ma piqûre, celle de cette balle que je connais. Je fais partie des gens qui ont encore faire leur service militaire, en 1986. Plus tard, j'ai fait du tir sportif. Donc oui, je connais bien les balles."

Jérôme se retrouve dans une loge "sans fenêtre. Je vois très vite que ce piège peut nous être fatal. Je décide de me laisser écraser par la foule car je ne veux pas mourir sous les balles. Une jeune femme me voyant partir en syncope finit par demander de l'air. Merci à elle."

Jérôme se retrouve dans les combles : "j'entends des cris, j'entends un homme hurler de douleur, une femme qui prend sa défense : "laissez le tranquille, il est blessé". Puis des coups de feu. J'imagine qu'ils leur étaient destinés. En tous cas, je ne les entends plus."

Lorsque les secours arrivent, "ils nous demandent de nous mettre à genou, en T-shirt, les mains sur la tête. Ils évacuent en premier le petit garçon et sa maman. Ils nous ont demandé de former des binômes : un valide et un blessé", raconte Jérôme.

Jérôme : "puis vient notre tour d'être évacués [via une échelle, depuis les combles ndlr]. A ce moment-là, nous ne savions pas si les restes de chair humaine sur les barreaux de l'échelle appartenaient à un de nos agresseurs ou une victime."

Jérôme raconte l'arrivée au rez-de-chaussée et la vue du corps "de cette jeune femme, chemisier blanc, elle me regardait". Depuis, "il n'y a pas une nuit où je ne pense pas à cette femme. Je ne fais pas de cauchemar, mais j'y pense tout le temps".

Jérôme : "je ne sais évaluer le préjudice, mon état, le ressenti. Je vais bien, je ne vais pas bien. Je suis un peu comme une bouteille d'Orangina : la pulpe est restée au fond pendant 6 ans et là, avec le procès, tout est remonté. Je pensais aller bien avant le procès."

Comme de nombreuses victimes, Jérôme explique avoir "été confronté à la fameuse petite phrase : "bon maintenant, il faut passer à autre chose."."

C'est au tour de Franck de s'avancer à la barre. "le 13 Novembre 2015 j'étais un peu crevé. J'hésitais à y aller. Bon, j'y vais. Je connaissais bien la salle, mais j'avais toujours été dans la fosse. J'avais jamais eu l'occasion d'aller au balcon. Donc je m'installe là-haut."

Franck : "les choses vont très vite, une fraction de seconde : j'entends des détonations, je reconnais l'odeur de poudre. Je comprends que ce sont des armes automatiques. Je dis à mon voisin : "c'est du sérieux, il faut se baisser". Je vois deux types en train de tirer"

Franck : "j'essaie de sortir de l'effet tunnel. Je me dis : "ouvre les yeux, regarde ce qu'il se passe". On se met à ramper. Devant moi, je vois une jeune fille qui n'arrive pas à avancer, donc je lui ai mis une claque derrière la nuque, je me suis excusé après".

Franck : "j'ai compté 23 personnes, mais dans ces moments-là, on n'est jamais sûr. On porte le plus grand qui parvient à ouvrir le vasistas. On fait monter les gens, les femmes d'abord. Puis on se retrouve sur le toit. Pendant tout ce temps-là, les tirs ne s'arrêtent pas".

Franck : "on était trois, on attend au-dessus du vasistas. Dans notre esprit, l'idée c'était de neutraliser le terroriste s'il montait, de lui prendre son arme. Voilà. Donc on attend [sur le toit du Bataclan ndlr]. Mais j'étais convaincu qu'ils allaient venir nous chercher."

Franck : "l'idée aussi c'était de ne pas transmettre cette peur. Et donc on discute avec les personnes sur le toit, pour essayer de les rassurer, leur dire que ça va bien se passer. Mais sur ce toit, on est un peu pris au piège. A l'abri, certes, mais bloqués sur ce toit."

Finalement, Franck et les autres victimes réfugiées sur le toit trouve refuge dans une sorte de bureau. "A un moment, je comprends que l'assaut est donné. On nous dit qu'il faut enlever nos T-shirt. On se retrouve torse nu, on est pointé avec les lasers rouges."

Franck : "un par un, on descend par les fenêtres sur des échelles des pompiers de Paris. Au sol, il y a des cadavres devant l'entrée du Bataclan, certains recouverts d'autres non, il y a du son dans le caniveau. Il y a de jeunes gardiens de la paix qui ont l'air dépassés."

Franck : "on prend nos identités. Et j'arrive devant une personne, je vous jure que c'est vrai, en robe de chambre et en pyjama Mickey. Je demande : "vous êtes de la police ?". Elle me dit : "non, j'habite là, on m'a demandé d'aider. Donc je donne mon identité à Mme Mickey".

Franck poursuit encore, raconte qu'il appelle sa meilleure amie pour qu'elle vienne le chercher : "elle vient en voiture avec son mari, ils étaient tous les deux en pyjama. Décidément."

Ce soir-là, Franck "descend une bouteille de vodka. Moi, je ne bois jamais d'alcool, mais ça ne m'a fait aucun effet." Il se rend compte qu'il a reçu des éclats de balle. "Mais le lundi, j'étais au bureau". Il travaille alors à la direction de l'administration pénitentiaire.

Le président : "vous avez repris le travail immédiatement, vous avez eu un suivi ?" Franck : "non, ça va bien. Je fais du sport. Et puis la vie continue."

Franck, qui travaille à l'administration pénitentiaire explique que "dans mon cadre professionnel, je suis parfois amené à rencontrer des personnes qui ont commis des attentats. Mais j'arrive à faire la part des choses, je suis un professionnel."

L'audience est suspendue pour une vingtaine de minutes. Avant la suite des auditions des survivants du balcon du Bataclan.

L'audience reprend avec le témoignage d'Emmanuel qui s'avance à la barre avec l'aide de deux béquilles mais qui tient à débuter son témoignage debout. Emmanuel, 48 ans, "travaille comme animateur dans un Epahd"

Emmanuel qui avant le 13 Novembre 2015 avait déjà "quelques difficultés à [s]e déplacer", choisit de s'installer sur le balcon du Bataclan avec ses amis. Lorsque l'attentat démarre, "j'ai quitté un peu le monde des humains pour devenir une machine, parce qu'il fallait se sauver"

Emmanuel : "j'avais laissé mes béquilles un peu plus loin. Elles étaient à deux mètres, mais je me suis rapidement rendu compte qu'il fallait que je me débrouille sans". En quittant le balcon, il doit franchir "un escalier assez raide". "J'entends encore les voix : allez, avance"

Emmanuel parvient cependant à descendre l'escalier sans ses béquilles, puis à sortir du Bataclan. "L'idée c'était de s'enfuir du quartier. On voit un bus qui passe, on ne regarde même pas où il va, on monte".

Emmanuel : "je n'ai pas compris ce qu'il m'arrive. C'était un brouillard. Encore aujourd'hui, c'est une sorte de brouillard ..."

Emmanuel reprend le travail très vite "mais je me rends compte que dans ma tête c'est une gigantesque tambouille d'émotion : pas de haine, mais beaucoup de colère. Grâce à mes amis, je ne suis pas tombé dans le piège des amalgames qui à un moment donné me tendait les bras".

"Moi les blessures, ce ne sont pas les balles, c'est le psoriasis. Donc ce sont des plaques sur tout le corps. D'habitude je les cache, explique Emmanuel, les manches de chemise relevés, aujourd'hui j'ai décidé de les montrer."

Emmanuel : "tout le monde me dit depuis des années : consulte, va voir un psychologue. J'ai essayé l'hypnose, mais au bout de la 6e séance, on est entrés dans le vif du sujet et mon corps a réagi très violemment. J'ai compris que je n'étais pas encore prêt à ouvrir ce chantier."

"Je n'ai pas de haine pour ces messieurs", explique Emmanuel au sujet des accusés. "J'attends juste qu'ils soient jugés avec justice et humanité. Il ne faut pas leur dénier leur statut d'être humain. A Salah Abdeslam, je voudrais répondre : liberté, égalité, fraternité".

Emmanuel rend un hommage vibrant à son avocate, Me Le Roy : "Me vous avez été comme un phare. Vous avez su me rattrapez quand j'étais en train de sombrer. Votre humanité est comme un feu auquel se réchauffer. Je vous en serai éternellement reconnaissant."

Emmanuel : "je termine avec un dernier mot : debout. Je claudique, je boîte, parfois je tombe. Mais je me relève toujours. Me voilà devant vous combattant et debout. Toujours debout."

C'est au tour d'Olivier de s'avancer à la barre. "J'ai 39 ans, je vais également témoigner au nom de mon épouse Virginie, qui se trouve en ce moment dans la salle." "La semaine avait été très rude, ma femme avait été arrêtée, elle était très fatiguée et j'ai du la convaincre"

Olivier insiste auprès de sa femme : "allez viens". "Riche idée, vraiment". Il offre aussi des places à son oncle et sa tante. "Riche idée, là encore. On se sentirait coupable pour moi que ça". Il décide de s'installer au balcon. "Riche idée, vraiment, quand on connait la suite"

Olivier regarde la foule : "je repars un gars avec une belle barbe et moustache bien taillées et sa copine avec de beaux tatouages. Je me dis qu'ils ont l'air cool. Ce couple s'appelait Gilles [Leclerc, 32 ans ndlr] et Marianne."

Olivier et son épouse se réfugient dans une loge. Il se caressent les mains, de plus en plus intensément. Il pense que "finalement, ce n'est pas plus mal qu'on n'ait pas un petit bout qui nous attend à la maison et qui risquerait d'être orphelin".

Olivier raconte à son tour comme dans la loge, le plafond a commencé à se désagréger à cause d'une inondation au-dessus. "Je me retrouve à recueillir l'eau à l'aide d'un bac de frigo". Cela l'aide en lui occupant l'esprit. Ils sont libérés par la BRI.

Arrivé sur la scène, il essaie de ne pas regarder, comme lui a dit la BRI. "Mais je glisse et je tombe. Je vois sur qui j'ai trébuché : un homme. Je vois qu'il est mort mais je suis désolé de lui avoir fait mal. Il s'appelait Matthieu [Giroud, 38 ndlr] et je suis désolé".

Olivier : "il faut savoir qu'avec Virginie, nous sommes ensemble depuis le lycée. C'est l'amour de ma vie. Et j'aurais préféré être brûlé vif que de continuer ma vie sans elle." Ils ont survécu tous les deux. Ainsi que son oncle et sa tante, qui témoigneront juste après lui.

Olivier : "nous passons au milieu des journalistes. Certains font preuve de douceur et nous souhaitent bon courage. D'autres nous collent le micro sous le nez et nous sommes obligés de les repousser."

Olivier raconte les jours qui suivent devant les infos "comme une drogue : nous avions passé près de trois heures dans cette salle et j'avais vraiment besoin de comprendre ce qu'il s'était passé".

Olivier : "en parallèle notre vie de couple commence à devenir compliquée." Lui qui voulait un enfant, voit désormais "trop de violence dans ce monde". Et puis, "je ne me reconnaissais plus dans le miroir."

Olivier : "ma femme a finalement réussi à me convaincre que notre enfant contribuerait à rendre le monde meilleur". Il leur faudra deux PMA avant d'apprendre "que Virginie est enceinte". "Notre petit garçon a aujourd'hui 3 ans et demi et il vient de faire son entrée à l'école".

Olivier : "quand j'entends que certains accusés de plaignent de leurs conditions de détention, je vomis en pensant au nombre de vies brisées. Quand j'entends que les attentats de novembre 2015 seraient une réponse aux frappes en Syrie, je vomis."

Olivier : "40 ans après l'abolition de la peine de mort, nous vous offrons un procès juste. Evidemment les peines ne seront jamais assez lourdes pour nous, victimes. Mais nous aurons au moins la satisfaction d'avoir su nous élever face à la pire bêtise du genre humain".

Olivier :"j'ai un rapport bizarre avec la mort depuis le 13 Novembre et il n'est pas rare aujourd'hui que j'imagine la mort de mes proches : mon fils qui se fait renverser ma un scooter, ma femme ou ma mère qui ne répond pas et que je vois déjà incarcérée dans sa voiture"

Olivier : "avant l'été, j'ai emmené mon fils devant le Bataclan et j'ai commencé à lui expliquer. Il m'a dit du haut de ses 3 ans et demi : "on vous a fait du mal ? C'est pas bien, ça." Voyez messieurs les accusés, même un enfant fait la différence entre le bien et le mal."

Thomas et Sylvie, oncle et tante d'Olivier qui vient de témoigner et à qui il avait offert les places du concert, s'avancent à leur tour à la barre. Thomas raconte avoir été au Bataclan, mais habiter aussi "juste au milieu du trajet entre le Carillon et le Comptoir Voltaire".

Thomas raconte son 13 Novembre comme une mosaïque de moults témoignages déjà entendus à la barre : "Olivier, Clarisse, Morgane etc." "La liste des témoignages que je viens de citer, ce sont des histoires de fuite, pour fuir l'enfer de la fosse."

Thomas explique avoir regardé depuis le balcon par-dessus le parapet : "dans la partie sous le balcon, il n'y avait plus personne debout. Et j'ai vu un homme qui marchait sereinement, parallèle au bar, et tout le monde s'écartait sur son passage. Puis un second individu."

Thomas explique avoir forcé un peu le passage pour arriver sur un palier bondé, là où se trouvait un vasistas par lequel certains fuyaient sur le toit. "Il y avait clairement une file d'attente, c'était les femmes et les enfants d'abord, chacun prenait son tour."

Finalement, Thomas et Sylvie se réfugient dans une loge. C'est au tour de Sylvie de poursuivre leur récit. "Si Thomas s'est mis en mode survie, moi je me suis mise en mode suivi" explique-t-elle d'emblée. "J'ai minimisé les faits."

Thomas reprend. Raconte la fuite par le faux-plafond de la loge, faux-plafond cassé par Clarisse, qui a déjà témoigné à cette audience. Thomas "va alors relayer ceux qui aidaient les autres à monter dans le faux-plafond. A deux, on a fait passer les dernières personnes."

Thomas : "j'ai pensé que c'était pas une bonne idée que Sylvie reste si près de moi en permanence, il fallait qu'on se sépare pour ne pas laisser trois orphelins à la maison." Finalement, ils vont rester ensemble.

Thomas et Sylvie finissent pas se retrouver sur le toit du Bataclan. "On a discuté avec une dame sur son palier, elle nous a donné un peu d'eau". De là, ils parviennent à appeler leurs enfants (de 15, 17 et 19 ans). Mais ceux-ci vivant dans le quartier, "on leur a rien appris".

Thomas et Sylvie finissent à leur tour par trouver refuge dans des bureaux, accessibles depuis le toit. De là, "on a été évacués par les échelles des pompiers", raconte Sylvie. "Des habitants sont venus nous aider, nous offrir ce qu'ils pouvaient".

Sylvie explique son "deuxième 13 Novembre" lorsqu'elle a appris la mort d'une camarade de collège de ses enfants : "Lola, 17 ans". "Pour moi, elle cristallise ma culpabilité du survivant. Elle avait 17 ans, j'en avais 52 à l'époque et en plus j'étais maman."

C'est au tour de Charles de s'avancer à la barre. Il commence son témoignage par "monsieur le président, mesdames et messieurs les juges, mesdames et messieurs les avocats généraux". Et "messieurs derrière", à l'adresse des accusés.

Charles prévient : "je vais faire des redites. Ce sera mon Bataclan, ma vision des choses. Mes faits peuvent être approximatifs." "En 2015, j'étais prof d'histoire-géographie dans le secondaire. Avec ma compagne, nous avons deux enfants, Simon 2 ans et Bérénice 6 mois à l'époque"

Charles : "je cherche à montrer une forme d'exemple humble, surtout pour mes enfants qui ont 8 et 6 ans et à qui j'apprends comment faire face à une personne dont on aura été victime. Mes enfants sont jeunes, ils connaissent déjà l'histoire."

Charles : "mes enfants grandiront et sauront que j'aurais eu le courage de venir ici, regarder certaines personnes dans les yeux et déposer devant elles. Le 13 Novembre j'ai été forcé de ramper, me comporter comme une bête traquée. Aujourd'hui, je suis debout. Vous avez échoué".

Comme tous ceux qui ont témoigné aujourd'hui, Charles s'installe avec son ami au balcon du Bataclan "pour changer". Lui aussi aperçoit "un petit garçon avec un casque [antibruit ndlr] vert fluo."

Charles se souvient du sentiment "de la mort qui pèse : si on ne sort part, on va y rester". Il se réfugie "sur un micro-palier". "On est entassés, on laisse des gens dehors. On échappe aux tirs mais la pièce est trop petite, il n'y a pas de sortie, même pas de fenêtre".

Charles accède aux combles, s'allonge "sur une passerelle en métal, pour éviter les balles". "Ça tire toujours. On ne voit rien, mais on entend tout : des rafales, ça s'arrête, des cris, ça reprend." "J'envoie un message à ma compagne, je lui dis de regarder BFM, elle a peur".

Charles : "j'ai l'habitude de travailler sur les guerres asymétriques et donc le terrorisme. Donc je comprends qu'il s'agit d’une attaque coordonnée, je sais aussi qu'ils pratiquent l'attentat suicide. Je crains que le but soit de tous nous tuer en faisant sauter la salle."

Charles : "on entend agoniser, encore et toujours. Cette femme qui crie : "ma jambe". L'assaut est impressionnant, le plafond semble s'effondrer."

Charles : "dans l'escalier, on nous fait un debrief, on nous dit qu'il ne faut pas regarder. On arrive derrière le bar. Evidemment, nous devrons enjamber des corps. Je risque un coup d'œil de façon à mettre des images sur ce que j'ai fantasmé : je vois des tas de corps".

Charles : "on sort enfin à côté de quelqu'un qui est recouvert d'un drap tâché de sang. Enfin la liberté ... ou en tous cas, on est sortis." "Dans la suite immédiate, j'étais dans le déni, dans l'euphorie. J'ai repris le travail assez rapidement."

Charles : "j'ai repris le travail quelques jours et puis je suis tombé en arrêt pendant six mois. Et un an après, je perds pied, j'ai pas pris suffisamment soin de ma santé physique et mentale. J'ai été un papa défaillant, j'ai perdu un an de ma vie dont je ne me souviens pas."

Finalement, Charles se sent mieux "sans mon travail". Il a fait une formation "en hypnothérapie et en sophrologie" qui l'ont beaucoup aidé. Il a ouvert son cabinet depuis "juste avant le confinement".

Charles : "j'ai un stress post-traumatique chronique même si aujourd'hui, j'ai entendu des gens qui vont moins bien que moi et je me dis que j'ai pas mal bossé. Vous y arriverez, vous aussi."

Charles, ancien prof, "quand j'entends dire que la France tue des enfants en Syrie, je me dis que des personnes auraient dû être plus assidues en cours ou avoir de meilleurs profs".

Thierry s'est avancé à la barre. "Je suis le chat noir. En 1986, j'étais dans la rame du RER B. Ensuite il y a eu le Bataclan. Le 18 mars 2017, j'étais à Orly lorsqu'un cinglé a voulu tuer une policière. En 2017 j'étais à Londres à 500 m d'un terroriste qui a poignardé des gens".

Le 13 Novembre Thierry s'installe au balcon, "côté gauche". "Mon regard va vers une belle femme, habillée en blanc, et un petit garçon de 5 ans. Il avait un casque bleu. Ils s'installent derrière moi. Je trouvais ça tendre".

Thierry parvient à se réfugier dans la loge déjà évoquée précédemment. "Je ferme la porte, et on met un canapé et un frigo." "Je me mets sous une table. On entendait des tirs, la négociation. On entendait tout. Ensuite c'était : "on va tout faire sauter"."

Thierry : "ils étaient juste au-dessus de nous. Il faisait très chaud. Il y avait un peu de Coca qu'on se faisait passer. Il restait un peu de café." Puis c'est l'assaut, "ça tire, ça tire, plus l'explosion, puis plus rien. Et d'un seul coup : toc, toc, toc, police."

Thierry : "mais tout le monde était unanime : "on n'ouvre pas". On demande des garanties. Finalement, on ouvre. Devant, il y avait un corps, c'était [Ismael] Mostefai. C'est le premier corps qu'on enjambe. Le rideau de la scène est ouvert et je vois un autre corps coupé".

Thierry : "on passe sur la scène et là : vision d'horreur. Je me retourne pour regarder la fosse. Et j'ai souvenir de trois ou quatre corps les uns sur les autres. Et j'ai le souvenir d'un jeune homme, blond, le regard clair, même pas encore de barbe. Je vois qu'il est mort."

Thierry : "je vois des gens qui vont dans des bus, mais je me dis "non, j'ai du boulot à 7 heures du matin", je rentre. Rue Oberkampf, je vois un bordel sans nom : des pompiers, des massages cardiaques etc."

Le lendemain, à 7 heures, "je suis allé donner mes carnets de voyage aux clients à Orly" raconte Thierry. "C'était bizarre parce que les clients me disaient : vous avez vu ce qu'il s'est passé ? Et moi je leur disais rien …"

Thierry : "moi, mon suivi psy, je l'ai fait avec les médias. J'ai fait BFM, puis RTL, la télévision espagnole ... et puis ça s'est enchaîné. Et un ami m'a dit : "ta thérapie, tu l'as fait sur les plateaux". Du coup, quand les médias ont besoin, je prends toujours le temps."

Thierry : "j'ai jamais arrêté le travail. Peut-être que j'ai un moral un peu plus costaud que d'autres, mais ça a toujours été comme ça. Alors, c'est vrai que je dors mal. Surtout en ce moment."

Thierry : "ce qui me choque un peu c'est que vos accusés, il n'y a pas un français. Que des étrangers. Alors, il paraît que je suis un mécréant. Mais si être un mécréant c'est manger une planche de charcuterie, aimer les belles femmes, alors j'en suis fier. Vive la France."

Daniele qui "travaille dans le spectacle vivant" avait "trois concerts à voir" le 13 Novembre 2015. Elle décide de "passer une petite heure" au Bataclan, s'installe sur le balcon. De là, elle entend "des pétards" et "un mouvement de foule".

Danièle : "puis je vois un jeune prendre une balle dans le dos, me regarder et mourir devant moi. Je me jette par terre, je rampe. Les tirs s'arrêtent, je lève la tête et je vois un jeune grand, qui était en train d'armer et s'est mis à tirer vers la fosse."

Danièle se réfugie dans un couloir, ouvre une fenêtre "mais c'était beaucoup trop haut pour sauter", avise un escalier, finit pas se réfugier dans un tout petit local "de 3 mètres carrés. On devait être une dizaine". La photo du local électrique est projetée à l'audience.

