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Ouvrage intégral : "La machine à tuer" (usa) : Différence entre versions

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La Machine à tuer se lit comme un roman policier. Un crime horrible, un petit
 
La Machine à tuer se lit comme un roman policier. Un crime horrible, un petit

Version actuelle en date du 9 juillet 2019 à 11:55


Catégorie: Etats-Unis > Droit américain > Criminal Law  > Peine de mort 
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Auteur : Colette Berthès, Président et fondatrice de l'association "Lutte pour la Justice"
Date de parution : 2013






Lire le livre (PDF) > ici





La Machine à tuer se lit comme un roman policier. Un crime horrible, un petit délinquant afro-américain sorti d’un ghetto texan - qui se dit innocent -, des policiers pas très nets, un procureur acharné qui veut être réélu et des avocats commis d’office. Le verdict : la mort. Mais ce n’est pas un roman, c’est la réalité.

Pendant quatre ans, l’association « Lutte pour la Justice » s’est battue aux côtés d’Odell Barnes, soutenue par nombre d’amis et par une solide équipe de défense au Texas, jusqu’à son exécution, le 1er mars 2000.

A travers son histoire, c’est le parcours banal de tous les condamnés à mort des Etats-Unis qui est raconté ici. La justice nord-américaine y est dévoilée : système compliqué qui exige des avocats très pointus ; système onéreux où classe sociale et richesse sont plus importantes que culpabilité ou innocence ; système faussé où juges, procureurs et policiers restent dépendants du politique.

L’histoire est toujours actuelle malgré de nouvelles lois, le progrès des tests ADN et l’action militante des Projets Innocence. Moins de condamnations à mort, mais plus de condamnations incompressibles à vie.

Et ce sont toujours les mêmes, les pauvres, qui en sont les victimes.

Préface de Philip Wischkaemper, avocat pénaliste texan. Postface de James Edmond McWilliams, condamné à mort en Alabama.
Colette Berthès partage sa vie entre Bas-Quercy et Moyen-Orient. Fondatrice de l’association «Lutte pour la Justice» (Aujourd'hui LPJ SAVE) contre la peine de mort aux USA.

Bernard Fillaire est romancier et essayiste, «indigné» contre les sectes, le système concentrationnaire, la peine de mort, sur lesquels il a écrit des ouvrages de référence.


Préface

Le 1er mars 2000, au bord de la nausée, je me trouvais avec les autres personnes qui avaient assuré la défense d’Odell Barnes dans le local plongé dans l’obscurité permettant d’assister aux exécutions. Les rideaux s’ouvrirent : mon client et ami était attaché à un lit à roulettes, des aiguilles couvertes de sparadrap fichées dans chaque bras.

Quelques instants plus tard, Odell fit une ultime déclaration, le directeur de l’établissement pénitentiaire donna le signal de l’exécution et Odell rendit son dernier soupir.

Après sa condamnation et des mois d’une vaine bataille judiciaire portant sur l’incapacité évidente des avocats, leur incompétence, leur manque de préparation et leur inefficacité patente, le corps d’Odell Barnes gît maintenant dans ce funeste local du Texas où 40 vies ont été supprimées cette année-là.

La peine de mort prospère dans les arcanes de la jurisprudence texane depuis des décennies. Rien ne me laisse croire qu’elle disparaîtra totalement de sitôt. Cependant, depuis 2001, des changements encourageants sont intervenus au niveau légal et politique ; des nouveautés scientifiques ont fait leur apparition ; tout cela a eu pour résultat de modifier le déroulement des procès. Jusqu’à présent, au cours des douze dernières années, le nombre de détenus envoyés dans le couloir de la mort du Texas a considérablement diminué et, dans une moindre proportion, le nombre d’exécutions a également baissé.

Jusqu’à présent, en 2012, on compte sept nouvelles arrivées dans le couloir contre huit en 2011 et en 2010. Il faut rapprocher ces chiffres de celui de 48 condamnations à la peine capitale en 1999, ce qui est un progrès évident. En 2012, 15 exécutions ont eu lieu et 13 en 2011, contre 40 en 2000. Par rapport aux chiffres très élevés de 1999 et 2000, on constate que, de plus en plus, la peine capitale est appliquée à ceux pour lesquels elle a été vraiment prévue.