Danièle : "j'ai entendu une femme hurler qu'on la laisse partir, elle disait qu'elle avait des enfants. Et une voix répondait : "tais-toi, ils ont tué mon frère en Syrie, tais-toi sinon je te tue." Dans le local, Danièle s'assied, "je tremblais. On était dans un silence total."

Danièle raconte qu'elle entendait "des allers et venues devant la porte" du local où elle est cachée. "Puis on a vu la poignée descendre, le jeune homme qui était derrière a tenu la porte. Et on a entendu : "ouais, c'est bon, c'est un local technique, c'est fermé".

Danièle raconte la vision de la fosse : "un charnier, j'avais l'impression que 1000 personnes étaient mortes. En rentrant de tout ça, j'allais très mal. J'ai suivi un thérapie EMDR et on essaie de s'en sortir tous les jours. Depuis, j'ai arrêté de travailler dans le spectacle."

Danièle : "je suis abasourdie par cette nouvelle génération qui se laisse enrôler dans l'extrémisme, qui est trompée sur l'avenir certain qu'on peut avoir ensemble." Danièle achève son témoignage en montrant la goupille de l'extincteur du Bataclan qu'elle garde avec elle.

Bertrand succède à Danièle à la barre : "ce soir-là, j'avais plus trop envie d'y aller." Il retrouve des amis, mais comme il est claustrophobe, il monte au balcon "à côté de la console lumière". Puis, "je vois un jeune homme grand, maigre, en train de tirer à l'arme automatique"

Bertrand, qui arbore un T-shirt "We shall never surrender" raconte : "en m'accroupissant, j'envoie un SMS à ma femme :"fusillade au Bataclan, je t'aime". Mais dans ma tête, je me disais : "il est hors de question que je meure ce soir". Il se réfugie dans le local électrique.

Bertrand : "très vite on comprend que les terroristes sont montés à l'étage. Et là, d'un seul coup, c'est silence. On était dix et il ne fallait pas qu'il y en ait un qui tousse. J'ai pensé aux gens qui étaient réfugiés dans les chambres froides de l'Hyper Cacher."

Bertrand : "puis, on comprend que c'est l'assaut. On a l'impression que le plafond va nous tomber dessus. Et puis des rafales de partout. Et une immense explosion. Avec un faisceau de fumée blanche, de la lumière. On sort tous en criant : "otages, otages". "

Bertrand : "puis on descend. Et quand on descend, on est obligés de regarder à gauche. Et à gauche, et bien, c'est l'enfer de Dante quoi. Pas besoin de vous faire une description."

Le président précise que durant deux heures où Bertrand et une dizaine de personnes sont cachées dans le local technique "les deux terroristes étaient juste derrière la porte". Bertrand : "oui, c'est ça".

Ben qui est arrivé à la barre remercie le président d'avoir permis à des personnes qui n'étaient pas prévues d'être passées avant lui "comme ça je ne suis plus le 13e sur la liste". Le 13 Novembre Ben "trouve deux places côte à côte" au balcon pour son frère et lui.

Ben, à quatre pattes entre les sièges en essayant de fuir, atteint la porte au bout du balcon. Mais son frère ne suit pas, alors il se retourne "et là je vois un assaillant qui arrive au-dessus de mon frère Je sais maintenant que c'est Mostefai. Je le supplie de ne pas tirer".

De manière totalement inespérée, son frère parvient à le rejoindre sans être visé par le terroriste. Réfugiés dans l'escalier, "on attend". Puis Ben, parvient à se réfugier sur le toit du Bataclan par le vasistas qui avait été ouvert, puis dans un appartement, par la fenêtre.

Ben explique à son tour de l'association life for Paris a été "un pilier de ma résilience". "Sinon, on découvre les joies du stress post-traumatique. Pour moi, c'était la perte de sommeil, l'hypervigilance, le manque de concentration, perdre l'envie."

Ben : "ça reste une casserole d'eau bouillante dans la tête, prête à déborder tout le temps. Je vous passe la perte d'envie dans la vie de couple, se séparer, prendre du poids, se sentir seul tout le temps, malgré le soutien de vos proches."

Au tour de Joseph d'approcher de la barre. Il est accompagné de son fils, Milan. Joseph est avec sa femme "pour fêter une super nouvelle, on venait de remporter un appel d'offre". Ils s'installent juste à côté de Nick" [Alexander, qui tient le stand de T-shirt, ndlr]

Joseph : "je vois Nick se faire tirer dessus. Puis, je vois tout à travers les balustres." Pendant quelques secondes, "plus de tirs". "On se sauve : on a marché sur tous les cadavres." Mais sa femme tombe. Il se retrouve dans la rue sans elle.

Joseph : "je vois plein de policiers, mais il n'y en a aucun qui veut me suivre" pour aller chercher sa femme. "Je me bats avec trois. Et ils hurlent : "on ne vous laissera pas y retourner". Donc j'ai attendu toute la nuit : la sortie de toutes les victimes, je les voyais tous".

Joseph : "j'attendais qu'Armelle passe, j'attendais et elle n'est jamais venue. Mon fils avait 13 ans, ma fille 11 ans. Aujourd'hui, mon fils me dit : "papa, au moins, il y en a un qui est vivant"."

Joseph : "il est très dur d'élever deux enfants quand on est veuf. On a quitté Paris. Depuis le début, j'écoute ces gens qui ont vécu cette tristesse, mais j'aimerais leur donner un peu d'espoir. Il faut prendre son temps, mais j'en suis sorti".

Milan s'exprime à son tour : "j'avais 13 ans à l'époque. Mon Bataclan à moi, ce n'est pas au Bataclan, c'est un travail de physique-chimie à rendre, ma soeur qui va se coucher à 22h après avoir vu une émission de cuisine, je zappe. Et à 13 ans, c'est très compliqué."

Milan : "mes jambes ont cédé, je pleurais dans la cuisine, je ne voulais pas faire de bruit pour ne pas réveiller ma sœur. J'ai eu le temps d'avoir des réflexions sur lequel des deux parents sortira. Chez qui on ira si les deux y restent ?"

Milan : "j'ai la chance d'avoir des personnes formidables qui m'entourent mais je me souviendrai toujours qu'un seul regard a suffi avec mon père pour savoir qu'il était rentré seul" du Bataclan.

Milan : "ce soir-là, on a eu ma mère mais on n'aura jamais ma liberté. C'est un combat pour la liberté que ma mère m'a toujours inculqué. Cette liberté et ce combat contre les obscurantismes, j'espère continuer à les mener". Président : "vous faites quoi comme études?" - Du droit

Président : "et votre sœur ?" Milan : "comme vous le voyez, elle n'est pas là aujourd'hui. Elle a l'intelligence de savoir qu'elle n'a pas fini son processus de reconstruction et ne va pas assez bien pour être ici devant vous et mettre un pied dans cette cour d'assises".

Dernière partie civile prévue aujourd'hui, Cécile, s'apprête à témoigner :" dans l'après-midi du 13 Novembre , j'ai réussi à avoir des invitations et à partir plus tôt du travail. Et après, j'allais partir à Londres rejoindre mon amoureux." Au Bataclan, elle retrouve une amie.

Cécile dit à son amie "ça ne te dérange pas si on fait nos mamies ? Et on monte au balcon". "Ça a été beau pendant quelques morceaux et puis ça a basculé. J'ai passé par-dessus la rambarde et j'ai vu un homme au fond de la fosse, il n'y avait plus personne autour de lui."

Cécile : "on est restées accroupies. J'ai rampé sur les escaliers. J'ai continué à ramper derrière les fauteuils, jusqu'au couloir. On s'est retrouvés pris en étau dans la cage d'escalier." Elle se réfugie dans une loge, dont la porte est barricadée.

Cécile : "on a attendu, ça tirait en rafales, ça ne s'arrêtait pas. Et quand ça s'arrêtait, c'était pour entendre le cliquetis d'un nouveau chargeur. Et ça recommençait. Chaque fois, je pensais que c'était la fin. Mais il y avait toujours un nouveau chargeur."

Cécile : "quelqu'un a essayé de rentrer dans la loge. Cela s'est entrebâillé. Moi, j'étais terrorisée. Puis ça s'est refermé. Les rafales ce sont arrêtées, mais les exécutions ont commencé, au coup par coup. Puis quand les tirs s'arrêtent, on se dit que tout le monde est mort"

Cécile : "j'entendais les balles et à chaque fois, j'étais persuadée qu'elle serait pour moi dans le dos. On entendait beaucoup parler les terroristes avec les otages. Dans la loge, il fallait vraiment faire aucun bruit, parce qu'ils étaient tout près."

Cécile : "puis ça tapé une nouvelle fois contre la porte. J'ai pris la la chaise et je l'ai bloquée sous la poignée". Puis, "on a senti celui qui s'est fait explosé dans l'escalier. J'ai eu un gros sanglot. Et quelqu'un m'a caressé le dos, ça m'a fait du bien".

Lorsque la police a frappé à son tour à la porte, ils refusent d'ouvrir, pensant que c'est encore les terroristes. Finalement, ils échangent avec la police par la fenêtre et acceptent d'ouvrir la porte de la loge.

En descendant, Cécile se souvient "d'un corridor de policier. A chaque fois que je glissais sur du sang, l'un d'eux me mettait la main sur l'épaule et me disait : "ça va aller". Et je me souviens d'un grand gaillard qui avait des larmes plein les joues."

Cécile : "j'avais l'impression qu'on était les 30 derniers du Bataclan, que tout le monde était mort." Elle est emmenée dans un cour "et quand la porte de la cour s'est ouverte, j'avais un énorme sourire car j'étais trop heureuse de voir des vivants".

Cécile : "après, on croit devenir fou de douleur. De ressentir une telle douleur psychique alors qu'on n'a que des bleus et des égratignures, ça rend un peu cinglée. Mais au procès, je me suis rendue compte que ceux qui ont pris une balle ont juste un gros problème supplémentaire"

Fin des auditions de parties civiles pour aujourd'hui. L'audience est suspendue. Elle reprendra demain à 12h30 avec les témoignages des spectateurs qui ont été pris en otage dans le couloir par deux terroristes.

Jour Vingt-huit – Mardi 19 Octobre 2021 – Auditions des survivants du Bataclan (balcon) : Daniel P, David FG, Grégory, Caroline, Sébastien, Marie et Arnaud, William

L'audience reprend. Jour 28.

Le président : "Nous allons aujourd'hui entendre des personnes qui étaient sur le balcon côté gauche" du Bataclan.

Le président prévient qu'on verra une vidéo "avec des images assez fortes qui peuvent impressionner" : la vidéo filmée par Daniel Pszenny, journaliste au Monde, riverain du passage St-Pierre-Amelot. Il avait filmé une partie de l'attaque et des gens en train de fuir.

Daniel Pszenny est à la barre : "Je suis journaliste depuis 1997. Dont 21 ans au Monde, que j'ai quitté en 2018". Il se présente devant la cour comme un homme de presse, d'abord. Il a été photographe reporter.

"Etre reporter photographe, c'est saisir l'instant décisif", dit-il. Ce soir-là du 13 Novembre, "j'ai été témoin, acteur, victime et miraculé".

Ce 13 Novembre 2015, il est chez lui, passage St-Pierre-Amelot, avec des fenêtres qui donnent sur le passage, petite rue pavée. Dans ce passage, des issues de secours du Bataclan

Ce 13 Novembre, il est seul chez lui. Travaille sur un article, tout en regardant un téléfilm. Et il entend des claquements. Se demande si cela vient du Bataclan.

"En ouvrant ma fenêtre, je me rends compte que pas une bousculade, mais des gens affolés qui fuyaient en grand péril et ne me répondaient pas". Daniel Pszenny disait en filmant : "qu'est-ce qui se passe ?"

Daniel Pszenny a vu des images de "guerre" ce 13 Novembre, des gens allongés sous les réverbères, et il entendait un père crier : "Oscar, Oscar !"

Daniel Pszenny : "J'enregistrais ces grappes d'hommes et de femmes. Des gens s'écroulaient. Fuyaient un enfer".

La cour projette les images du film de Daniel Pszenny. Cris déchirants, hurlements à l'écran. On entend des coups de feu. On voit des corps à terre. Vidéo très dure. Dans la salle, des proches de victimes mortes passage St-Pierre-Amelot.

On entend de nouveaux coups de feu de l'intérieur du Bataclan. Des gens fuient par grappes une sortie de secours. Enjambent les victimes à terre sur le bitume. On voit des gens accrochés aux fenêtres, suspendus dans le vide, au-dessus des corps et des coups. Cris. 13 Novembre

Cris partout dans le passage St-Pierre-Amelot. Daniel Pszenny en train de filmer ce 13 Novembre répète : "qu'est-ce qu'il se passe ?" Au loin, quelqu'un dit "une fusillade". Un homme saute à cloche-pieds. Un autre homme tire une victime par terre qui semble inanimée.

La vidéo a duré six minutes. Six minutes d'effroi. Daniel Pszenny précise que lui-même est choqué de revoir ces images qu'il a lui-même filmées.

Daniel Pszenny précise qu'il n'a jamais été reporter de guerre. Ce qu'il a filmé, des gens qui fuient une scène de guerre, en plein Paris.

Daniel Pszenny remercie le commissaire de la BAC75N, le commissaire qui avec son brigadier est entré au Bataclan au bout de dix minutes. Ils ont tué un premier terroriste : Samy Amimour. Après, le silence.

Daniel Pszenny explique qu'il est ensuite descendu, a aidé un blessé dans le passage. Daniel Pszenny sent une brûlure. Il a été lui-même blessé. Il est certain que c'est un terroriste qui lui a tiré dessus depuis l'étage du Bataclan. Daniel Pszenny a lui-même peur de mourir.

Daniel Pszenny raconte à la barre qu'il a perdu beaucoup de sang ce 13 Novembre. Il pense mourir. Est chez une voisine, Estelle, avec le blessé Matthew. Il dit à sa voisine d'appeler sa femme absente ce soir-là. Daniel Pszenny l'avait épousée quelques semaines avant.

Daniel Pszenny est ému à la barre lorsqu'il parle. Ce 13 Novembre où il pense mourir, il demande à sa voisine Estelle d'envoyer la vidéo à sa rédaction, Le Monde

. Avant d'être blessé, il avait joint un rédacteur en chef.

Daniel Pszenny raconte qu'il a vu la fin de l'assaut s'afficher sur l'écran télé des chaînes d'info continue, à quelques mètres du Bataclan où il perdait de son sang.

Le lendemain, Daniel Pszenny est opéré à l'hôpital Georges-Pompidou. La balle lui a brûlé un bout de bras. Il se retrouve à quelques chambres de Matthew, le blessé qu'il a aidé et qui sera sauvé.

Daniel Pszenny : "La démocratie sera toujours plus forte que l'Etat islamique "

Interrogé par le président, Daniel Pszenny précise que dans son relevé téléphonique, quand il prend la balle, "il est 22h01"

Rappelons que l'attaque a commencé à 21h47, selon l'enquête. Les deux policiers héroïques de la BAC75N sont entrés à deux à 21h56. Ont tué un premier terroriste sur scène. Puis les deux autres terroristes ont pris en otage, des gens qui étaient au balcon.

David Fritz Goeppinger est appelé à son tour à la barre. Jeune homme aux cheveux bruns. Chemise à gros carreaux noirs et blancs, qu'il porte souvent.

David Fritz Goeppinger : "M. le président, mesdames et messieurs de la cour. Je suis parisien depuis peu. J'ai grandi en banlieue. Je suis né au Chili".

David explique que ce 13 Novembre, il va au Bataclan avec des amis. Stéphane qu'il surnomme Bambi, Alix, Chloé, Guillaume. Ils vont au balcon.

David précise qu'il va assez vite aux toilettes. Entend des bruits suspects. Envoie un message à son père. Retrouve vite ses amis au balcon.

David entend "les coups de feu de manière explosive, l'odeur de la poudre est ignoble", comprend tout de suite, n'est pas dans la sidération et dit à tout le monde de se coucher.

David montre à l'écran la coursive dans laquelle il est. Il voit un homme en jogging avec une kalachnikov. Il reconnaît l'arme de guerre. Cherche une sortie. Croise des gens. Dont une femme enceinte qui lui dit : "est-ce que je peux sauter par la fenêtre ?"

David explique à la barre, d'une voix extrêmement posée, comment il se suspend à la fenêtre. "Je fais 90 kilos, je me lacère les doigts, je me rends compte qu'il y a une femme qui crie".

David Fritz Goeppinger fait projeter une image extraite de la vidéo qu'on a vue précédemment, tournée par Daniel Pszenny. Sur l'image, on voit David, dans le vide. Un autre homme à ses côtés. Il s'appelle Sébastien.

De manière assez surréaliste, David Fritz Goeppinger dit à Sébastien de ne pas s'inquiéter, qu'ils réussiront à "aller boire des bières". La femme enceinte suspendue dans le vide crie. Sébastien l'aide.

David Fritz Goeppinger retourne à l'intérieur du Bataclan. Il montre à l'écran le balcon. Et les deux terroristes qui lui font face, représentés par des numéros 1-Foued Mohammed Aggad. 2-Ismaël Mostefaï

David Fritz Goeppinger explique que Foued Mohammed Aggad était appuyé contre la rambarde du balcon, et tirait sur la foule dans la fosse.

David Fritz Goeppinger se souvient que Mostefaï disait : "Celui qui bouge, je le tue". Puis, après des tirs : "Je t’avais dit de pas bouger".

David Fritz Goeppinger se rappelle que les terroristes parlent de la Syrie. Lui demandent pour qui il a voté. Lui est alors Chilien et n'a pas voté.

David Fritz Goeppinger dit que la première prise d'otages a dû durer sept huit minutes, puis il se souvient d'une explosion énorme : quand les policiers de la BAC tuent le terroriste sur scène, Samy Amimour. David sent alors le "blast", ses cheveux volent.

Puis les otages sont amenés dans un couloir. Etroit couloir qu'on voit à l'écran. Un mètre cinquante de large, dix mètres de long. David Fritz Goeppinger : "On avance mains sur la tête".

David Fritz Goeppinger se souvient que le terroriste Foued Mohammed Aggad leur parlait un peu comme "à un pote". Pas Mostefaï. Il se souvient des rires des terroristes quand ils ont tiré par les fenêtres du couloir depuis le Bataclan

David Fritz Goeppinger pense que c'est à ce moment-là qu'une de ces balles a blessé Daniel Pszenny passage St-Pierre-Amelot.

David Fritz Goeppinger raconte l'arrivée de la BRI. A l'époque, il ne sait pas ce qu'est la BRI. Il se souvient du très fort accent du policier qui leur demandait un numéro de téléphone, et le contraste entre l'accent chantant et la prise d'otages qu'ils vivaient au Bataclan.

David Fritz Goeppinger raconte à la barre l'homme "en costard" à côté de lui dans ce couloir. David lui prend la main. "Aujourd'hui, c'est un de mes plus grands amis, il s'appelle Stéphane". Stéphane écoute, sur le banc des parties civiles, entouré de ses proches.

David Fritz Goeppinger se souvient que le terroriste Mostefaï semble avoir un ascendant sur l'autre, Foued Mohammed Aggad. Il se dit qu'il est le chef. Il pense à ses quatre amis dans le Bataclan, il n'a pas de nouvelles, se dit que "tout le monde est mort".

David décrit à la barre ce couloir. Etroit donc. Deux fenêtres. David assis "face à ma fenêtre", il voit un halo, une colonne de policiers passage St-Pierre-Amelot. Des policiers dehors : "rentre chez toi !" Il essaye de faire comprendre qu'il ne peut rien dire.

Le terroriste Mostefaï met sa main sur l'épaule de David Fritz Goeppinger. Le met à un bout du couloir. Peu après, il y a l'assaut final de la BRI. David entend les 27 balles de kalachnikov que les terroristes tirent sur les policiers de la BRI.

Pour David, "c'est un brouhaha ambiant". Son corps de 90 kilos est soulevé par le blast. David voit aussi l'énorme bouclier de BRI, le Ramsès, sur la tête de son amie Caroline. "J'entre dans une rage folle". Il la tire.

Puis David Fritz Goeppinger raconte sa sortie du Bataclan. Il retrouve ses amis sains et saufs. Il a envie de pleurer, de tomber dans les pommes. Et ressent une culpabilité : est-ce que je n’ai pas collaboré ? Est-ce que je n’ai pas participé ?"

David Fritz Goeppinger termine sa déposition par "le discours d'un grand homme Chilien, parce que je suis Chilien". Et David Fritz Goeppinger cite le dernier discours de Salvador Allende.

David Fritz Goeppinger cite donc Salvador Allende : "La honte tombera sur ceux qui ont trahi leur conviction... L’Histoire ne s’arrête pas, ni avec la répression, ni avec le crime".

David Fritz Goeppinger conclut : "L’humanité avance vers la conquête d’une vie meilleure". Et David précise que c'est le discours de Salvador Allende du 11 septembre 1973.

David Fritz Goeppinger répond ensuite à plusieurs questions du président et dit que "le travail de la BRI a été exemplaire, il y a un truc primordial de nous garder en vie".

Les otages de ce couloir du Bataclan vouent une immense admiration et vouent une reconnaissance éternelle aux policiers de la BRI. Certains ont d'ailleurs des liens amicaux avec leurs sauveurs.

David Fritz Goeppinger est interrogé par des magistrats de la cour sur l'appel à "Souleymane", des deux terroristes qui l'ont pris en otages. Qui est ce "Souleymane" ? Cela reste l'un des mystères de cette colossale enquête.

David Fritz Goeppinger a en tout cas le sentiment que les 2 terroristes qui l'ont pris en otage ne se connaissaient pas ou peu, et ont eu besoin à un moment d'avoir l'avis de ce "Souleymane". Un des terroristes dit finalement : "On va faire à notre sauce".

L'un des avocats généraux demande à David Fritz Goeppinger si les terroristes du Bataclan disaient "Souleymane" ou "Abou Souleymane". "Souleymane", dit David.

David Fritz Goeppinger quitte la barre et cède la place à Grégory. Ils se serrent dans les bras.

David Fritz Goeppinger est interrogé par des magistrats de la cour sur l'appel à "Souleymane", des deux terroristes qui l'ont pris en otages. Qui est ce "Souleymane" ? Cela reste l'un des mystères de cette colossale enquête.

David Fritz Goeppinger a en tout cas le sentiment que les 2 terroristes qui l'ont pris en otage ne se connaissaient pas ou peu, et ont eu besoin à un moment d'avoir l'avis de ce "Souleymane". Un des terroristes dit finalement : "On va faire à notre sauce".

L'un des avocats généraux demande à David Fritz Goeppinger si les terroristes du Bataclan disaient "Souleymane" ou "Abou Souleymane". "Souleymane", dit David.

David Fritz Goeppinger quitte la barre et cède la place à Grégory. Ils se serrent dans les bras.

Grégory est à la barre. Chemise bleu foncé, écharpe bordeaux et grise, lunettes, yeux bleus très clairs, cheveux grisonnants.

Grégory raconte que c'est son amie Caroline qui lui avait offert ce billet pour le concert des Eagles of Death Metal. Cadeau pour son anniversaire. Ils étaient au balcon. 3e rang à côté de la console.

Aux premiers tirs, Grégory pense à un show pyrotechnique, et il réalise que c'est un attentat quand il voit les musiciens lâcher leurs instruments, regards de peur dans les yeux.

Grégory regarde la fosse. Voit le chaos. Puis les gens fuient le balcon. Ils font les morts avec Caro. Puis Grégory voit un battant de la porte qui s'ouvre, un homme armé. Il pense mourir.

Grégory : "puis une voix, debout". Deux fois, le terroriste lui dit "debout". C'est le terroriste Ismaël Omar Mostefaï. Qui ajoute : "Pourquoi tu prends tes affaires ? T'en as plus besoin, tu vas mourir !"

Grégory se souvient que les deux terroristes, Mostefaï et Mohammed Aggad vont "prendre plaisir à tuer" les gens dans la fosse, "on voit qu'ils sont entrainés".

Grégory a le sentiment que les terroristes étaient "comme dans un jeu vidéo mais une réalité, ils visent, ils tuent". A un moment donné, les terroristes leur parlent de la Syrie et de François Hollande.

Puis Grégory entend une explosion. C'est le moment où le troisième terroriste, sur scène, est mort. Mais Grégory ne comprend pas sur le moment. Les deux autres sont satisfaits, disent : "il s'est bien battu"

Ensuite, les deux terroristes disent à Grégory et son amie Caro de se dépêcher, les emmènent dans un couloir. Depuis les fenêtres de ce couloir, un terroriste vise, tue, rigole. Et dit "je l'ai eu". Il a visé dehors.

Grégory se retrouve assis à côté de son amie Caroline sous les fenêtres. Foued Mohammed Aggad lui dit : "eh toi, le grand, tu vois la sacoche ?" La sacoche est sur le bord de la rambarde sur le balcon. Le terroriste a ordonné : "tu cours la chercher, sinon je te tue"

Grégory court. Retourne sur le balcon où il n'y a plus un bruit. Voit la fosse. L'horreur. Revient dans le couloir, donne la sacoche aux terroristes, et ils lui ordonnent de répéter désormais tout ce qu'il entend.

Grégory est assis dos à la porte. Et doit répéter ce qu'il entend. Grégory entendait des gens agoniser. "C'est ce qu'on vit en Syrie" lui réplique un terroriste.

Grégory ne dit plus tout ce qu'il entend. Il ne dit pas par exemple les bruits de pas qui s'approchent, l'arrivée des policiers de la BRI. Vers 23h. La BRI découvre que des otages sont derrière cette porte du couloir.

Les deux terroristes qui ont demandé à Grégory de tout répéter lui font crier de ne pas avancer, qu'ils sont 20 otages et que les terroristes ont des explosifs. "Je ne sais pas si je dois dire "on""précise Grégory, dans la difficile position de l'otage porte-parole.

Grégory se souvient que les terroristes demandent alors des talkies-walkies à la police. Les otages font remarquer qu'ils ont des téléphones.

Les terroristes du couloir prennent justement les téléphones des otages. Grégory n'a pas envie de donner le sien. Ils lui font vider son sac. Prennent un parapluie.

Les terroristes demandent aussi qui est avec qui. Deux cousins disent qu'ils sont ensemble. Un terroriste :"on va les faire flipper", menace d'en égorger un et de le balancer par la fenêtre.

Grégory pense à sa mort. Il pense aussi que cette prise d'otages va être interminable. "Je pense à Merah". La négociation entre Mohammed Merah et le RAID avait duré plus de 30 heures en mars 2012 à Toulouse.

Ce 13Novembre2015, quand Grégory entend les premiers coups de feu derrière la porte, à 00h18, il est du coup surpris. Une balle traverse d'ailleurs la porte entre sa tête et celle d'une autre otage, Marie.

Grégory se souvient que les terroristes eux aussi ont l'air surpris par l'assaut de la BRI. Grégory : "Aggad crie".

Grégory voit l'énorme bouclier de la BRI. "Les balles fusent au-dessus de nos têtes". Grégory perd ses sens, déboussolé par les grenades. L'odeur de la poudre dans sa bouche le désoriente aussi. "Il y a de la poussière partout"

Grégory voit la Ranger d'un policier sur la tête de son ami Caro. Il crie de dégager. Ils sont extraits du couloir. Sains et sauf. On dit à Grégory de ne pas regarder la fosse. Il voit. Sort du Bataclan

Dehors, Grégory fume une cigarette. Appelle son frère. Retrouve son amie Caro. Se retrouve dans un restaurant japonais transformé en hôpital de campagne. Découvre les autres attentats du 13 Novembre

A l'hôpital de la Pitié Salpêtrière, on dit à Grégory qu'il a des éclats dans le bras. Et quelqu'un lui demande d'où il vient ? "On dit prise d'otages au Bataclan" Le médecin lui dit qu'il n'y a pas eu de prise d'otages. "On est à la rue", dit Grégory.

Le lundi suivant, les médecins se rendent compte qu'il est "polycriblé". Il est opéré deux fois. Mais certains ne peuvent être enlevés. Grégory : "Je vis avec une quinzaine d'éclats dans le corps".

Grégory termine ainsi :"Je voudrais remercier des gens que je considère comme des héros, la BRI. Je sais qu’ils ont été critiqués. Mais la seule raison pour laquelle je suis ici aujourd’hui, c’est que le vendredi 13, la BRI m’a sauvé la vie".

Grégory ajoute : "J’ai une pensée pour le chef de la BRI", Christophe Molmy, qui a dirigé l'assaut final au Bataclan

Grégory dit aussi que "ça va mieux aujourd'hui", "c'est le travail qui m'a aidé à sortir la tête de l'eau". Sa psy, aussi.

Interrogé par la cour, Grégory se souvient que le terroriste Mostefaï était "posé", tuait en souriant. "Mohammed-Aggad "était stressé, il pouvait se faire sauter à tout moment, je le voyais comme un mercenaire, il me faisait peur"

Le président lui demande ce qu'il fait actuellement. Grégory sourit : "Je viens de boucler une boucle". Début novembre 2015, il avait postulé pour le poste de ses rêves, n'a pas eu le poste lors de l'entretien après les attentats. "J'avais pas la tête à ça".

Grégory vient d'être recruté dans la société de ses rêves, il y a été en mission pendant trois ans, et "je l'ai intégrée en juin, pour moi, ça fait partie de ma reconstruction".

Le président l'interroge sur son état physique. Grégory a toujours des éclats dans le corps. Mais résume surtout : "Je suis vivant".

Une magistrate de la cour lui demande comment les otages ont réagi pendant deux heures dans ce couloir et ce huis-clos avec deux terroristes. Grégory : "On s'est tous un peu sauvé la vie, personne n'a craqué".

Le seul moment tendu, raconte Grégory, quand un terroriste a tiré tout près de la tête d'un otage.

Grégory se souvient de l'accent de sud-ouest du policier de la BRI derrière la porte qui demande un numéro de téléphone. "Ça nous a fait sourire". Grégory regrette de l'avoir dit dans un documentaire télé, dit qu'il ne voulait pas blesser, avec cet accent.

Grégory précise : "Dans cette horreur-là, c'est un moment qui nous a fait souffler". Le président, plein d'humour : "ça fait souffler souvent les accents". Le président Périès qui a lui-même un léger accent du sud-ouest.

Et le président Périès suspend l'audience un moment.

L'audience reprend. Caroline s'approche de la barre. Caroline est en fauteuil roulant. Caroline est la grande amie de Grégory qui vient de témoigner.

Caroline, petite voix douce, explique que ce concert des Eagles of Death Metal était son cadeau pour son ami Grégory. "Ça devait être très festif".

Caroline était donc avec Grégory au balcon. Troisième rang. Premiers tirs. Elle croise le regard d'une femme "plein d'effroi". Elle se dit qu'il faut "se cacher derrière nos fauteuils".

Caroline : "Un moment, Grégory me dit Caro, Caro, c'est un attentat !" Elle ne comprend pas de quoi il parle. "Il passait son temps à regarder ce qu'il se passait". Elle avait peur qu'il se prenne une balle.

Un des terroristes s'approche d'eux. Caroline tente de lui parler : "Je lui ai dit que j'avais un handicap et que je pouvais pas me lever. Il m'a dit qu'il en avait rien à foutre et qu'il fallait me lever".

Caroline est avec les deux terroristes au balcon. Mostefaï, grand. Mohammed-Aggad, petit. "Le grand est resté avec nous. Le plus petit courait à gauche à droite, comme possédé, il tirait le pied sur la balustrade".

Puis cette explosion, au moment où les deux policiers de la BAC tuent le troisième terroriste sur scène. "Y avait comme de la neige" se souvient Caroline.

Puis ils vont dans le couloir. "A un moment, Mostefaï lui dit eh toi là-bas, couvre-toi !" Caroline explique que son t-shirt était "lâche" "j'avais une épaule un peu nue". Elle s'est entendue dire : "excusez-moi".

Caroline : "On avait chacun une tâche. Grégory était chargé de crier à travers la porte. Moi, regarder à travers le plafond". Au-dessus du plafond, les combles, avec en fait des dizaines de gens cachés.

Caroline : "Une bonne partie du temps, Aggad était accroupi à côté de moi", elle sentait le canon de son arme près d'elle.

Caroline note qu'ils essayaient de parler arabe sans le maîtriser, alors ils parlaient en français. Caroline sentait aussi une certaine improvisation des terroristes dans ce couloir.

Caroline : "Ils ont tenté de négocier, mais j'ai senti qu'ils avaient rien à négocier".

Caroline raconte l'arrivée de la BRI. Le bouclier qui lui tombe dessus. "L'assaut était d'une violence inouïe. Le souffle de l'explosion de l'un des terroristes. Indescriptible".

Caroline raconte la sortie du Bataclan : "c'était trop". Trop de voir ces corps. Dehors, elle retrouve Grégory, qui pleure. Arnaud pleure aussi. Arnaud était un autre otage du couloir, le mari de Marie. "Arnaud disait un terroriste m'a explosé dessus".

Caroline répétait : "on est en vie", et n'arrivait pas à pleurer. Dans la nuit, elle est entendue par la BRB. La brigade de répression du banditisme. Toutes les brigades ont été sur le pont cette nuit du  13 novembre.

Le retour du travail est dure. Zéro compassion et même suspicion de ses collègues. On ose lui dire : "Je vous trouve irritable, vous voulez pas aller voir un psy ?" Caroline doit s'arrêter. Est épuisée pendant longtemps.

Six ans après, Caroline dit : "Mon corps a lâché !" Sa maladie neuro musculaire à évolution lente normalement s'est accélérée avec le stress. Caroline est en fauteuil. "Mais en convalescence, je compte remarcher".

Le président lui pose des questions : "Chacun essayait de garder son calme ?" Caroline : "Tout le monde gardait son calme"

Le président lui demande si elle a été blessée ? Caroline a reçu quelques éclats, et quelques points de suture. "Moi, c'est rien, je me permettrai pas de dire que j'étais blessée" dit-elle, en souriant, voix posée, grande force, dans son fauteuil roulant.

Et Caroline quitte la barre, et retourne près des bancs des parties civiles, où sont assis plusieurs des "potages", ces "potes"-"otages" ainsi qu'ils se surnomment, les miraculés du couloir du Bataclan le 13 Novembre

Arrive à la barre un autre "potage", Sébastien : "Je suis venu habiller dans ce qui aurait pu être ma dernière tenue, je l'ai gardée". Sébastien porte une chemise à carreaux noirs-blancs et rouges, chemise Brooklyn, ouverte sur t-shirt noir.

Sébastien a un petit accent chantant. Raconte qu'il a été prof de français à Bilbao, a été confronté au terrorisme en Espagne, et au Bataclan, a tout de suite compris l'attentat. Il était dans la fosse.

Sébastien, dans la fosse : "J'ai rampé. J'ai envoyé deux textos, un à mon ancienne petite amie. Se trouve sur le mauvais chemin pour s'échapper, pas d'issue de secours, se retrouve accroché à la fenêtre.

Sébastien : "Je me suis accroché à la fenêtre. On ne pouvait pas sauter. C'était le désespoir". 13 Novembre Sébastien veut se faire invisible. Il est près de la femme enceinte, accrochée. Et de David Fritz Goeppinger, qui a témoigné aujourd'hui.

Sébastien : "Les mains de cette femme enceinte ont commencé à glisser, et là, j'ai fait ce que tout le monde aurait fait à ce moment-là. Elle criait qu'elle allait lâcher. Je me suis découvert un bras fort et elle aussi l'était" Il l'aide.

Sébastien : "J'ai vu Mostefaï pointer le bout de la kalach dire venez avec nous, descendez de là ! Je voulais balancer un coup de pied". Il ne le fait pas.

Sébastien : "Je suis le premier à répondre au terroriste. J'avais les cheveux longs, ça m'a valu le surnom du "libyen". Par la suite, j'ai été un peu porte-parole"

Comme David, Sébastien s'est senti un peu coupable d'avoir "collaboré". "J'ai passé ma soirée à dire aux policiers de reculer sinon les terroristes allaient se faire exploser". Sébastien précise qu'il ne voyait pas les gilets mais les kalachnikovs.

Sébastien, à la barre, dit qu'au moment où il entend les balles siffler au-dessus de sa tête (quand il était encore dans la fosse), et qu'il entendait les terroristes parler de Syrie, il s'est dit "la France est allée trop loin". Il pensait à l'intifada.

Pour autant, Sébastien précise qu’évidemment, il ne justifie pas les attaques. La vengeance, ça devrait pas exister, surtout pas au nom de la religion. Je demande que justice soit faite".

Sébastien veut terminer par des "remerciements chaleureux, éternels à la BRI. Ce sont nos héros. Et le commissaire de la BAC", la BAC75N.

Sébastien : "Et je veux remercier mes "potages", encore plus efficaces que n’importe quel psy."

Sébastien remercie aussi life for Paris.

Il y a rencontré sa compagne, elle aussi rescapée d'attentat.

Sébastien veut conclure avec un mot que lui a dit sa maman ce matin, inspiré du "Vous n'aurez pas ma haine", de Antoine Leiris -qui a perdu la femme de sa vie au Bataclan A la barre, Sébastien dit à l'adresse des terroristes : "Vous n'aurez pas notre joie".

Avant le 13 Novembre, Sébastien était journaliste et c'était son rêve. Qu'il a dû abandonner. Trop lourd, après l'attentat au Bataclan

Me Ronen, l'avocate de Salah Abdeslam interroge Sébastien sur ce qu'il a dit : "La France a été trop loin". Sébastien ferme les yeux pour répondre. Parle de ses conflits intérieurs. "La situation internationale a pour moi des responsabilités partagées."

Sébastien : "Tout n'est pas blanc, tout n'est pas noir". Il attend "avec intérêt" le témoignage de François Hollande.

Et Sébastien quitte la barre.

Marie et Arnaud arrivent à leur tour à la barre. Ce qui n'était pas prévu. Eux aussi ont été pris en otages dans le couloir. Ils avaient laissé leurs fillettes en garde.

Arnaud est donc celui qui a vu les deux derniers terroristes mourir dans l'assaut final de la BRI. Il était dans l'escalier au bout du couloir quand un terroriste a déclenché son gilet explosif. Arnaud est vraiment un miraculé.

A la barre, Arnaud raconte le moment où le terroriste ouvre ses bras pour activer le détonateur, "il a sauté dans l'escalier", "je pouvais pas rester trop près, je savais qu'il allait exploser". Le président : "et comme blessure, vous avez eu quoi ?"

Arnaud explique qu'il a été à peine éraflé. Et tient à dire à la barre que contrairement à d'autres victimes du Bataclan, il a eu "la chance de ne pas baigner dans le sang des victimes, juste les restes de terroristes".

Et Arnaud et Marie quittent la barre.

Arrive William, réserviste de la gendarmerie nationale, qui connaissait le risque terroriste. S'était retrouvé le 9 janvier 2015, réserviste appelé à Dammartin-en-Goële dans l'imprimerie où s'étaient retranchés les frères Kouachi, auteurs des attentats à Charlie Hebdo

Ce 13 Novembre 2015, William habitait passage St-Pierre-Amelot. Il regardait le foot avec sa compagne qui joue dans un club. Puis ils entendent du bruit. Voient un mouvement de foule. Reconnaît les kalachnikovs.

A 21h48, William appelle le 17. Explique ce qu'il se passe. Les trois terroristes du Bataclan sont entrés dans la salle de spectacle une minute plus tôt.

William est sur son balcon. Voit un homme allongé qui semblait blessé et tentait de se mettre sur son flanc gauche. Il veut l'aider. Demande à sa femme son gilet pare-balles. Sa femme ne veut pas. ll l'embrasse et y va, avec un voisin du passage St-Pierre-Amelot.

William : "Je rejoins l'homme qui était blessé, il était encore vivant. Je lui ai dit qu'on allait le mettre à l'abri. Il marmonnait. Il perdait beaucoup de sang".

William : "Nous avons décidé de mettre la victime à l'air dans la résidence numéro 10. Nous l'avons traînée sur quelques mètres. Et là, des tirs proches, soutenus et directement dans le passage nous ont fait lâcher le blessé. Je n'oublierai jamais cet instant".

William est au bord des larmes. Pense à la "solitude" extrême qu'a dû ressentir cet homme blessé, puis abandonné. Mais William espère que dans cette nuit d'horreur, cet homme grièvement blessé a pu ressentir un peu d'humanité avant de mourir.

A la barre, William dit des "excuses" aux deux petites filles de cet homme, qui était un jeune père de famille. Cet homme avait 43 ans. Il s'appelait Guillaume Barreau-Decherf. Il était l'un des journalistes rock les plus reconnus.

Dans la grande salle d'audience, Carine, la femme de Guillaume Barreau-Decherf, son père, son frère, des proches. Ils écoutent, très dignes.

L'audience s'achève ainsi ce soir. Jour 28. 

Jour Vingt-neuf – Mercredi 20 Octobre 2021 – Auditions des survivants du Bataclan : Béatrice, Lou, Hans, Dominique, Ann-Flore, Aurélia, Guillaume, Philomène, Zineddine, Redda, Maria-Cristina, Tatiana, Lahssen, Sophie

Bonjour à tous, Au procès des attentats du 13 Novembre 2015 l'audience va reprendre pour le 29e jour.

Au programme aujourd'hui : les derniers témoignages de survivants du Bataclan (avant les auditions des proches des personnes assassinées à partir de demain).

L'avocate d'Osama Krayem demande la parole sur le fait que "des avocats de parties civiles se permettent d'interroger les interprètes sur la raison pour laquelle monsieur Krayem ne les sollicite pas pendant les auditions de parties civiles".

L'avocate d'Osama Krayem poursuit : "ces avocats ont demandé si monsieur Krayem était gêné par le fait d'avoir une interprète féminine ou d'entre les propos des parties civiles. Je tiens juste à préciser que monsieur Krayem a appris le français pendant ces 6 dernières années"

L'interprète explique "avoir été à de multiples reprise sujette à des questions sur les mis en cause et plus particulièrement Osama Krayem par des avocats de parties civiles et plus secondairement des journalistes. Ce sont des questions gênantes."

L'interprète : "ce sont des questions comme "est-ce que ça les dérange que l'interprète est une femme ?", "est-ce qu'il vous paraît réceptif ?" Je tiens à rappeler la neutralité absolue de notre métier." Le président confirme : "vous n'avez pas à répondre à ce type de questions"

Après de nouvelles constitutions de parties civiles, Béatrice est la première à s'avancer à la barre aujourd'hui : "le vendredi 13 Novembre j'étais heureuse parce qu'on économisait de l'argent pour notre mariage et on n'allait plus trop au concert avec mon fiancé".

Béatrice : "on est arrivé à 19h au Bataclan et on est allé directement sur la coursive gauche. On se met là parce qu'on a l'ambiance de la fosse sans être bousculés." Quand l'attentat débute, elle se tourne vers la scène "et j'ai compris que c'était du sérieux".

Béatrice : "j'ai tiré mon mari pour qu'ils s'accroupissent et j'ai vu une balle lui traverser le bras. J'ai senti son sang couler sur ma jambe et j'ai complètement paniqué. J'ai fermé les yeux, j'ai pas vu grand-chose, j'ai surtout entendu, ce qui ne m'aide pas au quotidien."

Béatrice : "je me rappelle l'explosion. J'ai cru que c'était une grenade parce que pour moi c'est inimaginable de se faire sauter. On a reçu des morceaux [de chair humaine, ndlr] sur nous mais j'ai cru que c'était le plafond."

Béatrice : "on est restés là jusqu'à l'arrivée de la BRI. Mon mari avait une artère touchée, il perdait tout son sang. Les policiers nous ont sortis." Son mari est emmené à l'hôpital Bégin. "Je me suis retrouvée à errer. J'ai vu un taxi mais qui n'a pas voulu me prendre."

Béatrice : "ce que j'attends de ce procès c'est que la justice soit rendue. Je ne sais pas si ça me conviendra, mais peu importe. Pour pouvoir témoigner aujourd'hui, j'ai fait des séances d'EMDR parce que je n'arrivais pas à contrôler mes émotions."

Béatrice : "grâce à l'EMDR aussi, ma colère a disparu. Ma colère est arrivée en 2017 quand j'ai appris qu'un proche avait voté Front national. Et là, tout est remonté. Je n'ai pas pu supporter les gens haineux. "

Béatrice : "avec les séances d'EMDR, j'ai compris que celui [des terroristes ndlr] à qui j'en voulais le plus c'est celui qui s'était fait exploser. Parce que des morceaux de lui qui se sont coincés dans mes lacets. Je l'ai emporté auprès de mon mari à l'hôpital, chez moi"

Président : comment va votre compagnon actuellement ? Béatrice : il va bien, il a juste perdu une partie de l'usage de sa main. Mais il a beaucoup travaillé pour retrouver son pouce.