En partie à cause des chiffres historiquement élevés de 1999 et 2000, les instances législatives texanes ont opéré des changements majeurs dans la façon de traiter les affaires impliquant la peine capitale. Des normes minimales d’expérience et de formation ont été exigées pour la première fois des avocats habilités à défendre des prévenus susceptibles d’encourir la peine de mort. Des montants ont été votés pour financer une formation appropriée et la Texas Criminal Defense Lawyers Association (association texane des avocats pénalistes) a embauché à plein temps aux frais de l’Etat du Texas une personne chargée de mettre sur pied et de coordonner cette formation en bénéficiant de l’aide et de la collaboration d’organismes sans but lucratif tels que le Texas Defender Se

En 2003, la Cour suprême des Etats-Unis a récidivé dans l’affaire Wiggins v. Smith. L’affaire en question portait sur la question de savoir si les avocats avaient effectué une enquête approfondie sur les caractéristiques personnelles de l’accusé (le fameux profil biologique-psychologique-social) avant de prendre la décision de plaider les circonstances atténuantes. Pour la première fois, la Cour suprême a reconnu que les directives de l’American Bar Association concernant la manière de procéder à une enquête en vue de demander les circonstances atténuantes faisaient autorité.

Cet arrêt imposait aux tribunaux texans de première instance la charge d’assurer aux frais de l’Etat une enquête convenable sur l’éventualité de circonstances atténuantes dans chaque affaire pouvant déboucher sur la peine capitale.

Malgré la pénurie de données précises à ce sujet, il semblerait que nombre de comtés du Texas ont évité de requérir la peine capitale en raison des dépenses considérables qu’entraîne l’établissement de ce profil biologique- psychologique- social, ce qui a contribué à la poursuite du recul des condamnations à mort.

En 2005, deux événements importants sont à signaler. Premièrement, dans l’affaire Roper v. Simmons, la Cour suprême a estimé que l’exécution d’adolescents était contraire à la constitution. De ce fait, une vingtaine de détenus ont quitté le couloir de la mort texan. Deuxièmement, les instances législatives du Texas ont voté une loi prévoyant la prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle pour meurtre. Auparavant, une personne accusée d’un meurtre et condamnée à l’emprisonnement à vie pouvait bénéficier d’une libération conditionnelle après quarante ans. Les procureurs texans n’ont plus à envisager les conséquences que pourrait entraîner le fait qu’une personne condamnée pour mort d’homme puisse sortir un jour de prison. De ce fait, les avocats texans spécialistes de la peine capitale ont constaté que les condamnations à perpétuité étaient davantage requises et acceptées, ce qui a fait baisser le nombre des arrivées dans le couloir de la mort.

Bien que les centres urbains des comtés de Harris, Dallas, Tarrant, Collin et Bexar aient enregistré la majorité des condamnations à mort, les comtés ruraux de 300 000 habitants ou moins ont aussi envoyé leur quote-part de détenus dans le couloir de la mort. En dépit des efforts déployés pour recruter et former des avocats originaires de ces zones rurales, on continue à constater une pénurie de juristes qualifiés pour traiter ces affaires dans ces régions. Une de ces zones est celle des 85 comtés de la région du nord-ouest du Texas englobant les 7ème et 9ème circonscriptions judiciaires (Judicial Administrative Regions). En 2007, la Texas Task Force on Indigent Defense (actuellement Indigent Defense Commission) a mis sur pied le West Texas Regional Public Defender Office for Capital Cases pour défendre les personnes sans ressources. Des avocats, des spécialistes des atténuations de peine, des enquêteurs et des employés de bureau ont été embauchés uniquement pour traiter des affaires pouvant conduire à la peine capitale. Créé en 2008, ce bureau, après avoir débuté ses activités dans de cette région des 85 comtés, s’est développé pour couvrir plus de 190 des 240 comtés ciblés ainsi au Texas et a traité plus de 62 affaires, dont plus de 40 se sont soldées avec une seule condamnation à mort. Les condamnations à mort, notamment dans ces comtés ruraux, ont continué à reculer.