Me Chemla, son avocat : "combien de temps avez-vous mis pour parler à votre psychiatre des morceaux de chair ?" Béatrice : deux ans. Au départ, même en voyant la chair dans mes chaussures j'avais pas compris. J'ai mis trois jours pour comprendre."

Hans s'avance à la barre : "le 13 Novembre 2015, j'ai 43 ans, deux enfants de 10 et 15 ans. Lou arrive, on se poste dans la fosse, vraiment au milieu. Lorsque les pétarades ont commencé, j'ai vu une silhouette en ombre chinoise d'un homme qui tenait une arme."

Hans : "j'ai senti une brûlure qui me traversait le corps. En tombant, j'ai croisé un regard, le dernier de la soirée, celui d'un homme jeune, barbu. En tombant, j'ai remarqué la quantité de sang. Je ne comprenais pas comment il pouvait y avoir autant de sang aussi rapidement"

Hans : "en tombant, je me suis écroulé sur une femme. J'ai compris après qu'elle était morte, je l'ai compris à son immobilité. Il ne fallait pas que je bouge, mais je commençais a avoir des douleurs qui m'irradiaient. Je sentais que le sang coulait quelque part."

Hans : "j'essayais de retenir ma respiration. Au-dessus de moi, il y avait un homme assez jeune qui agonisait, qui faisait des espèces de moulinets avec ses jambes. Régulièrement, il me tapait sur la tête avec son pied. J'avais très peur que par ce mouvement, on soit repérés".

Hans a eu le crâne blessé par "l'onde de choc d'une autre balle. Mais je ne sais pas quand elle a été tirée. Après, il y a eu l'explosion [du 1er kamikaze ndlr], pour moi ma peur était qu'ils versent de l'essence et fassent tout brûler. J'avais très peur de mourir brûlé vif".

Hans : "après l'explosion [du premier kamikaze ndlr], il y a eu une myriade de confettis. Ça m'a fait penser au nouvel an chinois, c'était assez joli. Puis, j'ai senti des choses un peu liquides, entendu des bruits humides, c'était répugnant en fait."

Hans : "j'ai entendu des cris, surtout un cri de femme effroyable et j'ai pensé à des supplices. J'attendais. J'ai senti des gens qui se levaient puis retombaient. Quelqu'un est tombé sur mes pieds, une tête, j'essayais tout doucement de faire rouler cette tête hors de mes pieds"

Hans : "j'ai senti une fatigue terrassante et j'ai eu très très froid. J'ai compris que j'étais en train de partir. Tout le monde se pose la question de ce que ça fait de mourir. Pour moi, c'était un peu médiocre : j'ai pas vu de tunnel, j'ai pensé à personne, j'avais juste froid"

Hans : "puis j'ai vu une Rangers. Des personnes m'ont pris par les bras. Ils m'ont tiré vers la scène. On m'a mis sur un brancard, emmené dehors. Quelqu'un a crié : "putain, il fait un emphysème". Il a pris une seringue de type moyenâgeuse. Et je me suis réveillé à l'hôpital."

Hans : "pour moi c'était comme me réveiller d'une soirée où je me serais très très mal comporté et où j'avais des souvenirs, mais pas envie de savoir ce que c'était. Donc je me suis un peu coupé de tous les médias. Donc l'hôpital c'était un peu un cocon".

Hans : "mais au bout d'un moment, on m'a fait comprendre que ce serait quand même bien que je parte. Donc je suis rentré chez moi. J'avais perdu plus de 10 kg, j'avais encore de l'eau dans les poumons, je faisais l'effet d'un vieillard."

Hans : "il fallait que je remarche. Donc on a réapprivoisé la rue. Lou emmenait son petit vieux marcher. Petit à petit. Jusqu'au parc Montsouris. Je me suis rendu compte que je ne pourrais jamais reprendre mon travail."

Hans : "d'ailleurs je voudrais remercier le Fonds de garantie dont les premières provisions m'ont quand même permis de tenir. J'avais besoin de m'occuper l'esprit donc je me suis lancé dans des projets, j'ai travaillé de manière un peu hystérique en fait."

Hans : "au Bataclan, j'ai perdu pas mal de choses : mon sang, dans le sang des autres ; la légèreté, l'optimisme. Et ça c'est irrécupérable. Mais j'ai gagné des rencontres avec des gens formidables : les soignants qui s'acharnaient à réparer ce que d'autres ont détruit".

Hans : "j'ai gagné une amitié avec deux durs à cuire du Quai des Orfèvres. J'ai gagné un post-it sur une feuille très officielle de la CPAM : "tous mes vœux de prompt rétablissement, de tout cœur avec vous". Ça m'a beaucoup touché."

Hans : "je témoigne aussi parce que je pense que la somme de toutes les souffrances qui sont racontées de semaine en semaine, cette somme raconte l'ampleur de ce crime, sa folie."

Président : "vous avez à peine évoqué l'ampleur de vos blessures, des blessures très graves..." Hans : "il y a une balle qui est rentrée par la cote, qui a démoli quelques trucs au passage, la rate, a provoqué le pneumothorax. Et l'onde de choc d'une autre qui a démolit l'occiput"

Hans : "mais quand on a survécu à ça, à part ma rate qui ne va pas repousser, on s'en remet finalement."

Hans : "j'ai pas de mot pour exprimer le sentiment que je pouvais ressentir sur le sol du Bataclan. J'étais comme dans un gouffre. C'était la mort en fait. Elle était là. Cette mort dégueulasse."

Hans : "la perspective du procès a ravivé pas mal d'angoisses. Mais entendre tous ces témoignages m'a fait du bien. Je ne vais pas guérir de ça. Mais j'ai l'impression que mon sentiment de peur est en train de se changer en une immense tristesse."

Lou, compagne de Hans, est à la barre à son tour : "pendant longtemps, mon témoignage n'était pas une évidence. J'avais l'impression que ce procès était surtout pour les personnes qui avaient perdu un proche dans cet attentat.".

Lou : "puis voir les enquêteurs, leur professionnalisme, cela m'a vraiment touchée. Puis est venu le temps des parties civiles. Et je me suis dit que comme toutes les personnes qui ont témoigné avant moi, j'avais certainement ma place ici."

Lou : "le 13 Novembre 2015, la vie pour moi était belle. J'avais 26 ans, j'étais amoureuse. A la sortie du travail, j'ai retrouvé Hans devant le Bataclan. En entrant, j'ai regardé la configuration des lieux car j'avais les attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper Cacher en tête".

Lou : "moi j'étais surtout contente d'être là pour être avec Hans, je crois que je le regardais autant lui que le groupe. Quand j'ai entendu les pétards, j'étais un peu agacée, je n'ai même pas cherché à me retourner. Il y a eu un mouvement de foule. Avec Hans, on a été séparés"

Lou : "j'ai senti comme une force, je pense que c'était le souffle d'une balle, qui m'a fait tombée par terre. Je me suis retrouvée à plat ventre. Et puis, il y avait ces bruits. Pour moi, c'est comme un viol. Je n'ai pas de mots pour décrire la puissance du son. Ça prend tout."

Lou : "je demandais tout bas : qu'est-ce qu'il se passe ?" Et là, une voix m'a dit : "ils nous tirent dessus, protège ta tête. Et si tu te tais tu resteras en vie.". Ça a été comme un sursaut pour moi. et le désespoir m'a envahie. Je devais avoir 27 ans le vendredi d'après."

Lou : "je me suis dit : je suis là sur ce sol dégueulasse, pour ce concert de merde ... je suis désolée ... mais c'est ce que j'ai pensé à ce moment-là. Je me souviens d'une fille qui s'est pris des balles. Et ce dont je me souviens, c'est son regard : la terreur."

Lou : "dans ma tête, une voix hurlait un énorme NON. Je pense que c'était l'instinct de survie qui a pris le dessus. Je me suis rendue compte que ma jupe s'était relevée, j'étais les fesses à l'air en fait, j'essayais de remettre ma jupe, en fait."

Lou : "j'ai commencé à me concentrer sur mon souffle. Je me répétais : "si tu as peur, c'est que tu n'es pas morte". Je me répétais ça en boucle. Après, ce sont surtout des sensations, celui d'un roulé-boulé sur des corps. Je me suis retrouvée devant cette porte de secours".

Lou : "je suis sortie à gauche et j'ai commencé à courir. Et c'est à ce moment-là que j'ai pensé à Hans. Avant, je n'y avais même pas pensé. Du coup, je voulais y retourner. Mais mes jambes continuaient à courir. C'était comme une dissociation. "

Lou est accueillie dans un appartement : "cet homme nous a fait entrer, mais il nous a demandé de ne pas faire trop de bruit parce que son fils dormait et son fils avait été scolarisé dans une école près de Charlie Hebdo et il était suivi à l'époque".

Lou : "dans l'appartement, je regardais la télévision et je scrutais les gens que je voyais sur les civières pour voir si je voyais Hans." Elle finit par rentrer chez elle, toujours sans nouvelles de Hans, "et je savais que ça allait être long".

Lou a retrouvé Hans le dimanche : "ça a duré deux jours. Et deux jours c'est vraiment très très très long. On essaie de se raccrocher à tout. On se dit "peut-être qu'il est blessé et qu'il ne peut pas parler". Je me suis créé un compte Twitter pour diffuser sa photo."

Lou : "puis le samedi soir, on m'a dit : "il n'y a plus de blessé non identifié du Bataclan". Donc là c'était le désespoir. Le dimanche ça commençait à devenir très très compliqué. Sur Twitter, je voyais que toutes les personnes recherchées étaient retrouvées mortes".

Lou : "j'ai fait un pari. Pas le pari de Pascal qui postule l'existence de Dieu. Moi, j'ai postulé l'existence de Hans. Je me suis dit : autant postulé qu'il est vivant, on verra après s'il est mort." Elle apprend finalement qu'il est vivant, "c'était inespéré".

Lou : "en allant à l'hôpital, je me dis que j'allais pouvoir lui dire que je l'aime pour la première fois. Mais il était complètement blanc, je n'avais jamais vu quelqu'un d'aussi blanc. Et je ne comprenais rien de ce qu'il disait."

Lou tente de reprendre le boulot. Mais se retrouve "dans un état de stress aigu, jusqu'à ce que Hans sorte de l'hôpital". Mon objectif "seconde par seconde, c'était de tenir". "Si quelqu'un posait un verre d'eau un peu fort, je me mettais à hurler."

Lou : "six ans après, si je dois faire le bilan, ça m'a quand même enlevé beaucoup de choses : je ne vais pas dans les cinés, les concerts. La perte de l'insouciance, le fonds de tristesse. Un soir doux d'automne, je ne supporte pas. Cela me fait penser au 13 Novembre "

Lou : "il a fallu que je réapprenne à arrêter de vivre chaque jour comme si c'était le dernier. Et en fait c'est très stressant. Je me suis mis aux mots fléchés aussi, je me suis rendue compte que ça me calmait. C'est un changement d'identité aussi."

Lou : "avant le Bataclan, je faisais de l'ultratrail et après, je ne pouvais plus courir. J'ai essayé une fois ou deux, mais j'avais l'impression que toutes ces personnes mortes dans cette salle, je les trainais derrière moi. Donc je n'ai plus pu courir."

Lou : "au Bataclan, j'avais pensé que les terroristes allaient peut-être me demander de tuer pour sauver ma propre vie. Et il m'arrive souvent de me demander si je l'aurais fait. Et, cela créée une brèche dans sa propre humanité."

Lou : "il y a quelques jours, des accusés qui discutaient entre eux ont dit que cela faisait six ans qu'ils avaient pas vus leur pote. Mais il y a des gens qui n'ont pas vu leur fils, leur fille, leur sœur depuis six ans. Alors cela m'a beaucoup choquée."

L'audience est suspendue jusqu'à 15 heures. "Il nous reste pas mal d'auditions", précise le président.

L'audience reprend avec l'audition de Dominique, 47 ans. "Ce procès m'a toujours semblé une évidence. Je ne suis pas là pour réclamer une quelconque vengeance. J'attends de la justice qu'elle soit raisonnable. Moi, je ne serai jamais raisonnable par rapport aux accusés."

Dominique : "à votre place, je ne serais pas très objective, je vous remercie donc de le faire pour moi. Mais je tiens à signaler que je n'ai aucun pardon pour les gens qui sont responsables, complices et dont j'ai l'impression qu'ils pensent que ce n'est pas si grave"

Dominique : "quelque chose en moi s'est brisé, je suis très triste. Je ne connaissais aucune des personnes assassinées ce soir-là mais je me sens extrêmement proche d'elles. Je ne comprends pas comment une gosse de 17 ans a pu être mortellement touchée à quelques mètres de moi."

Dominique : "pour citer mon psychiatre, je souffre d'une amnésie presque totale de l'événement traumatique. J'entends un pop derrière moi. J'ai compris de quoi il s'agissait. Et ça tire, ça tire, ça tire. Je sens de la fumée, dans ma bouche et mon nez. Je n'arrive plus à respirer"

Dominique : "pendant des mois, j'ai essayé de me reconstituer cette mémoire. Maintenant, j'arrête d'essayer de reconstituer ce qu'il s'est passé. Je vis donc avec ces petits moments." Parmi ces moments, un homme "qui me dit : ils sont trois. Je pense que je n'ai aucune chance".

Dominique : "je suis désespérée, terrorisée. Ce n'est pas de la peur, c'est au-delà de la peur. Quand vous êtes convaincue que vous allez mourir et que vous ne pouvez rien faire. Je comprenais que des gens mourrais autour de moi. Je me dis que je vais agoniser"

Dominique : "puis je cours et je me vois courir. Quand je dis que je me vois, je vois cette personne qui est moi et qui court. Les médecins m'ont expliqué que c'est la désincarnation, la dissociation. Mais quand ça vous arrive, c'est terrifiant."

Dominique : "j'appelle les pompiers, je leur hurle de venir, qu'ils sont en train de tous les tuer. Et je cours. Une voisine m'emmène à l'hôpital et je vois une télévision avec "prise d'otage au Bataclan". C'était l'horreur non seulement autour de moi mais aussi dans ma tête.

Dominique : "je suis restée dans un état de sidération pendant des mois. J'étais comme morte dans un corps encore en vie. Je suis retournée travailler mais j'étais dans un autre monde. Et ça m'épuisait parce que je ne dormais pas, je n'avais pas de sommeil réparateur."

Dominique : "j'ai l'impression de m'être épuisée à essayer de forcer les choses. J'ai conscience que j'ai sans doute un peu abîmé mon capital génétique de vie. On m'a dit que j'avais un syndrome de stress post-traumatique chronique, j'en ai vraiment pris conscience 2 ans après."

Dominique : "je ne sais pas comment mes proches, mes collègues, même mes voisins ont réussi à me supporter. Je pense qu'ils m'aiment bien en fait. Mais je me sens aussi plus forte qu'avant. Les mots m'ont aidée à verbaliser."

Dominique : "je suis là et j'avance. Et j'ai écrit ces quelques mots que je me dois à moi-même : "je crois qu'au fond, je suis toujours cette petite fille qui disait là-bas, c'est loin mais j'y vais. Désormais j'ai l'impression qu'il y a des murs qui bouchent l'horizon."

Dominique : "je ne vais pas me plaindre, j'espère que je ne vous suis pas apparue comme quelqu'un qui se plaignait. J'espérais mieux pour moi. Mais ils ne m'ont pas abattue."

Place au témoignage d'Aurelia Gilbert : j'ai 49 ans, je suis mariée, nous avons deux filles. Mon témoignage arrive à la fin des témoignages des rescapés, j'ai conscience de certaines redites. J'essaierai d'être factuelle et concise parce que c'est dans mon caractère."

Aurélia : "nous avions acheté deux places de concert mais quelques jours auparavant, mon mari s'est désisté et m'a proposé d'offrir sa place à l'une de mes meilleures amies pour lui changer les idées, ce qui n'a pas manqué"

Aurélia : "dans le contexte à l'époque, il y avait eu les attentats de janvier 2015 et comme je suis un peu plus âgée que la plupart des spectateurs, j'ai également le souvenir des attentats de 1986 et de 1995. Donc j'ai immédiatement compris qu'il s'agissait d'un attentat."

Aurélia : "j'ai vu trois hommes dont un visage plus pâle, crâne rasé qui était le plus près de moi. Puis les tirs ont repris. J'ai le souvenir d'avoir vu des balles qui tombaient à côté de moi. Et je me suis un peu résignée, comme beaucoup d'entre nous, à mourir ce soir-là."

Aurélia : "j'ai pensé à mes enfants et à mon mari. Je me suis dit que dans ma famille on mourrait à 90 ans et que 43 ans c'était un peu juste. Donc je me suis levée, je me suis retrouvée dans un escalier et sur la coursive, je ne voyais que des blessés très graves ou des morts"

Aurélia : "on a refermé la porte et on a essayé de la bloquer avec une planche à repasser, que j'ai trouvée vaine. Je me souviens m'être dit : on va se protéger avec une planche à repasser contre trois terroristes en kalachnikov."

Aurélia : "j'ai envoyé un premier SMS à mon mari "fusillade au Bataclan, réfugiée, prends soin des enfants. Je t'aime". Puis je me suis reprise et je lui ai dit : "t'inquiète pas, on est en plein cœur de Paris, dans un quart d'heure la police est là, c'est fini."

Aurélia: "je me souviens d'un monsieur irlandais qui s'occupait d'un jeune homme avec beaucoup de bienveillance, il y avait au moins quatre blessés graves dans cet escalier et tous s'en sont sortis". Ils finissent par être sortis de l'immeuble à 00h13, "5 minutes avant l'assaut"

Aurélia : "la sortie de Bataclan, la vision de la fosse et de l'ensemble des morts est quelque chose qui me hantera toute ma vie." Elle se réfugie dans une cour. "Les gens de la sécurité civile sont venus, ils m'ont semblé très jeunes et très choqués".

Aurélia : "en rentrant, mon mari a eu un mouvement de recul en me voyant pleine de sang. Je lui ai dit : "t'inquiète pas, ce n'est pas mon sang". Et comme beaucoup de gens ce soir-là, j'ai terminé ma journée en faisant une machine, ce qui paraît très dérisoire."

Aurélia : "je suis retournée travailler le lundi. Comme beaucoup, je me suis rendue compte que ce n'était pas forcément une bonne idée. Mais j'ai eu un managment nordique et très très bienveillant."

Aurélia: "j'ai participé à la création d'une des associations de victimes @13onze15

J'ai beaucoup travaillé dans l'association. On a organisé des colloques pour essayer de comprendre les racines du terrorisme. J'ai finalement arrêté parce que ça prenait trop de place dans ma vie"

Aurélia : "quand j'entends ce qu'on vécut d'autres victimes qui étaient dans le même escalier dans le Bataclan, je me suis sentie à nouveau coupable : pourquoi moi je vais bien et pas eux ? Mais je pense qu'il n'y a absolument pas de victime forte et de victime faible."

Aurélia : "surtout, je me suis plongée dans le dossier. J'ai fait du réquisitoire définitif et de l'ordonnance de mise en accusation mes livres de chevet. Il y a plus sympa comme lecture, mais soit. Je pense qu'il est important de remettre l'état de Droit au milieu de tout ça."

Aurélia : "le terrorisme nous transforme en objet. J'avais besoin de redevenir sujet. Et témoigner aujourd'hui est pour moi une manière de redevenir sujet. "

Ann-Flore s'est avancée à la barre. "Je ne suis qu'un simple ricochet" dit-elle pour se définir. Elle passe la soirée dans un bar, apprend pour les attentats. "J'avais une formation de journaliste donc mon premier réflexe est de chercher des informations sur Twitter".

Ann-Flore : "il ne me faut que quelques secondes pour percuter que mes parents sont au Bataclan. Le téléphone de mon père sonne, il ne répond pas. Le téléphone de ma mère sonne. Elle ne répond pas. Je panique. J'appelle ma sœur, elle ne comprend pas de quoi je lui parle."

Ann-Flore : "je suis comme une gamine de deux ans et demi. Mon amie me prend en charge. On monte pour ce qui sera la dernière fois de ma vie dans cet appartement. Je prends une culotte, une brosse à dent. Et on file dans l'appartement de mon amie."

Ann-flore : "on allume la télé et je regarde à la télé ma vie. Je n'ai pas d'infos. Je me mets à faire des calculs sordides : je me dis que sur 1500 personnes, ce serait fou que ça tombe sur eux deux."

Ann-Flore : "je crois que ce qui me fait le plus mal c'est de comprendre qu'il faut arrêter de les appeler. Parce que les appeler ça fait d'eux des cibles. Vers minuit et demi, ma sœur m'appelle. Elle me dit : "maman est vivante". Et je comprends que mon père est mort."

Ann-Flore : "pour la dernière fois, je hurle le mot "Papa". Et là mon obsession c'est de rejoindre ma famille. Un des membres du club de moto de mon père vient me récupérer. Je crois que j'arrive vers 4 heures du matin. On essaie de savoir où est transférée ma mère."

Ann-Flore : "j'ai mal partout, j'ai la sensation que mon corps est devenu une prison métallique." Le lendemain, elle se rend à l'hôpital. "Et dans la voiture, je suis terrifiée à l'idée que ma mère me dise que mon père ait agonisé, qu'il ait mis longtemps à mourir."

Ann-Flore : "et je comprends que moi je suis un ricochet, je n'ai pas pris de balle, je n'ai pas vu ce qu'il s'est passé. Donc je vais être forte, je vais épauler ma mère. Et je me dis aussi qu'il ne faut pas que je bascule dans la haine, je ne veux pas devenir haineuse."

Ann-Flore : "ma mère m'apprend que mon père est mort d'une balle dans la tête, parmi les premiers. Et peut-être qu'une balle dans le cœur ça m'aurait moins bouleversée parce que la tête c'est l'essence de l'être humain, le siège de l'âme."

Ann-Flore : "les jours qui suivent, je retrouve quotidiennement ma mère à l'hôpital Saint-Antoine qui est grièvement blessée, qui subit plusieurs opérations. J'ai peur à plusieurs reprises qu'elle meure elle aussi. Je cauchemardais de devenir orpheline."

Ann-Flore raconte ce coup de fil à une cellule psy. "J'ai entendu la dame qui avait cru couper son micro dire à sa collègue : "putain, j'en ai une qui va péter un plomb, là".

Ann-Flore abandonne ses études, retourne vivre chez ses parents : "j'avais pas de mec, pas de bagnole, pas une thune. Bref que dalle". "La seule chose un peu sensée que j'ai faite, c'est adopter un chien. J'ai appris après qu'il était né le 13 novembre 2015 "

Ann-Flore : "je n'ai pas réussi à garder des liens avec les amis que j'avais avant. Je me sentais hors sujet, aller boire des coups, les anniversaires à fêter". A ses nouveaux amis, "j'ai mis vachement de temps pour raconter mon histoire."

Ann-Flore : "je sais ce que c'est d'être invisible, de ne pas être vue. J'ai grandi avec cette tristesse en moi. Et cette tristesse est devenue une violence. Et c'est étrange pour moi de me sentir proche d'eux. De grandir avec de la violence et de la haine en soi."

Ann-Flore évoque "l'injonction d'un avocat" lorsqu'elle est venue visiter la salle avant le procès. "Ils nous ont demandé d'être dignes. Et je me suis dit que c'était gonflé de nous demander d'être digne au seul endroit on aurait le droit de ne pas l'être".

Ann-Flore revient également sur les propos d'un des accusés qui se disait aussi touché par les témoignages des parties civiles. "Il a dit : nous aussi, on est des humains. Ca m'a travaillée. Je me suis rendue compte que ce n'étaient pas des monstres. C'est tout l'ambiguïté."

C'est au tour de Guillaume de témoigner : "je viens avec mon équipe, si vous le permettez. Je suis assez impressionné." Il présente son épouse qui était dans la fosse et Charles, avec moi au Bataclan. Il explique qu'il va lire un texte écrit un mois après les événements"

Guillaume : "tout le monde se couche. Il n'y a rien de plus étrange que le son d'une foule qui s'effondre. Nous sommes les uns sur les autres. Les rafales chaotiques ne s'arrêtent que quelques instants. La totalité de mon être est envahi par la peur."

Guillaume : "l'instinct de survie prend le contrôle. Mon cerveau me dit : barre-toi. Rester c'est mourir. J'ai marché sur des gens pour rejoindre la scène. Rester c'est mourir. Je répète à bout de forces : "ils vont manquer de munitions". Mais ils ne manquent pas de munitions".

Guillaume : "un cri, une détonation, silence. Un cri, une détonation, silence. Un cri, une détonation, silence". Guillaume se réfugie à l'étage. "Les tirs se rapprochent. Un cri, une détonation, silence. Un homme a réussi à casser le faux-plafond avec ses poings".

Guillaume : "comme pour m'excuser d'avoir marché sur des gens en bas, je fais d'abord passer [par le trou du plafond] un enfant de dix ans et sa mère. Comme si j'avais compris qu'il fallait le sauver lui pour pouvoir me sauver moi. Viens mon tour de passer par le trou."

Réfugié dans les combles, Guillaume est "à peu près convaincu que tout le monde est mort en bas. Je pense à ma compagne. Je n'ai pas envie de me préparer à apprendre sa mort. Et mes amis. Et moi, je ne suis pas encore tiré d'affaire."

Guillaume : " je répétais en boucle : "putain, intervenez, maintenant. Intervenez". J'ai entendu des cris. Des cris de douleur, des cris d'homme, des cris de femme. Des cris toutes les cinq minutes environ. Et silence. Et puis, il y a eu l'assaut. Un déchaînement merveilleux. "

Guillaume : "presqu'une heure après l'assaut, on voit passer les lasers rouges et les lampes torches. Tout le monde hurle "otage, otage". Une dizaine de types de la BRI sont là dans les combles. Un mec dans son soulagement dit "je vais pouvoir revoir mes enfants."

Guillaume : "moi, je dis juste : "j'espère que vous les avez bien défoncés". Et un type de la BRI me répond : "ils se sont défoncés tout seul". Je me suis senti bête, on a les joies qu'on peut."

Guillaume : "dans la fosse, il y a des dizaines de corps, un tapis de cadavres. Je ne veux pas trop regarder de peur d'y voir un ami. En réalité, voir des corps mutilés ne m'a absolument rien fait ce soir-là. Peut-être que nous étions chimiquement vidés. Incapable de ressentir."

"Je n'oublierai jamais cette nuit où j'ai embrassé le diable" conclut Guillaume. Qui précise qu'il est prêt "à affronter les questions, avant d'adresser un mot aux victimes et aux assassins". "Les assassins ne sont plus là, ils sont morts", précise le président.

Guillaume : "j'entends venir du box que certains se prétendent combattant. Et je tiens à dire que je suis sûr qu'il n'existe nulle part une cause qui pourrait justifier ce qui nous est arrivé."

Guillaume : Nos assassins ne sont pas des combattants, ce sont des esclaves qui défendent leurs propres chaînes avec le sang des hommes libres. Un mot à ceux qui se servent de la peine des vivants pour nous vendre encore et encore la peine de mort. Taisez-vous à jamais."

Guillaume : "on a demandé à un chef indien un jour : "pourquoi vous ne battez pas vos enfants ?" Le chef indien a répondu : "l'enfant comprend sa bêtise par le silence qui l'entoure.". Puissent-ils vivre dans la souffrance de notre humanité. "

Philomène, qui a perdu son fils Baptiste Chevreau au Bataclan s'est avancée à la barre. Elle a fait projeter sur le grand écran une photo d'elle et son fils : "cette photo a été prise en octobre 2015."

Philomène : "Baptiste avait 24 ans, il était passionné de musique. Il venait de signer un CDI dans une maison d'édition de musique. Il était passionné de musique. Ce soir-là, il profitait du cadeau d'anniversaire de sa sœur : deux places au Bataclan."

Philomène : "il venait d'emménager avec son amoureuse dans un deux-pièces. Il y est resté un mois et demi. Il commençait à peine sa vie d'adulte, tout lui souriait. Il avait plein de projets. Sa vie c'est aussi la mienne et sa mort c'est aussi la mienne."

Philomène: "le 13 Novembre j'ai su très vite que Baptiste était au Bataclan. J'ai espéré qu'il avait perdu son portable. J'ai même espéré qu'il était blessé grièvement, quelque part. J'ai appris par l'amie de Baptiste au téléphone que mon fils était mort. C'était le samedi à 18h"

Philomène : "je n'ai jamais eu le moindre coup de fil officiel m'annonçant sa mort. Le résultat est le même. Mais ça n'aurait pas dû être à ma belle-fille de m'annoncer cette nouvelle. L'identification date de 5 heures du matin. Néanmoins, on a attendu toute la journée."

Philomène : "j'ai attendu des mois avant de savoir comment était mort Baptiste, quelles blessures il avait eues, s'il avait souffert, s'il avait eu le temps d'avoir peur. Pendant des mois, j'ai lu tous les articles, j'ai demandé a avoir accès aux photos de la police."

Philomène : "je n'ai pas pu écouter tous les témoignages des parties civiles, mais j'ai toujours l'espoir d'apprendre quelque chose. Peut-être qu'une fois que le procès sera terminé, j'arrêterai de chercher."

Philomène : "ils m'ont pris mon fils, et m'ont laissé à la place un poids extrêmement lourd que je devrais porter toute ma vie. Ils m'ont pris son sourire et le mien. Le manque et l'absence de Baptiste se fait sentir au quotidien. Je ne serai plus jamais vraiment heureuse."

Philomène : "même si c'est très dur pour moi d'entendre les témoignages des rescapés alors que Baptiste n'est plus là, je voudrais leur dire qu'on ne doit pas comparer les douleurs. Que toute personne est légitime."

Philomène : "l'issue de ce procès ne changera rien à ma vie, mais il fallait qu'il ait lieu. Moi je continue à chercher parmi tous ces récits, des petits morceaux de la fin de vie de Baptiste. Alors merci d'avoir permis ces témoignages et nous avoir donné la parole."

Maria-Christina : "écouter les témoignages des survivants, c'était très difficile pour moi, mais cela m'a permis de comprendre l'impuissance et l'angoisse qu'a pu ressentir Juan Alberto ce soir-là. Aujourd'hui, je me demande combien de personne ont pu trébucher sur son corps. "

Maria-Cristina : "j'espère que vous aurez à subir la subir la souffrance que vous avez engendrés et provoqués chez les victimes directes et indirectes. Vous vous fourvoyez si vous croyez que vous êtes courageux, vous êtes en réalité très lâches. Sans vos armes vous n'êtes rien."

Maria-Cristina : "en tant que maman, je peux vous dire que les naissances de mes enfants ont été les plus beaux cadeaux que la vie m'a offerte. Ils ont été des piliers dans ma vie."

Maria-Cristina : "la première fois que nous avons visité Paris, Juan Alberto avait seulement six ans, mais il a adoré et il disait qu'il voudrait s'y installer. Moi je n'ai jamais imaginé qu'il y rencontrerait la mort. Il avait seulement 29 ans et toute la vie devant lui."

Maria-Cristina : "Juan Alberto venait de se marier en juillet. Il était avec son épouse au concert. Mais heureusement, Angela est sortie indemne physiquement. Elle a en revanche été psychologiquement très éprouvée".

Maria-Cristina : "ce soir-là, Juan Alberto, m'a appelée vers 17h30 en sortant du travail. Il m'a dit qu'il allait à un concert. On s'est dit aurevoir comme habituellement. Il m'a dit : "je t'aime, maman". Je lui ai répondu : "je t'aime, mon trésor. A demain."

Maria-Cristina explique qu'en apprenant que des attentats sont en cours à Paris, elle tente d'appeler son fils et sa belle-fille. "En entendant les témoignages des victimes survivantes, je me demande maintenant si je ne les ai pas mis en danger en faisant cela".

Maria-Cristina finit par avoir sa belle-fille au téléphone. Elle lui dit être sortie du Bataclan, mais en laissant Juan Alberto inconscient dans la salle. Arrivée à Paris, Cristina explique avoir "visité tous les hôpitaux possibles". Puis c'est "l'attente à l'école militaire".

C'est finalement l'annonce du décès de Juan Alberto. "Mon cœur s'est brisé, je me suis sentie impuissante. J'ai ressenti énormément de colère aussi", raconte Maria-Cristina à la barre. "Il n'est pas logique qu'on puisse survivre à son enfant. C'est très douloureux."

Maria-Cristina : "je ne saurais probablement jamais comment il est mort. On m'a dit qu'il avait reçu une balle dans le dos. Mais je ne saurai jamais s'il est mort sur le coup ou s'il a souffert, agonisé. Et ces pensées virevoltent sans cesse dans ma tête."

A l'institut médico-légale, Maria Cristina sent son "âme se briser. J'ai frappé sur la vitre." Elle y retourne plusieurs fois, pour passer un moment auprès du corps de son fils. Dix jours après, Maria-Cristina rentre en Espagne avec la dépouille de son fils.

Maria-Cristina explique que le drame "a intensifié les symptômes d'une maladie auto-immune dont je souffre et également des problèmes d'estomacs. Je souffre d'insomnie, de problèmes de concentration. Je suis irascible, je suis devenue claustrophobe".

Maria-Cristina aimerait "savoir pourquoi il n'y avait pas de mesures de protection particulière alors que l'on savait que des menaces pesaient sur cette salle et ce groupe. J'aimerais aussi savoir pourquoi les personnes fichées S ne sont pas surveillées de plus près".

Après une courte suspension pour "une pause technique", l'audience reprend avec l'audition de Tatiana, sœur de Priscilla Correia, "décédée au Bataclan avec son compagnon. Elle avait 35 ans, envisageait de fonder sa famille, d'avoir des enfants. Mais elle n'a pas eu le temps"

Tatiana : "ils sont décédés tous les deux et Manu laisse derrière lui deux petites filles. Priscilla a été tuée près du bar, elle a souffert, elle a eu peur et elle s'est vue mourir"

Tatiana : "perdre une sœur, une grande sœur, si jeune et dans des circonstances si dramatiques, c'est perdre un morceau de son histoire et de sa vie. Aujourd'hui, aucun mot n'est suffisant pour décrire le manque depuis son départ."

Tatiana : "aujourd'hui, ce qui me permet d'avancer ce sont mes enfants. Malheureusement, ils ne connaîtront jamais leur tante. Il faudra un jour que je trouve les mots pour leur expliquer dans quelle violence leur tante a disparu."

Tatiana : "si je témoigne aujourd'hui c'est pour ma sœur, mais aussi mon père, jusqu'ici partie civile mais qui est décédé à tout juste 65 ans. C'est une autre victime collatérale. Le départ de Priscilla lui aura été insurmontable. Il a passé plus de 5 ans assis dans son canapé"

Tatiana : "le corps médical parle de syndrome de glissement. Il a perdu goût à la vie. Sa vie s'est arrêtée le 13 Novembre 2015. Il est décédé de chagrin. Je me suis sentie si seule et j'aurais aimé que ma sœur soit là".

Tatiana conclut sur une citation de Gandhi : "la meilleure éducation consiste à tirer le meilleur de soi-même. Quel meilleur livre que le livre de l’humanité ?"

Lahssen, frère de Djalal Sebaa, décédé au Bataclan, est à la barre : "nous sommes arrivés en France en 2014 pour rejoindre nos parents, après avoir obtenu la nationalité française. Nous sommes d'origine algérienne." Sur l'écran, il a fait projeter une photo avec son frère.

Lahssen : "le 13 Novembre 2015, on était ensemble avec mon frère. C'était comme un pote pour moi. Depuis sa mort, je suis un peu dégoûté. Pour mes parents aussi. Ma mère depuis ce jour-là, n'est pas bien. Elle ne sort plus beaucoup."

Lahssen : "moi je suis musulman, je ne suis pas pratiquant. Mais l'islam c'est l'amour. Djalal est resté presque un an ici en France. On a fait toutes les démarches pour commencer notre vie, travailler dans la boulangerie-pâtisserie".

Lahssen aux accusés : "vous allez finir votre vie en prison et puis après en enfer, parce qu'il y a des gens qui souffrent." Emu, il conclut sa déposition : "ce sera tout pour moi. Le reste, ça reste dans le cœur."

Le président précise que le frère de Lahssen, Djalal Sebaa, était un simple passant, qui marchait devant le Bataclan le 13 Novembre 2015.

Sophie, 43 ans, s'est avancée à la barre : "jusqu'à juillet, je ne pensais pas suivre le procès ou de loin." Elle décide finalement de venir et imagine "que j'allais regarder un accusé dans les yeux jusqu'à ce qu'il baisse le regard".

Sophie : "Mais je me suis [null rendue][AS1] compte que je voulais témoigner pour une mauvaise raison et que cet échange de regards, c'était un rapport de force, une forme de vengeance. Et la vengeance, j'en ai jamais voulu."

Sophie : "j'ai renoncé à mon envie instinctive de duel à la Segio Leone. Je m'en remets à vous la cour pour faire ce qui est juste parce que nous qui sommes parties civiles nous ne pouvons être juge et partie".

Sophie : "quand les tirs ont commencé, il ne m'a pas fallu plus de quelques dizaines de secondes pour comprendre ce qui était en train de se passer. Et mon cerveau m'a transformé en une sorte de machine de guerre et a coupé tout ce qui n'était pas nécessaire".

Sophie : "je mets pour sac sur la tête pour me protéger et mon bras gauche sur le flanc parce que j'avais peur qu'une balle dans la cote me perfore le poumon." "J'avais tellement confiance dans les unités d'intervention que j'ai vraiment réussi à me détendre".

Sophie : "puis le moment du coup par coup. Vous voyez de quelle phase de l'attaque je parle, celle du ball trap : les pigeons d'argile, c'est nous. J'écoute les tirs. J'entends un homme en train d'essayer de calmer une femme. Je dis : taisez-vous vous allez nous faire repérer"

Sophie : "à ce moment-là, j'ai eu des pensées étranges. J'étais un peu honteuse parce que mon appartement n’était pas très rangé. J'avais un copain depuis pas longtemps et je me suis dit : "le pauvre, il a une copine depuis un mois et demi".

Sophie : "et puis est venue la colère. J'ai décidé que j'avais le droit de décider comme j'allais mourir. Je me suis relevée. Je me suis relevée dans la fosse avec les piles de corps, ceux des morts, des blessés, des vivants".

Sophie : "je viens de m'asseoir au milieu d'un charnier." Elle fait projeter une photo des fleurs et bougies déposées devant le Bataclan. "Quand j'ai vu cette image, elle m'a fait penser à la fosse. Même si elle n'est que symbolique, je trouvais important de vous la montrer"

Sophie : "je cours vers la seule sortie que je connaisse, l'entrée principale du Bataclan. Je me rappelle des monceaux de corps, de ma concentration pour ne pas tomber. De mettre dit : si tu trébuches, tu meurs. De mettre retrouvée dans le hall d'entrée avec des corps, encore"

Sophie : "je tombe sur des policiers. Et je ne pensais pas pouvoir se sentir aussi soulagée d'être en joue par autant de policiers à la fois. Et pourtant si." A l'extérieur, elle envoie un sms à son ami Guillaume qui lui répond trois mots : "Vivant. Encore. Blessé"

Sophie fait également projeter une photo de son jean à la sortie du Bataclan : "ça vous donne une idée de la mare de sang. Ce sang ce n'est pas le mien, c'est celui des autres dans lequel j'avais baigné".

Sophie : "je ne vais pas vous parler de mes séquelles physiques qui sont infiniment légères, ni de mes séquelles psychologiques qui sont tristement banales dans cette salle, je veux vous parler d'autres séquelles. Je souffre de l'instrumentalisation dont nous sommes victimes."

Sophie : "certains ont porté plainte après l'utilisation de la mémoire de leurs proches pour porter une autre haine, symétrique à celle-ci. Je suis horrifiée de voir des jeunes qui tournent des vidéos inspirées de Daech où ils miment l'exécution de leurs opposants politiques".

Sophie : "pour moi c'est ça la séquelle la plus douloureuse après l'attentat. C'est cette séquelle sociétale. J'ai encore mal au dos parfois, mais je peux travailler ma cicatrice avec un kiné. Je fais encore des cauchemars parfois, mais je peux avancer. "

Sophie : "j'espère que les témoignages nombreux de parties civiles qui clament qu'elles ont su résister aux amalgames hâtifs porteront un message au-delà de ces murs : ne pas se contenter de raccourcis faciles, regarder la totalité des choses."

Sophie : "j'attends de vous que vous puissiez rendre la justice. La rendre tout court. Mais aussi nous la rendre à nous. Parce que j'ai l'impression qu'on nous la prise."

Sophie : "donc entendre l'émotion, mais pour autant ne pas juger en fonction de l'émotion. Savoir douter. Juger à la hauteur des responsabilités établies et seulement des responsabilités établies."

Fin de l'audition de Sophie. Trois personnes s'avancent à la barre. Redda, Samir et Zineddine, tous trois victimes de l'attentat du Stade de France et qui n'avaient pas été entendues jusqu'ici.

Tous trois, un oncle et ses deux neveux, se rendaient au match. Ils avaient reçu les billets en cadeau. Ils sont près de la porte H quand survient l'explosion d'un des kamikazes. Redda est blessé par un des écrous de la ceinture explosive.

En rentrant chez lui, Redda comprend "que j'avais échappé au pire". "Ma femme a vu que j'avais de la chair du kamikaze dans les cheveux, sur mes chaussures. C'était dur d'enlever tout ça".

Zineddine, qui jouait au football à haut niveau à l'époque, a reçu des boulons de la ceinture explosive dans la jambe. "Je me suis mis à courir. Et j'ai entendu mon père qui m'appelait : Zizou. Parce que Zizou c'est mon surnom". Président : "normal pour un footballeur"

Zineddine trouve refuge dans le Stade de France : "il y avait des blessés, vraiment plus graves que nous. Des trucs pas beaux à voir. Et je me rends compte que tout le monde est couvert de trucs rouges, de la peau, enfin c'est ce que je croyais à l'époque".

Samir explique qu'il a aussi été blessé au niveau des jambes "on a été protégés par une pancarte publicitaire, heureusement". Il évoque son père, franco-algérien aujourd'hui décédé, venu en France "pour mettre ses enfants en sécurité après avoir vécu les attentats en Algérie".

Redda reprend la parole pour évoquer les séquelles psychologiques de l'attentat sur lui : "je me réveillais la nuit en poussant un cri déchirant". Il est aussi témoin de deux agressions dans la station-service où il travaille. "C'était dur pour moi".

Fin des auditions de parties civiles pour aujourd'hui. L'audience est suspendue. Elle reprendra demain à 12h30.

Jour Trente – Jeudi 21 Octobre 2021 – Auditions des proches de victimes tuées au Bataclan : René (père de Pierre-Yves Guyomard et beau-père de Anne Cornet), Jean (Père d’Anne Cornet), Aurore (femme d'Emmanuel), Sophie (femme de Stéphane), Stéphane (père d’Hugo), Aurélie (compagne de Matthieu), François ( père de ce dernier), Michel (famille de Patricia et Elsa), Christophe ( frère de Raphael), Hélène (épouse de Quentin), Céline (ex-compagne de Manu), Alice & Emilie (père tué au Bataclan), Claire (sœur d’Estelle), Marie (mère d’Estelle)

Audition des proches de victimes tuées au Bataclan.

Jour 30 au procès des attentats du 13 Novembre 2015. Aujourd'hui, la cour va entendre des proches de victimes tuées au Bataclan.

L'audience reprend. Jour 30.

Le président de la cour, avant de commencer l'audience, a une pensée "à la mémoire de mon collègue Pierre Michel, juge d'instruction d'exception, assassiné il y a 40 ans jour pour jour presque à la même heure". Hommage du juge Périès au juge Michel.

Et le président Périès appelle un père endeuillé, René, "j'ai 82 ans bien tassés" et "je suis le père de Pierre-Yves Guyomard et le beau-père de Anne Cornet, assassinés le 13 Novembre au Bataclan"

René parle d'une petite voix fatiguée et si lasse, si triste. René espère un verdict "maximum de ce que prévoit la loi française"

René parle d'une "enquête parfaite", mais regrette qu’après les menaces antérieures contre le Bataclan après un attentat en Egypte, "et l'information n'a pas été transmise".

René pense que les propriétaires du Bataclan n'auraient pas organisé de concert s'ils avaient su qu'il y avait des menaces.

René : "C’est épouvantable. Mon fils est un parmi tant d’autres. On aurait pu éviter tout ce carnage". Et René, si triste, dit qu'il ne peut plus rire avec son fils.

René pense qu'il a fallu "trois heures avant que les forces de l'ordre n'interviennent". Il estime qu'à part le commissaire de la BAC75N et "son adjoint qui ont sauvé des dizaines de vie", son fils n'a pas été protégé. Pas par Sentinelle alors malgré Charlie Hebdo dit-il.

René : "Les individus à ma gauche (dans le box), il y en a des dizaines de milliers encore dans notre pays. Faut pas se faire d’illusion, des attentats y en aura d’autres".