Finalement, au cours des dernières années, la science a continué de progresser et des découvertes ont remis en question les techniques scientifiques réputées infaillibles jusqu’alors. De ce fait, dans le seul Texas, 12 détenus sont sortis du couloir de la mort en raison des progrès scientifiques intervenus dans les domaines de l’ADN et des incendies criminels. Les identifications par témoins, les analyses de poils et de fibres, la science balistique et celle des empreintes digitales ont toutes été récemment remises en question. Ces disculpations et les méthodes scientifiques erronées qui ont permis de mettre en prison des personnes innocentes ne sont pas passées inaperçues du public américain et ont fait l’objet de séries télévisées policières populaires très appréciées telles que CSI (Crime Scene Investigation). Mis à part leur qualité en matière de divertissement, ces séries ont montré aux jurés et au public en général que, dans les enquêtes criminelles, les apparences sont parfois trompeuses. Dans le jargon des avocats c’est l’effet CSI.

Beaucoup de choses ont changé depuis l’exécution de mon client, Odell Barnes, le 1er mars 2000. La majeure partie de cette évolution a été positive en ce qui concerne la peine capitale. Toutefois, beaucoup reste encore à faire. Partisans comme adversaires de la peine de mort, nous avons tous pour objectif de rendre sa mise en œuvre aussi équitable que possible. En effet, un châtiment juste exige la perfection dans son application.

Philip Wischkaemper

Traduit par François HYENNE

Avant propos

J’ai vu Odell « vivant » pour la première fois le 29 février 2000, la veille de son exécution, en regardant le journal télévisé. Un choc, l’émotion m’a submergée. Je voyais enfin bouger, parler, vivre cet homme auquel j’étais liée depuis quatre ans par un fil de mots. Que j’aimais et qui allais mourir. Il marchait menotté, entravé, droit et grave, dominant les policiers en civil qui l’escortaient. Sans un regard pour Barry Macha, le procureur de district (Le procureur de district – district attorney – est le magistrat qui poursuit l’accusé et rédige l’acte d’accusation, ndlr) qui l’avait fait condamner à mort et s’était acharné à empêcher que justice lui soit rendue. Odell m’avait demandé plusieurs fois de lui rendre visite dans sa prison de Huntsville, au Texas. Je lui avais promis que j’irai, un jour, peut-être. Mais j’étais occupée par mon travail, mes activités militantes, des difficultés financières. Je pensais avoir le temps. Sa condamnation à mort me paraissait alors si abstraite. Une nuit de la fin janvier, à quelques semaines de la date prévue pour son exécution, je l’ai « rencontré » en rêve. Nous étions dans une pièce vide. Odell me dit alors : « je viens te dire adieu, je vais être exécuté ce soir ». Il s’avança vers moi, me serra fort contre son épaule – j’ai su depuis que c’était là une manière courante aux Etats Unis de se dire au revoir – Comme il était très grand, ma tête appuyait contre son épaule, je ne pouvais voir son visage. Je sentais le tissu un peu rêche de sa tenue de prisonnier.

Au cours des semaines suivantes je pensais souvent à ce rêve. Je gardais la sensation de ses bras autour de mes épaules. Etrangement, la dernière phrase de la dernière lettre qu’il m’envoya, la veille de sa mort, se terminait par « je te serre très fort dans mes bras ».

Le souvenir de cet ami lointain, de ce camarade de lutte - le mot bien qu’il ne soit plus vraiment dans l’air du temps est celui qu’il convient d’employer- est toujours là treize ans après. Je suis entrée dans sa vie par hasard ou peut-être, comme dit le poète Jim Morrisson, parce que « nous tendons vers un but qui nous a déjà choisi ». Cette phrase me paraît la seule explication possible à l’aventure que nous avons vécue en commun.

Un vendredi de printemps, en 1996, ma fille Houriya, étudiante à Bordeaux, est rentrée à la maison, à Pompignan, dans le Tarn et Garonne, une petite annonce à la main, celle d’un prisonnier noir nord-américain, condamné à mort au Texas. Quelques lignes relevées sur un panneau d’affichage : « condamné à mort américain cherche correspondante française. Téléphoner à Fabrice Guillot... »

Elle avait téléphoné. Fabrice, étudiant en anglais, correspondait déjà avec un condamné du couloir de la mort de Huntsville, Théodore Goynes. L’un de ses amis cherchait lui aussi quelqu’un à qui écrire. Houriya avait laissé son adresse. Elle avait dix-huit ans et demi, l’âge où l’on agit sur des coups de cœur. Trois semaines passèrent. Un matin du début juin, je trouvais dans ma boîte aux lettres une enveloppe blanche portant des timbres frappés du drapeau américain. Je la retournais et lus, pour la première fois, une drôle d’adresse : Odell Barnes 000998, Ellis Unit I, Huntsville Texas 77343.