René : "Je vous épargne le passage à l’institut médico-légal, une épreuve insurmontable. Cette image de mon fils en train de mourir, elle est dans ma tête, depuis six ans".

Arrive à la barre Jean : "Je suis le père d'Anne Cornet et le beau-père de Pierre-Yves Guyomard". Jean explique que ce 13 Novembre, il était à La Réunion avec sa femme. "Nous avons regardé le soleil se coucher sur l'Océan indien et sommes allés nous coucher".

Jean et sa femme sont réveillés dans la nuit par un coup de fil de métropole, on les prévient qu'il se passe quelque chose de grave au Bataclan où se trouvent sa fille et son beau-fils.

Ils allument la télé, affolés, appellent Anne, qui ne répond pas, ni Pierre-Yves. Puis tombe, tardivement, la nouvelle de leur mort. Jean, son père : "Notre plus jeune fille, notre petite Anne, ne fêtera jamais ses 30 ans, nous sommes anéantis".

A la barre, Jean, chemise claire, cravate rouge et bleue, veste grise, barbe blanche, parle aux côtés de l'un de ses fils. Jean a la voix chevrotante, au bord des larmes.

Jean raconte l'Institut Médico-Légal, derrière la vitre, Pierre-Yves "semblait sourire", mais Anne au sourire d'habitude "solaire" lui semblait comme envolée. "J'avais l'impression que ce n'était plus ma fille".

Comme tous les parents endeuillés, Jean dit la froideur de l'IML, moment "trop court" auprès du corps de sa fille, "trop impersonnel".

Pendant que Jean parle, sont projetés des photos de Anne et Pierre-Yves. Sourires, au soleil. Et la photo de leur mariage, Anne dans une magnifique robe blanche, chignon torsadé, bouquet de fleurs roses et blanches à la main, Pierre-Yves en costume cravate marine.

Jean, à la barre veut dire ses "sentiments par rapport à Daech. Certaines victimes disent qu'elles n'ont pas de haine, j'avoue que ce n'est pas mon cas".

Jean considère les cadres de Daech comme "des bandits ivres de puissance". La mort du calife Abou Bakr Al Baghdadi l'a réjoui, il a ouvert une bouteille de champagne.

Jean parle de sa fille Anne, "toujours souriante, généreuse". Elle rêvait de devenir ingénieure du son. Son professeur s'appelait Pierre-Yves, et "quelques années plus tard allait devenir son mari".

Anne change finalement d'orientation ensuite, de crainte de ne pas réussir la sonorisation d'une salle de concert, elle s'était réorientée, travaillait dans une crèche, passionnée par la petite enfance.

Jean dit à la barre que Pierre-Yves a été tué de balles dans le dos, et que Anne a été achevée à terre.

Jean parle de son gendre Pierre-Yves : "Il adorait son travail d'ingénieur du son, lui aussi était généreux et attentif aux autres".

Jean s'adresse aux les survivants qu'il a entendus ici à la barre, dire la culpabilité d'être encore en vie. Jean : "Je veux leur dire de ne pas avoir de remords. Je suis heureux qu’ils soient vivants. Le remords ne m’aurait pas rendu ma fille et mon gendre".

Jean lit maintenant une lettre de sa petite-fille, nièce de Anne et Pierre-Yves. Jean a beaucoup de mal à ne pas s'effondrer en larmes.

Extrait de la lettre : "Aujourd’hui, en plus du tabac et des maladies, les dessins tuent, l’ignorance tue. A mon oncle Pierre-Yves et ma tante Anne, des personnes ordinaires qui rendaient nos vies extraordinaires".

La lettre de la petite fille de Jean s'achève ainsi : "Comme l’humour est tout ce qui nous reste, on pourra dire que ce concert était une vraie tuerie".

Et Jean remercie le président Périès pour "l'humanité et la dignité" avec lesquels il mène ce Procès 13 Novembre Jean-Louis Périès : "Merci, monsieur".

Arrive à la barre Aurore, presque 56 ans, la femme d'Emmanuel, tué au Bataclan où il était avec leur fils Wilfried. Wilfried a survécu.

Aurore raconte sa rencontre avec Emmanuel, elle 21 ans, lui 18 ans, lui en tee-shirt Gaston Lagaffe, "la première gaffe, c'est de se lever le matin", elle en "tailleur pied de poule". Emmanuel, c'était l'homme de sa vie, avec lequel elle a eu deux enfants.

Aurore et Emmanuel s'aimaient. "Avec son regard, j'avais l'impression d'être la première merveille du monde". Sans lui, sa vie est devenue un grand vide. "Je le cache, avec un grand sourire, surtout pour mes proches".

Aurore dit qu'elle sait sa chance que son fils soit revenu du Bataclan, certes "hagard, en sang, traumatisé", mais vivant. Elle pense aux parents qui ont perdu un enfant. Sait qu'elle aurait pu perdre son mari et son fils ce 13 Novembre

Aurore dit des accusés "ils n'auront pas ma haine, mais je ne leur pardonnerai jamais". Elle ne fait pas d'amalgame avec la religion. Ajoute : "leur cerveau c'est le néant, le vide, je crois que c'est compliqué pour eux de réfléchir".

Aurore : "Quand j'ai rencontré Emmanuel, il était déjà mélomane et moi j'étais la fille qui écoutait de la variétoche sur RTL."

Aurore et Emmanuel s'appelaient deux trois fois par jour. Mais pas ce 13 Novembre

Quand Aurore découvre qu'il y a l'attaque au Bataclan, elle se dit : ils vont sortir. Son fils Wilfried l'appelle, sorti, elle se dit "papa ne serait jamais sorti sans toi", elle espère qu'Emmanuel a pu sortir.

Sur grand écran, on voit des photos de Aurore, Emmanuel et leurs enfants, Agathe et Wilfried. Ils sourient. Ils ont l'air super heureux.

Aurore raconte son arrivée à l'école militaire alors qu'elle cherche désespérément Emmanuel. Une magistrate l'accueille. Aurore dit son nom. On l'emmène dans une petite pièce en haut. Elle se dit que ce n'est pas bon signe.

Dans la pièce du haut, on lui dit brutalement : "Madame, j'ai le regret de vous dire que votre mari a été assassiné". Puis on lui "donne un petit cachet, vous sortez dans le coltard, et dehors, y a BFM qui passe et vous dit : c'est votre fils qui a été tué ?"

Aurore sort et songe à comment elle va annoncer la mort d'Emmanuel à leurs enfants. Puis elle raconte l'IML. "La dernière fois que j'ai vu l'homme de ma vie, c'était derrière une vitre".

Aurore précise que le visage d'Emmanuel était déformé par la balle qui l'a tué. A l'IML, on lui dit : "ne vous focalisez pas dessus", et "je ne peux pas vous expliquer pourquoi"

Aurore dit la vie difficile sans Emmanuel. Sourire de façade pour ne pas pleurer devant leurs enfants. "Quand vous hurlez, vous hurlez dans la forêt, seule".

Aurore a aussi dormi trois ans sur son canapé, de peur que des terroristes viennent "finir le travail", elle voulait protéger les enfants.

Aurore dit que c'est leur fille Agathe qui l'a aidée à se relever. Et son amour pour Emmanuel. Aurore est une pétillante blonde, pleine de force. Sa force transparaît à la barre.

Aurore : "Emmanuel, c’était juste un mec extraordinaire, alors pour lui, je me suis dit que je n’avais pas le droit de faiblir, qu’il fallait que je remonte la tête avec ce sourire qu’il aimait tant".

Aurore résume son sourire, qu'elle s'efforce de garder. Pour "ne pas assassiner Emmanuel une deuxième fois"

La vie d'Aurore, Emmanuel et leurs enfants, c'était la joie, les rires. Et Aurore conseille aux accusés, "ces messieurs", d'essayer, "d'essayer de sourire, de danser, de goûter à la liberté, la vraie".

Et Aurore jette une bouteille à la mer, elle a entendu qu'une femme avait été sauvée par Emmanuel dans l'attaque au Bataclan, elle aimerait connaître cette femme. "Même dans sa mort, Emmanuel a sauvé quelqu'un".

Sophie arrive à la barre, fond en larmes aux premiers mots : "Je pense à ma fille Mathilde". Le père de Mathilde, le mari de Sophie, Stéphane est mort au Bataclan. Stéphane était parti avec quatre amis ce 13 Novembre.

Sophie : "00h40, le téléphone sonne. Une femme. Si elle m'entend je veux lui dire merci, par son intermédiaire, c'est mon dernier échange avec Stéphane. Il est sous oxygène. Je lui parle. Stéphane est vivant". Sophie est soulagée qu'il soit blessé et hospitalisé.

Sophie et sa fille Mathilde s'endorment l'une contre l'autre. Pleines d'espoir. Le lendemain, hôpital. Un drap sur Stéphane. Agonie. Six jours d'agonie. Stéphane est dans le coma.

Le 14 novembre, les médecins disent à Sophie que la colonne vertébrale est touchée, on ne peut pas se prononcer. Mais elle espère. Les médecins redoutent la fièvre. Sophie apprend qu'une balle de kalachnikov perfore, vrille et infecte aussi.

Stéphane est transféré de l'hôpital Beaujon à Bichat. Tout proche. Une demi-journée. Pourquoi si long ? "Parce qu'il faut douze personnes pour accompagner Stéphane", accroché à ses machines : cœur, poumons, reins. Son corps ne vit plus que grâce à des machines.

Stéphane meurt. La presse locale fait un article sur le 130e mort. Sophie a l'impression que la mort de son homme chéri ne lui appartient plus. Sa fille pleure. "Ce que nous vivons est un chaos, un chaos qui dure".

L'hôpital appelle Sophie. Le corps de Stéphane a été déjà été transféré à l'IML. Ils sont désolés, mais elle ne pourra plus se recueillir devant la dépouille de son homme. Sauf au travers d'une vitre.

A l'IML, il y a déjà le corps de Fred, le grand ami de Stéphane. Tout compte fait, Sophie se demande si Stéphane aurait pu vivre sans son cher Fred. Ils sont morts tous les deux. La femme de Fred fait une embolie pulmonaire à l'enterrement.

Sophie raconte sa dépression, sévère, des semaines d'après. Après avoir tenté de reprendre le travail. Elle avait un beau métier. Impossible d'assumer ses responsabilités. Elle s'effondre.

Sophie est en larmes à la barre. Joues et nez très rouges. Elle ne cesse de se moucher depuis qu'elle parle. Sa douleur est immense.

Sophie raconte qu'elle passe en invalidité trois ans après le 13 Novembre. Noyée dans son chagrin. On la licencie juste après.

Sophie dit aujourd'hui qu'elle se sent un peu mieux. "C'est un long chemin, mais je ne lâche pas, je ne lâche plus". Elle s'accroche pour sa fille Mathilde, qui avait une psy qui l'a lâchée du jour au lendemain.

Sophie : "Oui, je suis meurtrie. Stéphane est mort. Ma fille est meurtrie. Mais nous reprenons vie". Et Sophie achève sa déposition par ces mots : "Merci, monsieur le président. Stéphane aussi vous salue".

Arrive à la barre un papa endeuillé, le papa de Hugo Sarrade. Son papa se prénomme Stéphane, il a 56 ans. Cheveux grisonnants, lunettes rectangulaires. Il commence à parler du sourire de Hugo.

Stéphane raconte que son fils Hugo était venu à Paris pour ce concert au Bataclan. Ils devaient se retrouver après. Dernier sms de Hugo : "ça sent la bière, il y a une super ambiance, à tout à l'heure".

Stéphane apprend qu'il y a l'attentat, écrit à Hugo, qu'il pense que Hugo ne peut pas lui répondre et que Stéphane va arrêter de le contacter, pour le protéger.

Au-dessus de la cour est projetée une photo de Hugo, souriant.

Stéphane raconte le moment où il a appris la mort de son fils Hugo : "le monde venait de s'écrouler, j'ai hurlé de désespoir"

Stéphane décrit aussi l'institut médico-légal. Une dame de l'IML lui dit : "vous avez de la chance, vous allez voir Hugo, aujourd'hui ça n'a pas toujours été possible, parfois j'ai montré une main qui sortait d'un bras"

Stéphane voit son fils Hugo. A l'impression qu'il dort. Comme le Dormeur du Val, d'Arthur Rimbaud.

Stéphane : "Hugo souriait comme un enfant malade. Il avait deux trous au côté droit. Il a pris une balle dans la fémorale."

Stéphane évoque les témoignages des survivants qui se sont succédé à la barre. "Chaque témoignage m'ont permis une image globale", l'image de ce qu'a été le dernier instant d'Hugo.

Stéphane veut aussi dire aux survivants de ne pas se sentir coupables. Hugo leur aurait dit pareil. Stéphane aussi a travaillé sur le sentiment de culpabilité. Culpabilité d'avoir offert à son fils "ses putains de places de concert" au Bataclan le 13 novembre.

Stéphane, chercheur, a avancé en travaillant. Il a écrit des dizaines de livres de vulgarisation scientifique. "Hugo était souvent mon premier lecteur".

Stéphane parle de son autre fils, le petit frère d'Hugo, qui a aujourd'hui 8 ans, et parfois pleure et demande : "mais pourquoi ils ont tué mon frère ?"

Stéphane veut comprendre "pourquoi trois Français qui sont allés à l'école de la République ont tué au Bataclan" ?

Stéphane se tourne vers le box : "J'ai entendu dire qu'ils étaient des combattants de Daech. Moi aussi je combattrais jusqu'à mon dernier souffle". La seule arme que veut utiliser Stéphane : le savoir.

Stéphane : "Je me tourne vers vous pour vous dire sans violence et sans haine, que nous sommes debout. Daech n'a pas gagné et ne gagnera pas. No pasaran".

Le président remercie Stéphane pour ces paroles. Stéphane qui un peu plus tôt avait lui aussi remercié le président, pour l'humanité et la dignité de ce Procès13Novembre.

Humanité et dignité en effet omniprésentes sous la présidence du magistrat Jean-Louis Périès.

Après une courte suspension, l'audience reprend.

Arrive à la barre Aurélie, très jolie jeune femme aux longs cheveux blonds. Compagne de Matthieu Giroud, assassiné au Bataclan le 13 Novembre.

Aurélie : "le 13 Novembre 2015, j'ai 34 ans". Ils se connaissent depuis qu'ils ont vingt ans avec Matthieu. Ils ont un petit garçon qui court dans l'appart. Et le ventre d'Aurélie s'arrondit. Ils savent depuis le 6 novembre que le bébé sera une fille.

Le 11 novembre, ils se sont un peu disputés pour une broutille. Et jusqu'au 13Novembre, ils se réconcilient à coups de sms "d'amour tendre".

Le soir du 13 Novembre, ils dînent en famille tous les trois avec leur fils. Matthieu n'a plus très envie d'aller au concert. Aurélie lui dit qu'ils ont toute la vie devant eux pour profiter de leur petite famille. Il met autour de son cou l'écharpe qu'Aurélie préfère.

Dans sa poche, Matthieu a une photo des chaussures qu'il compte acheter à Aurélie pour Noël. A 21h46, il envoie ce sms à Aurélie : "ça c'est du rock n'roll". Aurélie, pour une fois, ne répond pas. Une minute après, c'est le début de l'attaque.

Quand Aurélie est prévenue par une connaissance qu'il y a une attaque au Bataclan, elle allume la télé, a le pressentiment que Matthieu est mort, elle connaît la salle de concert, "on y est allés mille fois, toujours près de l'entrée".

Aurélie se prépare à dire à leur fils Gary que son papa "a eu un problème" au Bataclan. La nuit passe. Au petit matin, coup de téléphone. Une voix inconnue dit : "Matthieu va rentrer, il n'a que des égratignures".

Aurélie ouvre avec ceux qui sont venus la soutenir la bouteille de whisky qui sert à l'improviste. Espoir. Mais plus de nouvelles. Ils cherchent Matthieu partout.

Vers 22h, la mauvaise nouvelle tombe. C'est le père d'Aurélie qui vient lui annoncer. Elle comprend sans qu'il parle à son pas sur le parquet. Je dis : "Matthieu est mort ? Et il n'a plus qu'à dire oui". Aurélie : "Mon corps réagit en premier, je vomis".

Aurélie se transforme en automate. Son corps assis à côté d'elle. Dissociation.

Aurélie s'étonne d'avoir trouvé la force de lire un texte à l'enterrement de Matthieu. De la force qu'elle a pour leur fils Gary. Gary qui après l'enterrement fait la liste de tout ce qu'il ne fera plus avec son papa.

Aurélie : "Gary est d'un courage époustouflant". Il avait 3 ans le 13 Novembre. Sa petite soeur naît quelques mois plus tard, Thelma. Aurélie : "Je sais que l'on saura heureux et que c'est la plus belle des vengeances, ils ne nous tueront pas". Ce qu'elle doit à Matthieu.

Aurélie est l'une des premières à dire qu'elle ne ressent pas "la culpabilité du survivant" mais "la responsabilité".

Aurélie : "Le soir du 13 Novembre, en quelques heures, je suis devenue veuve et victime du terrorisme".

Aurélie : "Je suis devenue une athlète du deuil. Je me suis sentie très seule. Le Matthieu que j'ai aimé et pleuré n'appartient qu'à moi."

Aurélie parle des peines autour d'elles, chacun dans son chagrin, les chagrins ne pouvaient pas se toucher. Seule depuis six ans avec son chagrin d'avoir perdu Matthieu, le père de ses deux enfants.

Aurélie : "Aujourd'hui, je crois vous dire que je vais bien". La vie a continué. "Mon fils a 9 ans et ma fille 5".

Aurélie : "Je ne suis pas toujours une maman rigolote et je le regrette. Mais ils savent que je suis là, solide".

Aurélie : "Thelma, parfois je l’entends murmurer "papa" dans sa chambre. Elle n’a jamais pu le dire au sien".

Aurélie : "Quand je sors le soir, Thelma a peur que je tombe un jour, morte". Aurélie rassure ses enfants.

Aurélie : "Matthieu n’est pas que mort, il a été assassiné lors d’une tuerie de masse. C’est pour cela que j’ai décidé de venir au procès : pour comprendre".

Aurélie, le soir, raconte des histoires du Procès du 13 Novembre. Comme l'histoire de ce frère qui s'est allongé sur sa sœur pour la protéger. L'histoire de Aristide et Alice.

Aurélie leur raconte aussi qu'un soir, des parties civiles ont donné de la nourriture aux accusés qui se plaignaient d'avoir faim.

Aurélie veut expliquer à ses enfants. "L’autre jour, une de mes amies m’a dit que cette salle était un peu le pays dans lequel on voulait vivre. Je crois qu’elle avait raison", conclut-elle.

Et Aurélie, qui aura livré cet admirable témoignage d'une voix douce, posée, sans larmes, termine par un sourire à la cour. Le président, presque sans voix, remercie. Silence et émotion dans la salle au moment où cette jeune femme regagne sa place, si dignement.

Aurélie Silvestre avait raconté son histoire dans un livre "Nos 14 novembre". Mais elle tenait à déposer cette histoire-là, son 13 Novembre, à la barre de ce procès.

Le papa de Matthieu Giroud, François, arrive à son tour à la barre. Voix très émue. Pour parler de son fils, "un petit gars sympa" et dont il était si fier, Matthieu était un géographe extrêmement reconnu.

François explique à quel point la naissance de son fils Matthieu avait été dans sa vie un bonheur immense. François avait été orphelin très jeune. François avait perdu son père à 5 ans et sa mère à 13 ans.

François est seul à la barre, car sa femme Michelle, la maman de Matthieu, souffre d'un cancer. Elle écoute en ce moment la web radio. François lit le témoignage de son épouse qui dit : "Matthieu me manque, Matthieu était une belle personne".

François termine par un extrait d'un livre qu'il est en train d'écrire pour son fils Matthieu, "j'en ai déjà écrit 150 pages".

François lit le texte. Image de Matthieu derrière une vitre, "endormi à jamais", le pansement autour de la tête lui fait penser à un turban, "comme le turban d'un prince hindou", François aurait voulu plus de couleurs sur le turban. François qui étouffe un sanglot.

Arrive à la barre Michel. Il s'est marié avec Patricia en 1978. Elsa naît en 1980. Puis Fabien. Patricia et Elsa étaient au Bataclan, avec le fils d'Elsa et le petit-fils de Patricia, son petit-fils, qui avait cinq ans.

L'enfant de cinq ans a survécu. Sa mère et sa grand-mère sont mortes au Bataclan. Le petit garçon a onze ans aujourd'hui.

Michel : "Pendant combien de minutes, de secondes Elsa et Patricia se sont vues mourir ? Peut-on imaginer ce que mon petit-fils a vécu cette nuit-là ?" Michel est très ému, au bord des larmes.

C'est un policier de la BAC75N qui a sauvé cet enfant. Un membre de l'équipe du commissaire qui est entré héroïquement avec un brigadier dix minutes après l'attaque. Le policier de la BAC qui a évacué le petit garçon est arrivé quelques minutes après au  Bataclan.

Ce 13 Novembre, le policier de la BAC75N qui a extrait cet enfant du Bataclan a expliqué. C'est la femme de Michel qui a retrouvé ce policier.

Ce policier de la BAC75N a expliqué : "Nous voyons les pieds d’un enfant bouger sous un corps inanimé. Nous faisons demi-tour car nous sommes trop exposés. Puis nous attendons l’arrivée de la BRI".

Michel raconte ce qu'a dit le policier de la BAC75N : "Notre équipe avance très lentement vers l’enfant. Nous parvenons enfin à prendre le petit dans les bras. J’entrouvre immédiatement mon blouson pour y cacher sa tête".

Michel poursuit. Le policier a expliqué que le petit garçon "portait un casque antibruit sur les oreilles. Il n’oppose aucune résistance. Tout le temps où le petit est dans mes bras, il me répète “vous êtes gentil monsieur, vous êtes gentil monsieur”".

Michel explique que ce 13 Novembre son petit-fils est ensuite conduit à l’hôpital Bégin. Il y retrouve ensuite son papa, Jérémy. "Aujourd’hui, on peut dire qu’il va bien. Il continue de voir une pédopsychiatre chaque semaine et pour longtemps encore".

Michel : "Pourquoi mon petit-fils a-t-il vécu le pire ?" Elsa, la maman du petit garçon, est enterrée en Seine-St-Denis. Patricia, la maman d'Elsa, la grand-mère du petit garçon, a eu ses cendres répandues au Chili, son pays d'origine.

A la barre, suit Christophe, le frère de Raphaël. Christophe : "Raphaël aurait eu 43 ans cette année s'il n'avait pas été assassiné de deux balles dans le dos au Bataclan". Leur père est mort aussi, après le 13 Novembre. Mort de chagrin.

Christophe : "Je porte la culpabilité de ne pas avoir été là ce soir-là. Peut-être que j'aurais pu le sauver. N'est-ce pas le rôle d'un grand frère que de protéger son petit frère ?"

Arrive à la barre Hélène, l'épouse de Quentin dont le visage apparaît sur grand écran. Ils venaient de se marier tous les deux, s'aimaient depuis six. Sur la photo, Quentin porte un magnifique costume et un nœud papillon.

Hélène devait aller au concert du Bataclan avec Quentin. Mais dans l'après-midi, elle a un malaise. Comme une force irrationnelle qu'elle ressent sur ses jambes. Hélène quitte son travail, dit au revoir à sa collègue Djamila. Djamila qui elle a été assassinée à la Belle Equipe.

Hélène se demande qui a acheté la place, sa place, qui a été revendue pour le Bataclan. "Une place pour l'enfer". La personne qui l'a achetée est-t-elle toujours vivante ? se demande Hélène à la barre.

Hélène ne comprend pas. Elle finit par demander : "il est mort ?" Sa mère hoche la tête. Un cri sort d'elle, elle veut tout casser. "Je ne peux pas soutenir Anne", la maman de Quentin, allongée sur le canapé.

Hélène : "Quentin allait avoir 30 ans. Je dois vivre avec la culpabilité d'avoir laissé Quentin mourir seul, de ne pas l'avoir accompagné au Bataclan.

Hélène : "Nos derniers échanges ce jour-là, nous dire que nous nous aimions".

Hélène : "Quentin aurait aimé que je continue. Je le fais à mon rythme. Je suis debout ici, pour honorer Quentin, dire que je suis fière d'être son épouse".

Hélène : "Monsieur le président, je n'ai ni haine ni désir de vengeance, j'attends simplement que vous ayez à l'esprit mon image de veuve et l'image de toutes ces personnes dont la vie a été brisée"

Et Hélène quitte la barre, entourée de ses deux frères. Longs cheveux bruns. Visage si jeune. Si jeune veuve.

Arrive à la barre Céline, ex-compagne de Manu. Ils ont vécu 20 ans ensemble. Ont eu deux filles. Elles sont dans la salle d'audience. Leur mère est à la barre pour raconter le 13 Novembre. Le Bataclan, la salle de leur premier concert tous les deux, 20 ans plus tôt.

Céline raconte l'annonce de la mort de Manu à ses deux filles, qui n'étaient que deux enfants. L'une hurle, l'autre ne dit pas un mot. "Boucles de larmes à trois pendant des jours".

Puis des jours plus tard, une des filles : "Pourquoi les armes existent ?"

Céline et ses filles habitaient le 10e arrondissement. Chaque jour, dans la rue, les gens pleuraient dans leur bras. Compassion des autres, mêlée à l'intimité de leur chagrin.

Céline : "Ce 13 Novembre, ils n'ont pas seulement tué Manu, ils ont déchiqueté le cœur de mes filles".

Céline dit son insupportable douleur de mère de voir la souffrance de ses filles. "Quand un enfant est malade, il y a des médicaments", mais comment guérir le chagrin de ses filles, les sanglots étouffés la nuit.

Céline dit aussi son parcours d'après. Le FGTI dit qu'elle ne subit aucun préjudice parce qu'elle est ex-compagne. Rien en tant que mère des filles. Ses ressources s'amenuisent alors qu'elle était commerçante rue Bichat, frappée par les attentats du 13 Novembre

Après le 13 Novembre, elle se sent néanmoins plus fragile mais aussi plus forte. Comme une wonderwoman pour surmonter l'insurmontable.

Céline : "J'attends de ce tribunal la justice".

Alice arrive à la barre, en enfant : "J'ai treize ans, en 2015 quand mon père est mort au Bataclan, je n'avais que 7 ans. Je ne savais pas ce que c'était la mort".

Alice, 13 ans : "Ça me manque tout simplement de pas pouvoir dire papa. Quand je vois une petite fille si heureuse sur les épaules de son père, c'est la larme de plus qui fait déborder mon chagrin"

Alice, petite voix, au bord des larmes, parle très courageusement face à la cour. Témoignage bouleversant dans la salle d'audience.

Alice : "Le 13 Novembre a été une vague, un tsunami. J'aurais pu me noyer, j'ai appris à surfer avec elle".

Emilie, sa grande sœur arrive à la barre : "J'ai 16 ans, j'en avais dix quand j'ai perdu mon papa, j'ai une douleur au fond de mon cœur qui est permanente".

Emilie : "Je me souviens de la fermeture de son cercueil. Le visage déformé de mon papa."

Emilie explique que ce 13 Novembre, elle aurait dû dormir chez son père mais l'avait encouragé à aller au Bataclan avec sa nouvelle amoureuse Prescillia. Emilie, dit qu'elle se sent coupable. "Si je lui avais dit que je voulais qu'il me garde il serait resté à la maison"

Emilie : "A l’école, je n’ai pas totalement décroché mais j’en suis pas loin. Derrière les attentats, rien ne me semble vraiment important".

Emilie dit de son papa : "Il était grand fort, drôle et brillant, il me faisait beaucoup rire, je partageais beaucoup avec lui, il m’apprenait à jouer de la batterie. Il paraît que je lui ressemble comme deux gouttes d’eau".

Emilie, 16 ans :"On m’a volé mon enfance. Mon père me manquera toujours. J’aimerais bien savoir ce qu’il pense de tout ça. Parfois, je me laisse rêver à ce que serait ma vie s’il était toujours là".

Claire est ensuite venue à la barre parler de sa sœur Estelle. Estelle est morte au Bataclan, son compagnon Rémi a survécu. Claire : "J'ai perdu ma sœur, mais j'ai gagné un frère, Rémi".

La maman de Claire et Estelle arrive à son tour à la barre : "J'ai décidé de ne pas baisser les bras face au terrorisme".

Photo d'Estelle sur grand écran. Sa maman, Marie, pleure à la barre. Silence dans la salle d'audience.

Marie, aux accusés : "Ma merveilleuse enfant, vous l'avez assassinée. Ces gens-là, ils ont tué mon enfant, je les condamne tous".

Marie : "Pour finir, j'embrasse toutes les victimes de ces attentats, et pour que la liberté perdure, je resterai debout".


Jour Trente et un – Vendredi 22 Octobre 2021 – Suite des témoignages des familles endeuillées du Bataclan

Bonjour à tous, C'est aujourd'hui le 31e jour d'audience au procès des attentats du 13 Novembre 2015.

Au programme aujourd'hui, la suite des témoignages des familles endeuillées du Bataclan. La cour devrait également entendre le témoignage de Kevin, qui a dû être amputé après avoir été blessé de deux balles.

L'audience reprend avec le témoignage de Charles, frère de Pierre Innocenti, décédé au Bataclan. Il tient tout d'abord à remercier ceux qui ont permis la tenue de ce procès ainsi que les forces de l'ordre. "Je suis là, aujourd'hui devant vous, pour la mémoire de mon frère".

Charles : "mon frère avait 40 ans quand il a respiré pour la dernière fois. il a été assassiné aux alentours de 21h40, il a pris une balle dans la tête. Pour quelle raison ? Tout simplement parce qu'il aimait la vie. Il était beau, il aimait les gens."

Charles : "mourir parce que l'on aime écouter de la musique en buvant des coups avec ses potes et irréel. Quelle cruauté, quelle tristesse. J'aimais mon frère d'un amour total et inconditionnel. J'étais passionné par lui."

Charles : "néanmoins, comme aime à me le rappeler mon père : "ton frère a vécu alors que les terroristes qui lui ont ôté la vie ont tout simplement existé. Vous ne gagnerez pas, vous ne gagnerez jamais face à la tolérance et la vie".

Charles : "je continue et je continuerai sans relâche. La vie est fragile, éphémère et il faut en prendre soin. Je voudrais apporter mon soutien et ma compassion à toutes les victimes qui s'en sont sorties. Vous n'êtes pas responsables de la mort de mon frère".

Anaïs, sœur de Mayeul Gaubert, s'avance à la barre, elle est accompagnée de deux de ses proches qui veulent également témoigner. "Mais cela ne durera pas plus de 15 minutes", promet leur avocat Me Reinhart. "J'ai personnellement minuté".

Anaïs explique qu'elle témoigne pour son frère Mayeul, mais aussi leur maman "qui n'est plus là pour parler de son fils et notre père était déjà décédé en 2015". Anaïs n'a elle découvert les attentats que le samedi matin. Elle rejoint sa famille, fait le tour des hôpitaux.

Anaïs arrive à l'hôpital, elle pense encore que son frère est en vie. "Je me suis mise à courir et un médecin me tombe dans les bras en me disant qu'il était désolé, que les blessures de mon frère étaient trop graves, il n'avait rien pu faire."

Anaïs explique qu'ensuite, il a fallu l'annoncer à leur mère. "Elle s'est effondrée, pour moi ça a été un poids immense qui m'est tombé dessus." Leur mère a développé ensuite un cancer, "pour les médecins c'était clair que son cancer était lié à la mort de Mayeul".

Anaïs a un mot pour sa belle-sœur, la compagne de Mayeul. "Je voudrais lui dire des mots gentils mais je ne sais pas trop comment. J'espère qu'elle aura la force de continuer sa vie".

C'est au tout de la femme de Vianney, frère de Mayeul de témoigner. Elle décrit "l'attente, les heures d'attente à guetter les personnes à la télé pour essayer d'apercevoir Mayeul". Ils vivent à 4 heures de route de Paris, rejoignent l'hôpital Begin. "On y a cru jusqu'à la fin"

"Mayeul nous manque tous les jours", raconte sa belle-sœur. "Je pense à la naissance de sa nièce qui ne connaîtra jamais son tonton. L'absence de Mayeul a brisé des vies, des couples, des amitiés." Puis Vianney, "petit dernier de la fratrie" veut parler de leur maman Odile.

Vianney : "notre maman est morte d'un cancer développé peu après la mort de Mayeul. Je pense qu'elle aurait assisté à tout le procès, elle voulait que tout le monde sache pour la mort de Mayeul. Elle aurait voulu écouter les autres victimes aussi."

Vianney : "elle a développé un cancer de d'endomètre, qui est une partie de l'utérus, donc lié à la maternité. Et bien sûr, les médecins lui ont dit que c'était lié au choc. Mais elle s'est battue jusqu'au bout. Même le jour de sa mort, elle voulait refaire une chimiothérapie".

"Le jour de sa mort, elle m'a dit : "excuse-moi, mais je n'en peux plus de vivre, je dois retrouver Mayeul et papa", conclut Vianney en larmes. Me Reinhart : "nous sommes dans une des illustrations de ce que j'appelle l'effet Tchernobyl" des attentats du 13 Novembre 2015

Chloé, compagne de Mayeul Gaubert, témoigne à son tour : "J'ai rencontré Mayeul début 2013, j'avais 23 ans. Je suis tombée très amoureuse de lui, il était beau, gentil, passionné et drôle même s'il avait une histoire de vie pas facile. En novembre 2015, on a fêté ses 30 ans."

Chloé : "il allait à tous les concerts des Eagles of Death Metal en France et il cherchait généralement quelqu'un pour l'accompagner. Cette fois, il n'avait pas réussi".

Chloé : "Mayeul m'a appelée à 21h40. J'ai entendu des explosions, il m'a dit qu'il y avait eu une attaque, qu'il était blessé, qu'il allait mourir et qu'il m'aimait. La dernière chose que je lui ai dite et je m'en veux beaucoup c'est : essaye de faire le mort".

Puis Chloé entend un grand bruit "comme quelque chose qui tombe". Elle n'entendra plus Mayeul, "mais j'ai gardé la communication, elle a duré 5 heures".

Chloé : "le samedi, il n'était toujours pas sur la liste des morts. On s'est rendues compte du chaos dans les hôpitaux. On m'a même dit, mot pour mot : "Mayeul vous attend à l'hôpital." En réalité, il était déjà mort. L'information n'avait pas été transmise."

Chloé : "j'ai dû aller identifier Mayeul à l'IML, derrière une vitre froide". Elle fait projeter une photo de Mayeul en train de l'embrasser. "C'est la photo qui était dans on portefeuille, elle est tâchée de sang".

Chloé explique qu'elle n'a pas eu ses règles pendant 24 mois, du fait du choc. "J'ai du faire plusieurs tests de grossesse après le 13 Novembre ". Elle évoque "le système psy défaillant" : "je me suis retrouvée dans le bureau d'une psychiatre qui n'avait pas dormi et pleurait".

Chloé évoque sa descente aux enfers après : "ma mère m'a dit que c'était comme si je laissais les terroristes gagner, mais personne ne comprenait dans quel état de désespoir je me trouvais". Après avoir été hôtesse d'accueil, elle décide de préparer le concours de l'ENM.

Chloé : "je n'ai pas pu suivre les entraînements au tir ni sur les autopsies parce que je n'y arrivais pas". Mais elle est désormais "magistrate placée". "Malgré tout, je me sens souvent en décalage. Quand j'imagine Mayeul tout seul qui se vide de son sang, j'ai envie de mourir"

Chloé : "si quelqu'un l'a vu ou lui a parlé dans la zone près du bar, je serais très heureuse de l'entendre. A chaque fois que j'entends parler d'une personne aux cheveux frisés ou blessée à la fesse, j'ai l'impression qu'on parle de lui."

Chloé finit sa déposition par un poème écrit par Mayeul avant qu'ils ne se rencontrent. Il y est question de "l'instant précis de l'impact encore chaud d'une balle en pleine tête".

La mère de Stéphane Albertini, s'est avancée à la barre. Elle souhaite que ni son nom, ni son prénom n'apparaissent dans la presse. Elle raconte les projets, dont une création musicale diffusée à la Philarmonie, créés en hommage à son fils.

La mère de Stéphane Albertini explique que : "le procès, nécessaire, nous conduit à revenir six ans en arrière. Stéphane, qui approchait de la quarantaine, avait opéré des changements dans sa vie."

La mère de Stéphane Albertini explique que le 13Novembre 2015, elle garde ses petits-enfants alors que sa fille vient de s'envoler en voyage de noces. C'est le lendemain qu'elle apprend que son fils était au Bataclan : "mais j'étais certaine qu'il était vivant. Invulnérable"

La mère de Stéphane Albertini raconte la visite à l'IML : "il était beau, il semblait détendu, juste endormi. Mais en réalité, il a eu le temps de souffrir de ses blessures, d'avoir peur et d'être désespéré de laisser sa compagne et leur jeune fils qu'il avait tant désiré."

La mère de Stéphane Albertini explique qu'en fait, son fils est mort dans un local à l'extérieur du Bataclan : "il est seul, torse nu, recouvert d'une couverture de survie. Et je vois mon fils abandonné la mort ou mourant. J'imagine dans quelle solitude il est parti."

"L'enquêteur a expliqué qu'un corps avait été retrouvé dans ce local parce que le régisseur du Bataclan avait eu besoin d'y retourner. Il a été laissé là pour mort, trouvé par hasard, alors qu'il a été vu par de nombreuses personnes", raconte la mère de Stéphane Albertini.

"Stéphane était un être lumineux, il avait un petit garçon de 4 ans. Aujourd'hui, ce petit garçon a 10 ans. Il est passé de "mon papa chéri" à "mon père". Je regrette qu'il ne puisse voir la fierté dans les yeux de son père", explique la mère de Stéphane Albertini.

"Tout nous sépare ici des personnes qui seront irrémédiablement condamnées et en même temps nous sommes liés. D'une certaine façon, nous serons tous condamnés", conclut la mère de Stéphane Albertini.

Jean-Pierre, père de Stéphane Albertini, s'avance à son tour à la barre. Il fait projeter une photo de son fils, souriant dans un jardin.

Jean-Pierre raconte tout d'abord ce 13 Novembre 2019 où il retrouve son petit-fils. "Je lui ai dit : "aujourd'hui, c'est mercredi, il n'y a pas d'école, c'est le jour des papys et mamys". Il m'a regardé les yeux pleins de larmes et m'a dit : "non, c'est le jour où papa est mort".

Jean-Pierre : "Stéphane était le seul garçon d'une fratrie de trois enfants. Il était directeur du restaurant Chez Livio, qui avait repris par les frères Charles et Pierre Innocenti. Il habitait à l'étage et était totalement dévoué au restaurant."

Jean-Pierre : "sa sœur s'était mariée le dernier week-end d'août. Ils se sont dit qu'ils s'organiseraient pour fêter Noël ensemble. Et en repartant, ils se sont embrassés et on ne savait pas que c'était la dernière fois que la famille était réunie."

Jean-Pierre ce souviens de cette soirée du 13 Novembre qu'il passe avec sa mère de 96 ans : "il faisait très très beau, le ciel était bleu avec des traînées rouges. Je me suis dit que c'était dommage que les enfants ne voient pas ça, cette sérénité."

Ce soir-là, Jean-Pierre et sa mère regardent les informations sur les attentats jusqu'à 2 heures du matin. Et au moment de se coucher, ma mère a cette question : "tu crois que tes enfants pourraient être concernés ?" Je lui dis : "mais non". Et puis on est allés se coucher."

Jean-Pierre : "notre famille a sombré dans un cauchemar éveillé. Une foule se pressait devant l'institut médico-légal. La psychologue nous a dit : "vous avez de la chance, son visage parait serein, il semblerait qu'il n'a pas souffert".

Jean-Pierre : "perdre un père ou une mère c'est déjà très dur parce qu'on perd une partie de son passé. Mais perdre un enfant, c'est terrible parce qu'on perd une partie de son passé et tout son avenir."

Jean-Pierre : "Il a fallu annoncer à ce petit garçon de 4 ans que son papa était mort. Sa mère lui a dit : "chéri, j'ai quelque chose de très important à te dire". Et, comme Noël approchait, il a cru que c'était des cadeaux ou une surprise. Il disait : "c'est quoi maman ?"

Jean-Pierre : "on a découvert que Stéphane a été retrouvé seul, pas au Bataclan mais au numéro 56, sous une couverture de survie, qu'il avait été tué d'une unique balle qui l'avait traversé de part en part. Et pendant longtemps, on en est resté là".

Jean-Pierre raconte qu'ensuite, lors d'une commémoration, il a rencontré une victime qui s'était occupé de son fils Stéphane Albertini à la sortie du Bataclan, avant de le confier à quelqu'un d'autre.

Jean-Pierre : "après, il a fallu continuer à vivre ou à survivre. En juillet 2016, j'étais à Nice en famille et je m'étais promis d'aller regarder le feu d'artifice. Mais en fait, je me suis trompé d'heure. Ça faisait vraiment beaucoup, j'ai commencé un peu à craquer."

Jean-Pierre : "j'ai essayé de trouver de la rationalité dans tout cela. J'ai lu le rapport de la commission parlementaire. Je pense que les pouvoirs publics n'avaient pas pris la mesure de l'importance de la menace".

Jean-Pierre : "je tiens à dire que je n'ai pas de haine, mais pour autant je n'arrive pas à pardonner. Et j'espère que Dieu me pardonnera de ne pas pardonner."

Jean-Pierre : "notre petit-fils aide à perpétuer la mémoire de son père, il est aujourd'hui pupille de la nation. "

Kevin : "en 2014, j'ai rencontré Morgane. On s'est rencontré au code de la route, c'est plutôt original. C'est moi qui l'ai initiée au rock, et on a décidé de fête notre anniversaire de couple au concert du Bataclan."

Kevin : "quelques minutes après l'entrée des terroristes, j'ai pris deux balles dans la jambe. J'ai senti une grosse onde de choc. Je me suis dit : "pas de regret". J'étais très amoureux, peut-être même trop, mais si tout c'était arrêté à ce moment-là, je serais parti en paix".

Kevin : "j'avais la jambe très abîmée, il y avait un morceau qui pendait." Il parvient néanmoins à sortir, se fait un premier garrot à l'aide d'une ceinture. Puis il est pris en charge par les pompiers qui lui font un massage cardiaque. "Je me dis : cette fois c'est la fin".

Kevin : "après avoir fait le lourd choix de me faire amputer, je me suis concentré sur ma rééducation. Six mois après, je reprends du service, je me sentais redevable de la considération que j'avais reçue, je me disais : "chez les pompiers, on est une grande famille".

Kevin : "j'ai tenu six mois puis coup de grâce, on s'est séparés avec Morgane, les propriétaires de mon appartement m'apprennent qu'ils ont vendu. Et s'ensuit une hospitalisation en psychiatrie". A son retour, les choses se compliquent avec les pompiers de Paris.

Kevin quitte les sapeurs-pompiers de Paris et suit une formation pour devenir infographiste. "La simple vue d'un camion de pompier me donne envie de pleurer. J'ai beaucoup de rancœur mais j'aime beaucoup cette institution".

Kevin au sujet des accusés : "je les plains d'avoir été aussi naïves de croire qu'on peut aller au paradis en tuant des gens. Aujourd'hui, je suis victime de mon pays qui n'a pas su me protéger. J'espère qu'on en tirera des conclusions."

Kevin : "j'arrive plus à aimer, je n'ai plus de sentiments, plus rien. Mais j'ai beau dire que j'ai de la résilience, le soir seul, je pleure. Et je me dis qu'il n'aurait peut-être pas fallu me réanimer après mon troisième arrêt cardiaque ce soir-là.".

Nathalie "cousine germaine de Pierre Innocenti et amie éternelle de Stéphane Albertini" témoigne à son tour à la barre. Elle évoque sa propre fille, âgé de 26 ans aujourd'hui et "qui se bat chaque jour pour surmonter cette épreuve insoutenable".

Nathalie : "si je témoigne aujourd'hui, c'est pour vous exprimer cette indéfinissable douleur lorsque j'ai appris l'attentat puis plus tard la mort des miens. Une plaie béante massée chaque jour pour qu'elle ne devienne pas purulente mais aussi douce que possible."

Nathalie :"derrière ce box d'accusés, ce sont-ils seulement observés ? Ils ne sont à mes yeux qu'arrogance. Ils brandissent l'étendard de la haine qui n'a que la couleur rouge du sang. Ils n'ont que mon plus profond dégoût et mon profond mépris"

Au tour de Caroline, épouse de Christophe Foultier, mort au Bataclan et dont la photo s'affiche sur le grand écran, de s'avancer à la barre. "Mon mari a été assassiné au Bataclan, il avait 39 ans. Il était graphiste, directeur artistique."