L’écriture était ample et énergique. Houriya ouvrit l’enveloppe. La lettre était tapée à la machine sur une feuille de papier bleu clair, la couleur des mots d’Odell. A compter de ce jour, ils s’écrivirent souvent. Houriya – pas très forte en anglais et que j’aidais à traduire et rédiger les lettres- n’osa pas aborder la raison pour laquelle il avait été condamné à la peine capitale dans ses premiers courriers. Je ne l’y poussais pas bien que cela m’eût intéressé de le savoir. Il avait sans doute commis un ou plusieurs crimes, il était inutile de lui rappeler pourquoi il se trouvait dans le couloir de la mort.

C’est Odell lui-même qui proposa un jour de répondre à toutes les questions qu’elle n’osait lui poser. Il lui raconta son histoire, affirmant qu’il était innocent. Il venait de créer un petit comité de soutien pour l’aider à se défendre, il voulait une nouvelle enquête, un nouveau procès. Il ne se décourageait pas devant l’ampleur de la tâche mais avait besoin de soutien moral et d’argent pour financer une équipe de défense. « Je me battrai jusqu’au bout » écrivait-il. Sept ans passés dans le couloir de la mort, sept ans de brimades et d’injustices, ne l’avaient pas mis à terre.

Avant de connaître Odell, je menais d’autres combats. Depuis plusieurs années avec des réfugiés politiques et des demandeurs d’asile accueillis en Tarn et Garonne et depuis presque trente ans, aux côtés du peuple palestinien. Rien ne me prédisposait à me soucier d’un condamné à mort du Texas, pays pour lequel je n’éprouvais guère de sympathie. Entre les cow-boys et les indiens, j’avais toujours choisi les indiens. Il m’était arrivé de me mobiliser pour des détenus politiques mais je ne m’étais jamais sentie concernée par des prisonniers de droit commun.

L’abolition de la peine de mort en France, en 1981, avait donné satisfaction et bonne conscience aux militants des droits de l’Homme – à moi la première. Je savais que de nombreux pays au régime dictatorial et même des démocraties la pratiquaient encore, j’avais signé des pétitions, écrit quelques lettres. J’avais « oublié » et beaucoup d’autres avec moi, qu’elle perdurait aux Etats-Unis. Personne ne disait rien. Etaient-ils intouchables ? Odell ne se faisait pas beaucoup d’illusions : « Personne n’ose engager d’action contre la grande démocratie que sont les Etats-Unis. C’est bien ça le problème. Face à notre nation, les pays Européens ne sont rien, seulement de l’air, du vent. »

Je n’avais pas beaucoup de temps libre, mais je me dis que je pouvais lui apporter un peu de soutien.

A quarante-huit ans, avec une expérience de travailleuse sociale, j’avais l’habitude d’apporter de l’aide, de chercher et trouver des solutions, quelque fois de donner un coup de pied dans la fourmilière.

Je traduisis le premier tract que m’envoya Odell dans lequel il résumait son histoire. Je l’envoyais à quelques amis et relations. J’écrivis des articles dans des journaux locaux. C’est ainsi que je mis le doigt dans l’engrenage, sans y penser, simplement en « faisant mon métier ».

Au milieu de l’année 1997, je reçus ma première lettre d’Odell. « J’ai senti qu’il valait mieux que je finisse par t’écrire personnellement » me confia-t-il. « Tu sais à quoi je ressemble et qui je suis, mais tout ce que je sais de toi, c’est que tu es la mère d’ Houriya et que tu l’aides à m’aider. Je serais très honoré si je recevais enfin une photo de toi afin que je sache qui tu es. »

Un pont s’était déjà établi entre nous grâce à Houriya, plus de cent cinquante lettres allaient le consolider. Notre amitié se construisit peu à peu, faites de confidences, de respect mais aussi de doutes, de reproches et de frustrations et bien sûr du combat mené en commun. Odell ne m’épargnait pas plus ses élans de tendresse que ses éclats de colère. Pour lui, le bien comme le mal, s’exacerbaient en franchissant les murs de sa cellule. « Je me bats chaque jour pour sourire, pour rire. Je fais aussi des erreurs, j’ai mal. »

Il avait fait l’expérience de la trahison. Son meilleur ami l’avait vendu. Sa blessure était si profonde qu’un mot, un oubli, une décision non respectée lui causaient une souffrance intense et durable. Toutes ces pierres sur le chemin de notre histoire se firent de plus en plus rares, à mesure que nous apprenions à nous connaître. Pour Odell j’étais devenue « sa grande sœur. »

Notre lutte commune pour sauver sa vie prit de plus en plus de place dans la mienne. Il me demanda de créer en France un relais pour son comité de soutien, Lutte pour la Justice. D’abord minuscule, un réseau aux mailles serrées et nombreuses finit par s’étendre pour lui et avec lui à toute la France, à l’Europe et dans le monde jusqu’en Australie.

Je découvris avec stupeur un certain univers policier et judiciaire texan, fondé sur l’argent, la corruption, le copinage politique et l’électoralisme. La possibilité d’exécuter un innocent ne semblait préoccuper personne. Le gouverneur du Texas, George W. Bush, était en campagne électorale au début de l’année 2000. Qu’était la vie d’Odell au regard d’une course vers la maison Blanche ? Un fétu de paille.

Pourtant tout était là pour l’innocenter : les témoignages réunis par les nouveaux avocats et enquêteurs d’Odell le disculpaient ; nous avions les preuves de la falsification de l’enquête par la police ; des milliers de gens le soutenaient dans le monde ; des hommes politiques alertés avaient pris son parti. Odell ne fut pas victime d’un coup du sort, il subit une erreur judiciaire savamment orchestrée où policiers, juges, procureur se passèrent le témoin -le faux témoin- de l’un à l’autre, avec un gouverneur du Texas qui s’en lavait les mains.

La semaine du 1er mars 2000, jour de son exécution, ainsi que les semaines suivantes, je fus prise dans un tourbillon de rencontres, d’interviews. La presse française, les médias se passionnaient pour ce qu’on appela alors « l’affaire Odell Barnes ». Le soir je m’endormais, épuisée. Je ne parlais plus que de la peine de mort au Texas, aux Etats-Unis et ce faisant, j’en oubliais presque Odell, l’homme, au profit du symbole, du drapeau qu’il était devenu. Plusieurs éditeurs me contactèrent. Faire un livre sur Odell, j’y avais souvent pensé. Je lui avais même plusieurs fois demandé d’écrire son histoire. Il n’en avait jamais pris le temps, sa correspondance lui était plus précieuse.

Puisqu’il ne l’a pas écrit, j’ai alors décidé de le faire à sa place, non seulement pour garder vivante sa mémoire mais aussi pour faire partager au plus grand nombre les messages de lutte et d’espoir qu’il nous avait envoyés depuis sa cellule.

Odell avait peint plusieurs petits tableaux en prison. L’un d’eux représentait un papillon très coloré aux ailes repliées, émergeant de sa chrysalide. Chaque fois que je regarde ce tableau, c’est à la transformation d’Odell que je pense. Le petit délinquant du ghetto de Wishita Falls s’est révélé, en ce lieu gris et inhumain du couloir de la mort, un homme généreux, rempli de compassion, profitant de chaque miette de vie, la sienne et celle des autres.

Table des matières

Préface
Avant propos
Une petite ville grise
Novembre 1989
Mauvaise passe
L’engrenage
Le procès
En cage
Maintenant ou jamais
L’espoir
Un pont entre nous
Lisa et Mike
Un bouquet de roses
Deux minuscules taches de sang
Souviens toi que je souris toujours
Il faut sauver Odell Barnes
Le nom des assassins
Les dernières cartes
Les roues du meurtre
Bienvenue à Ellis 1
Un témoin de dernière minute
Pompignan - Texas
L’exécution
Un matin de colère
N’abandonne jamais
Postface
En guise de conclusion

L'ouvrage en intégralité

Lire le livre (PDF) > ici

Voir aussi

| L’affaire des frères Dewberry : sur la piste des secrets; un documentaire France Télévision.


Notes et références

  • LPJ SAVE, l'association ayant financé la contre-enquête et créée à la mémoire d'Odell Barnes et à sa demande. contact@lpjsave.org
  • Killing Time, Bob Burtman | January 27, 2000, Houston Press