Caroline : "Parler aujourd'hui est sans doute l'exercice le plus difficile que j'ai jamais eu à faire. Et je voudrais peser chaque mot pour qu'il puisse rendre hommage à l'homme de ma vie, qu'on a arraché à sa vie".

Caroline : "dans son monde à lui, les dieux étaient de grands musiciens. L'autopsie ne l'a pas dit mais la musique coulait dans ses veines. Le seul blasphème selon lui : celui de confondre une guitare et une basse. Il disait souvent : "on se reposera quand on sera vieux"

Caroline : "le 13 novembre 2015, il était heureux d'aller au concert et j'étais heureuse de le voir heureux. A 22h, je reçois une alerte : "prise d'otages au Bataclan". Mes parents m'appellent, viennent immédiatement à la maison."

Caroline : "nous passerons toute la nuit à téléphoner aux hôpitaux et il n'est nulle part. Les enfants se lèvent et quoi dire ? "Papa est à l'hôpital". "Pas là, papa ?» : mon fils de 2 ans ne comprend pas. Ma fille de 6 ans : "j'espère qu'il ne s'est pas cassé la jambe".

Caroline : "les policiers me demandent de le décrire. C'est au moins la 40e fois que je le décris : ses deux grands tatouages, ce grand brun mal rasé. Comment est-ce que ça peut être si compliqué de le retrouver ?"

Caroline : "le dimanche en fin de journée, mon frère est retourné à l'école militaire. On m'annonce qu'il n'y a plus de personne vivante non identifiée à l'hôpital. Je comprends qu'il est mort mais à ce jour, on ne me l'a jamais annoncé. Et c'est moi qui dois l'annoncer à tous."

Caroline : "le lundi, alors que j'ai déjà annoncé à mes enfants la mort de leur père, on me dit : "si, il reste une personne vivante non identifiée". Puis un policier : "non, désolé". Quelques minutes après, rebelote. J'ai l'impression qu'on me secoue la tête comme un cocotier".

Caroline : "et je ne comprends pas, lui qui depuis toujours prend toute la lumière d'une pièce. Vraiment, on ne peut pas le louper. Finalement, il fait froid ce lundi 16 à l'IML. Il était là. Agrippée à mon père, je le reverrai quelques minutes, derrière une vitre".

Caroline : "ses instruments se sont tus, son absence est immense. Elle prend toute la place. Plus de goût, plus de couleur. Et la présence d'une douleur indescriptible qui se dompte mais ne nous quitte plus un instant."

Caroline : "c'en est suivi une période longue d'effondrement et une décision intransigeante : celle de vivre une vie qu'on n'a pas choisie. Et si moi je suis la seule à être restée, alors nos enfants ont le droit que je sois courageuse."

Caroline : "il a fallu récupérer son téléphone, découvrir sa dernière photo à 21h45. Et depuis 6 ans, sans que je m'en rends compte, tous les jours je regarde l'heure à cette heure-là. Comme s'il allait se passer quelques choses. Et je suis soulagée qu'il ne se passe rien."

Caroline : "je suis épuisée d'imaginer ce que je n'ai pas vécu. Une fausse victime me décrira précisément la mort de Christophe. Il a fallu ensuite lentement déconstruire ce récit. "

Caroline : "pendant environ 3 ans, les enfants ne voudront pas aller ce coucher. La nuit c'est bien trop dangereux, on peut y perdre ses parents. A l'âge où le méchant ne devrait être qu'un loup dans un compte, il est devenu pour eux celui qui leur confisque leur avenir."

Caroline : "pendant des années, s'absenter provoquait une panique incommensurable. Certains m'ont dit : "ton fils, il n'a pas trop s'en rendre compte ?" Tandis que mon fils de 3 ans me demandait : "à quoi ressemble une balle, comment elle est rentrée dans le corps de papa".

Caroline : "ce que je constate toutefois c'est que malgré la culpabilité de n'avoir rien pu empêcher, nous qui l'aimions tant, nous sommes reconnaissants à la justice d'œuvrer pour Christophe comme pour tous ceux qui n'ont plus leur voix pour s'exprimer."

Caroline : "il a fallu faire le deuil de notre futur, de nos projets, de ce troisième enfant dont il évoquait l'idée. Alors mon obsession a été d'apaiser mes enfants."

Caroline salue son employeur de l'époque qui lui a financé une formation tout en maintenant son salaire. Elle salue aussi "ces trésors d'amitiés. Ma reconnaissance est infinie à l'égard de chaque personne qui nous a aidés".

Caroline : "je répare les autres depuis 4 ans parce que je n'ai pas pu réparer Christophe. Je répare les autres de leurs traumas, leurs deuils, leurs peurs pour me réparer moi-même. Christophe était très philosophe. Il aurait dit : "tu sais bien que la mort fait partie de la vie"

Caroline : "j'ai expliqué à mes enfants la chance que nous avions que leur papa nous a laissé tout son amour. Cet amour-là n'a que faire des balles de kalachnikov. Il est immortel."

L'audience est suspendue jusqu'à 16 heures avant les autres témoignages de familles endeuillées du Bataclan.

L'audience reprend avec le témoignage d'Alicia : "j'avais 26 ans le 13 Novembre J'étais au Bataclan avec mon conjoint Rémi. Je ne crois pas du tout en une bonne étoile, pas du tout. Je ne ne peux pas expliquer comment on a fait, mais on est là. On est sortis sains et saufs"

Alicia évoque, en larmes, Mael, 5 ans, qu'elle a vu dans la salle : "j'ai dit à mon compagnon : regarde sa mère comme elle est belle. Et comme elle a pris soin de lui, il a son casque antibruit, il est mignon. Il avait une petite couverture."

Alicia : "je parle de cet enfant parce que dans la fuite, je n'y ai plus pensé. Je n'y ai repensé qu'une fois chez moi. Et sa maman et sa grand-mère ne sont plus là. Donc si quelqu'un de sa famille m'entend, je voudrais m'excuser."

Alicia : "j'ai commencé à me faire marcher dessus, par les gens qui fuyaient. Je suis restée comme ça quelques instants, complètement dans mon monde. Mon conjoint m'a dit : "ils rechargent, lève-toi". Je n'ai pas compris, mais je me suis levée".

Alicia : "on s'est retrouvés dans un couloir avec un premier palier. J'ai dit à mon conjoint : on est coincés, on va se faire tirer dessus comme des lapins. J'étais persuadée que quoi qu'il arrive de toute façon, j'étais prise au piège".

Alicia : "je me disais : "toi qui ne sais pas décider, qui prends des heures pour choisir comment t'habiller, tu vas devoir décider comment tu vas mourir et comment tu vas emmener ton conjoint dans la mort. Et je me suis dit, mais je vais décider. Donc j'ai ouvert la porte."

Alicia : " là, il y avait une femme accroupie auprès d'un corps. Je ne sais pas si cette femme se reconnait. Mais si oui, je m'excuserai toute ma vie. Parce que cette femme avait besoin d'aide pour soulever son conjoint ou son ami et moi, je l'ai regardée et je suis partie".

Alicia : "j'étais pas dans la fosse, je n'ai pas passé deux heures sous les corps, je n'ai pas perdu mon conjoint, je n'ai aimé personne, je n'ai pas été héroïque. J'aurais tellement aimé pouvoir dire devant vous que j'ai aidé quelqu'un. Mais je n'ai aidé personne en fait."

Alicia : "je suis retournée travailler, c'était très dur parce que j'avais des élèves de 7 ans cette année-là qui parlaient de ça et qui parfois mimaient des armes à feu. Je n'avais déjà pas beaucoup d'humour avec ça. Mais là ..."

Alicia : "pendant longtemps, le soir, j'attendais que mon conjoint dorme pour m'enfermer dans la salle-de-bain et regarder des témoignages sur mon téléphone. Mon conjoint, lui, n'a pas de culpabilité du survivant, il est très fort. Et je l'envie."

Alicia : "aujourd'hui, je suis devenue maman. J'ai accouché d'un petit garçon très angoissé, qui se réveille encore toutes les nuits à 4 ans. Et moi, même le bruit des jouets de pompiers de mon fils, c'est compliqué".

Alicia : "finalement en mars, ils nous ont relancé une énième fois. Mais cette fois c'était un coup de téléphone et j'ai répondu. Quand mon conjoint est rentré du travail, j'ai eu honte mais je lui ai dit : "tu sais il y a le procès qui arrive et je crois que je vais y participer"

Alicia : "et ça a tout réveillé. Depuis, mon conjoint il écoute tous les témoignages ou il les lit. Même au travail. Et plusieurs fois, je l'ai récupéré en pleurs dans mes bras."

Alicia : "j'ai l'impression que je triche depuis 6 ans. Parfois je regarde mes enfants de 1 et 4 ans et je me dis qu'ils ne sont pas censés être là. Parce que moi je ne suis pas sensée être là. Parce que j'aurais dû mourir à la place de ceux qui avaient des enfants à l'époque."

Alicia : "alors voilà, je suis là aujourd'hui. Pour m'excuser en fait. Auprès des familles des victimes. Je voudrais m'excuser d'être là. J'aurais tellement aimé leur dire que je vis deux fois plus fort pour leurs conjoints, leur frère, leur sœur. Mais c'est faux."

Alicia : "j'ai toujours pensé que j'étais quelqu'un de faible. C'est encore plus vrai depuis les attentats. Et je m'excuse mille fois pour cette jeune femme avec son conjoint sur le dos d'âne du passage Amelot. Je m'excuse de ne pas l'avoir aidée. J'ai honte d'être là."

Alicia : "je voudrais dire un mot aux accusés. Je n'ai aucune haine envers eux. Je suis juste triste pour eux. Je me dis qu'ils ont dû être tellement malheureux pour en arriver là. Ils ont gâché leur vie comme ils ont gâché la nôtre."

Alicia : "je me dis que c'est peut-être pour moi le début d'une nouvelle famille. Parce que je découvre les associations de victimes. Je vais trouver le courage de relever la tête, d'assumer que je suis une victime. Je crois qu'il ne faut pas qu'on ait honte".

La famille de Lola Salines, tuée au Bataclan, s'avance à la barre. Emmanuelle, la maman de Lola s'exprime en premier : "le soir du 13 Novembre nous sommes allés nous coucher de bonne heure, nous avons été réveillés vers 1 heure du matin par un appel de notre fils Clément."

Emmanuelle raconte, comme beaucoup d'autres, l'attente d'informations. "Finalement, nous allons recevoir vers 18h des condoléances sur les réseaux sociaux, puis un appel nous confirmons sont décès". Ensuite c'est, "aller voir Lola à l'IML, choisir le cercueil de notre enfant"

Clément, frère aîné de Lola prend la suite de sa mère : "j'exerce la profession d'avocat, je ne compte pas le nombre d'affaires que j'ai plaidées, les tribunaux ne sont pas aussi impressionnants pour moi et pourtant parler de Lola est pour moi un exercice très difficile."

Clément : "le fait de parler de notre Lola est un exercice intime, presque égoïste mais nous avons souhaité le faire parce que c'est un procès historique et nous souhaitons que Lola y soit mentionnée."

Clément : "l'un de mes premiers souvenirs de Lola est qu'on m'avait permis de sécher l'école maternelle pour aller la voir à la maternité.

Clément : "Lola, enfant, était souvent plus courageuse que ses grands frères. C'est elle qui donnait le signal sous la couverture qu'on pouvait de nouveau regarder le film qui faisait peur".

Clément : "au sortir de l'adolescence, elle a développé un talent, rare, celui de savoir s'entourer d'amis exceptionnels. Autant de personnes à qui nous serons éternellement reconnaissant de leur soutien depuis la mort de Lola."

Clément : "La Lola adulte était passionnée par son métier, elle était devenue éditrice de BD pour enfants. Lola, on l'a toujours connue en mouvement. Et ce mouvement s'est arrêté brutalement le 13 Novembre 2015"

Clément : "il y a une dernière Lola, la Lola disparue et qui nous accompagne toujours. Nous avons le souvenir d'une personne éternellement jeune et pleine de promesses."

Clément : "le dernier souvenir que j'ai de Lola était un coup de téléphone où ma compagne et moi lui avions annoncé que nous allions devenir parents. Notre fille, Olivia, a aujourd'hui 5 ans. Elle lui ressemble. Et on se trompe souvent, ma famille et moi, on l'appelle Lola".

Au tour de Georges, père de Lola Salines : "les attentats du 13 Novembre ont été un tsunami de chagrin qui a envoyé des gouttelettes de tristesse un peu partout. J'ose croire que tout être humain en a été éclaboussé".

Georges : "j'admire la capacité de la grande majorité des victimes à ne pas céder à la haine, à rappeler l'importance de l'état de Droit. Ceci rend confiance en l'humanité dont nous aurions parfois des raisons de douter. J'en suis heureux mais pas surpris."

Georges : "à travers l'association @13onze15 que j'ai contribué à créer, j'ai rencontré de nombreuses victimes. J'ai aussi rencontré des victimes d'autres attentats, certains très anciens, certains survenus loin de Paris, certains commis par des nationalistes, des islamistes"

Georges : "et partout, tout le temps, on trouve des gens qui font face à l'adversité avec courage et humanité".

Georges : "je souhaiterais m'engager dans des actions de justice restaurative avec les accusés. La possibilité en a été ouverte dans notre pays pas un article du code de procédure pénale qui indique que la victime et l'auteur d'une infraction peuvent entamer une telle action."

Georges : "j'aimerais rencontrer ceux des accusés qui, pour autant qu'ils soient condamnés et qui auraient le courage, le vrai courage, d'accepter une telle rencontre, sans enjeu pénal, médiatique, sans publicité."

Georges : "les terroristes qui ont tué ma fille étaient dans une mission suicide ce qui affaiblit considérable la thèse en faveur d'un durcissement des peines. Ils ne sont par ailleurs par venus dans notre pays, mais revenus puisqu'ils étaient tous les 3 de nationalité française"

George : "je ne voudrais cependant pas qu'on confonde ma position avec une sorte de pardon. Je ne pardonne rien. J'attends aussi de ce procès qu'il puisse avoir un effet positif pour les proches des accusés."

Georges : "je souhaite aux proches des accusés beaucoup de courage face à cette difficulté et j'espère que ce procès pourra les aider à la surmonter."

C'est au tour de Philippe et Chantal, parents de Thomas Duperron de témoigner. "J'ai compris qu'il fallait sortir de l'anonymat des chiffres des victimes pour redonner vie à nos enfants", déclare Chantal à la barre. "Raconter Thomas c'est vous faire partager 30 ans de bonheur"

Chantal raconte son fils à la première personne, comme une lettre qu'il aurait envoyé à la cour. Elle y raconte la scoliose, puis la tumeur cérébrale dont il a souffert enfant.

Chantal rappelle que Thomas était scolarisé au collège d'Alençon, "le même où on était Jean-Michel et Fabien Clain", accusés à ce procès pour avoir notamment été les voix des revendications des attentats du 13 Novembre 2015.

Chantal achève sa lettre à la première personne : "et puis, il y a ce concert des Eagles of Death Metal. Et là, le choc, la sidération, la peur. Couché sous le bar, les tirs. Je suis touché. Nous sortons, j'ai froid."

Philippe : "c'est ensemble que nous nous sommes relevés, que nous avons fait face. Ensemble et avec nos enfants, nos amis, nos proches à qui nous sommes reconnaissants de nous avoir soutenus."

Philippe : "C'est pour Thomas que nous témoignons aujourd'hui, nous ne saurons jamais ce que Thomas a pensé, à qui il a pensé, qui il a appelé. C'est pour ses frères qu'il admirait, leurs épouses, leurs enfants. C'est pour Lucile qui accompagnait Thomas au Bataclan."

Philippe : "c'est pour vous dire la douleur La tristesse des fêtes des mères où l'on recevra deux appels, le troisième n'arrivera jamais plus. La tristesse des Noël et anniversaires où l'on sait que le plus beau cadeau que l'on fera à Thomas sont des fleurs fraîches sur sa tombe"

Philippe : "quel gâchis. Comment imaginer que Thomas mourrait dans un acte de guerre ? C'est pour dire enfin que tous ces hommes et toutes ces femmes ont tous un nom. Notre fils s'appelait Thomas, il avait 30 ans. Il aimait la vie, ses amis, sa famille. Il nous manque. Enormément"

La fille de Christopher Neuet-Shalter, témoigne à son tour : "je suis devant vous aujourd'hui, j'ai les mains moites, je suis un peu triste. Je suis ici pour papa. J'ai du en faire le deuil. Mais j'ai aussi dû faire de deuil de la petite fille que j'étais et de ma vie d'avant."

La fille de Christopher Neuet-Shalter : "j'espère ne jamais oublier sa voix, son odeur, le sentiment qui m'envahissait lorsque je le voyais à la sortie de l'école avec sa trottinette. Mon papa était un geek, il m'a transmis sa passion des jeux vidéo. Mon papa était un rockeur"

La fille de Christopher Neuet-Schalter poursuit : "il me manquera toujours. Mais comme il disait souvent : "les chutes servent à se relever". Une phrase qui résonne souvent comme un mantra. J'ai la fierté de l'avoir connu."

Catherine, veuve de Christopher Neuet-Schalter confie son désarroi : "je viens de m'apercevoir que j'ai oublié les trois premières pages du texte écrit en pesant chaque mot". "Le #13Novembre c'était une journée très douce. Il m'a dit : "je t'aime tellement que j'en pleure".

Catherine : "Juliette a commencé à appeler son papa. Une fois, deux fois, trois fois. Christopher a décroché, il était 22h. Il a dit à sa fille : "Juliette, je ne peux pas te parler. Je suis blessé mais vivant, je t'aime". "

Catherine : "ça a été le début d'une nuit, la plus longue de ma vie et véritablement la plus terrible."

Plus tard, Catherine est entrée en contact avec l'un des pompiers qui a tenté de sauver Christopher. Elle lit sa réponse à la barre : "il a marqué toute mon équipe par sa volonté de vivre, son courage en répondant à l'appel de sa fille alors qu'il savait qu'il allait mourir."

Puis ce sont les jours et les mois qui suivent que décrit Catherine à la barre : "quelque chose s'est figé dans notre appartement que nous n'avons pas quitté. Les affaires de Christopher sont toujours là".

Catherine salue le courage de ses beaux-parents : "je ne sais pas comment j'aurais fait à leur place. Quand on a perdu un parent, on devient orphelin. Quand on perd un enfant, j'ai cherché, il n'y a pas de mot."

Catherine évoque le mariage posthume qu'elle a célébré avec Christopher Neuet-Schalter : "que c'est triste un mariage posthume, sortir de la mairie debout, veuve."

C'est au tour de la sœur et de la mère de Gilles Leclerc de s'avancer pour témoigner à la barre. Nelly, sa mère évoque la mort de son fils et son mari "qui, de tristesse, a développé un cancer. Je survis pour mon mari".

Nelly fait projeter l'échange de SMS qu'elle a avec sa belle-fille, au Bataclan avec Gilles. Sur la capture d'écran du téléphone portable, on peut lire : "Gilles a été touché", puis "Ils nous font sortir mais Gilles ne bouge plus au secours".

Nelly : "nous ne savions pas où se trouvait Gilles ni même s'il était encore en vie. Mais nous gardions espoir. Le lundi 16 novembre, vers 19h, nous avons été appelés par un responsable d'un ministère. On était effondrés."

Nelly : "en ce qui concerne les terroristes, ce ne sont pas des être humains mais des monstres, des êtres sans coeur. Pourquoi ont-ils fait ça ? J'ai de la haine, cette haine me ronge de l'intérieur et ne sort pas. Je ne supporte plus le bonheur des autres."

Nelly : "je reste des heures sur mon canapé à ne rien faire. Je n'y arrive pas, je n'y arrive plus. Aujourd'hui par contre, j'ai découvert tous les témoignages émouvants qui seront peut-être le déclic pour continuer à vivre."

Alexandre, la sœur de Gilles Leclerc témoigne à son tour : "Gilles était un homme de 32 ans qui était fleuriste, qui aimait et avait compris le bonheur de vivre l'instant présent. Artiste dans l'âme, il travaillait dans la boutique familiale de fleurs."

Alexandra : "la nuit de l'horreur, de la descente aux enfers, la nuit où ils ont décidé d'enlever la vie à 130 personnes qui avaient juste choisi de profiter de cette douce nuit d'audience." Elle a fait diffuser un selfie de son frère au Bataclan, "partagé sur sa page Facebook"

Alexandra évoque à son tour le trop court instant à l'institut médico-légal, derrière une vitre, sans intimité. "Ça rend difficile le début du travail de deuil", explique la sœur de Gilles Leclerc.

Après une brève suspension d'audience, la mère de Priscilla Correia livre son témoignage : "en quelques secondes ma vie a basculé dans l'horreur." Sur l'écran géant, Patricia a fait elle aussi projeter les derniers sms échangés avec sa fille. "Je vais en profiter".

Aujourd'hui, Patricia explique : "je ne suis pas encore mesure de décrocher son pyjama dans la salle-de-bain". "Si je croise une mère avec sa fille, mes tripes se tordent. Plus jamais je n'entendrai le mot "maman". Je suis habitée par sa présence."

Patricia : "Priscillia, même si ton enveloppe a disparu, c'est au travers de moi que ta voix résonne dans ce palais de justice. Ton âme et celles de toutes les personnes arrachées à la vie, seront conservées dans un écrin".

La dernière partie civile du jour s'avance à son tour à la barre. Arlette, mère de Nicolas Catinat dont elle fait projeter des photos sur l'écran géant de la salle explique qu'"il a fait partie des premières victimes, qu'il est mort sur le coup et qu'il n'a pas souffert"

Arlette raconte à son tour l'espoir qui s'amenuise et les nombreux appels aux hôpitaux parisiens. "Il était plus de 15h30 lorsque notre fille nous a appelés. Ses paroles ont été : maman, c'est fini, je viens d'appeler l'institut médico-légal. J'ai hurlé comme une bête."

Arlette : "Nicolas venait d'avoir 37 ans. J'avais 30 ans lorsqu'il est né. Nous fêtions nos dizaines ensemble. Je ne pourrai plus jamais."

Arlette : "notre fils était très attachant, tolérant, bosseur. Peu de temps avant sa disparition, il nous avait dit qu'il avait eu une enfance heureuse. Il était bien dans sa vie."

Arlette : "j'ai mis mes enfants au monde à une époque où la péridurale n'existait pas. Cela a été un peu douloureux, mais assez supportable. Lorsque que vous apprenez le décès d'un enfant, la douleur que vous ressentez au plus profond de vous est d'une extrême intensité."

Fin des auditions de parties civiles pour aujourd'hui. L'audience est suspendue. Elle reprendra lundi à 12h30.